Monsieur Legault, la parole est à vous

«C’est le gouvernement Bourassa qui a décidé de l’ampleur des arrestations et des perquisitions à exécuter, de la longueur des périodes de détention», écrit Jean-François Lisée.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «C’est le gouvernement Bourassa qui a décidé de l’ampleur des arrestations et des perquisitions à exécuter, de la longueur des périodes de détention», écrit Jean-François Lisée.

Lettre au premier ministre du Québec

Il y a 50 ans, des centaines de vos concitoyens étaient réveillés en pleine nuit et conduits, sans mandat ou accusation, dans des cellules. Ce fut le pire abus de pouvoir de notre histoire moderne. Une période noire où le délit d’opinion, principalement indépendantiste, était passible de prison, de harcèlement et, en plusieurs cas, de violence policière.

Jamais depuis ni l’État canadien, ni l’État québécois n’ont reconnu leur responsabilité dans ce qui fut une atteinte frontale à la justice et aux droits. Depuis deux semaines, des motions ont été présentées devant vous par le Parti québécois puis par le Parti libéral au sujet des excuses qui devraient être présentées. Elles n’ont pas obtenu les assentiments nécessaires pour être adoptées.

Ces échecs n’honorent ni l’Assemblée, ni le gouvernement, ni surtout notre devoir de mémoire et de réparation envers l’histoire.

À Ottawa, deux partis politiques, le Bloc québécois et le NPD, veulent pousser le gouvernement canadien à présenter, aussi, des excuses. Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, malgré une réticence évidente, a signalé qu’il était prêt à y réfléchir si chacun prenait ses responsabilités à Montréal, Québec et Ottawa.

Certains de mes amis indépendantistes souhaitent que la totalité du blâme repose sur le gouvernement canadien qui, seul, avait le pouvoir d’invoquer la Loi sur les mesures de guerre. Cette responsabilité est indéniable et c’est sciemment que Pierre Trudeau a voulu qu’une rafle nocturne coïncide avec le déploiement de l’armée pour qu’un choc soit asséné au mouvement nationaliste au grand complet.

Cependant, la vérité historique doit prévaloir sur les préoccupations politiques. C’est le gouvernement Bourassa qui a, avec le maire de Montréal Jean Drapeau, insisté pour obtenir cette loi. C’est le gouvernement Bourassa qui a décidé de l’ampleur des arrestations et des perquisitions à exécuter, de la longueur des périodes de détention. Ottawa lui a donné l’outil. Québec aurait pu l’utiliser avec parcimonie, mais en a fait une utilisation massive, agressive et politique.

Évidemment, cher François Legault, vous n’y êtes pour rien. Cependant la balle est dans votre camp. Vous pouvez être celui qui écrit le chapitre réparateur de cette sombre histoire. Vous n’avez de permission à demander à personne pour présenter à l’Assemblée une déclaration ministérielle reconnaissant la responsabilité de l’État québécois dans cette affaire et réclamant une prise de responsabilité semblable aux gouvernements d’Ottawa et de Montréal.

À l’époque, seul un détenu injustement arrêté sur cinq fut indemnisé par le Protecteur du citoyen. Vous devriez réclamer qu’un fond conjoint Ottawa-Québec soit constitué pour dédommager ceux qui ne l’ont pas été. Il est évidemment nécessaire, dans cette déclaration, de rendre hommage aux victimes principales d’Octobre : Pierre Laporte et sa famille. M. Laporte avait eu droit en 1970 à trois jours de deuil national et son nom est pour toujours inscrit dans notre paysage : pont majestueux, écoles, rues.

Nulle part cependant on ne trouve trace de l’injustice commise il y a un demi-siècle contre des centaines de citoyens innocents. Dans cette rafle impardonnable, cinq poètes et une chanteuse furent incarcérés. Une place et une œuvre d’art des Poètes emprisonnés, de préférence sur le boulevard Robert-Bourassa, permettraient d’exprimer à la fois le regret et la reconnaissance de l’affront commis contre la liberté.

Faire ce geste, Monsieur le Premier Ministre, vous grandirait. Il forcerait le gouvernement canadien à faire acte de contrition. Il nous permettrait de tourner la page.

Si vous ne répondez pas à cet appel, alors que vivent encore parmi nous plusieurs des victimes d’Octobre, quand obtiendront-ils justice ? Au 100e anniversaire de l’événement ? Ce sera trop tard. Vous seul êtes au bon endroit au bon moment.

10 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 10 octobre 2020 12 h 10

    Plus d'énergie pour parler pour rien


    Si Jean-Philippe Warren dit vrai en écrivant dans le Devoir d’histoire d’aujourd’hui : « En septembre 1972, seulement 3 % des francophones du Québec interrogées lors d’un sondage estimaient que le plus important problème réglé par le gouvernement Trudeau avait été la crise déclenchée par le Front de libération du Québec (FLQ). », il serait étonnant que les résultats soient bien différents 48 ans plus tard. Je pense bien qu’avec la Covid-19 et le scandale de la mort de Joyce Echaquan qui lui pèsent sur l’estomac, François Legault a très peu d’appétit pour une autre quête de compassion auprès du gouvernement fédéral qui, comme l’a signifié Paul St-Pierre Plamondon lors de son discours d’acceptation de son élection comme chef du PQ, « dit toujours non ».

    Marc Therrien

  • Pierre Fortin - Abonné 10 octobre 2020 12 h 34

    La vérité sous séquestre


    Monsieur Lisée,

    Vous avez parfaitement raison de demander que Québec et Montréal fassent la lumière sur ce qui concerne leur appel aux mesures de guerre : « Cependant, la vérité historique doit prévaloir sur les préoccupations politiques. C’est le gouvernement Bourassa qui a, avec le maire de Montréal Jean Drapeau, insisté pour obtenir cette loi. » Et vous n'êtes pas le seul ni le premier à le réclamer.

    Dans l'éditorial de Claude Lemelin* (Le Devoir, 23 octobre 1970), « Que sait au juste le gouvernement Trudeau ? », on peut lire :

    « M. Trudeau a cité les missives que lui avaient fait parvenir dans la nuit le premier ministre du Québec et le maire de Montréal. " Selon l'information que nous possédons et qui vous est accessible, nous faisons face à un effort concerté pour intimider et renverser le gouvernement et les institutions démocratiques de cette province par la commission planifiée et systématique d'actes illégaux, y compris l'insurrection ", a soutenu M. Bourassa. Quelle est cette information ? Pourquoi ne la rend-on pas publique ? " Nous vous communiquons de toute urgence ce rapport qui décrit l'ampleur de la menace et l'urgence de renforcer les mécanismes pour la combattre " a précisé M. Drapeau. N'avons-nous pas aussi le droit de prendre connaissance de ce rapport, nous dont les droits civiques ont été restreints ? »

    Il y a des limites à maintenir sous séquestre la mémoire du Québec. M. Legault et Mme Plante n'ont pas à faire de politique avec le droit de savoir de tout un peuple, surtout pas parce qu'il serait gênant de révéler les bassesses de leurs prédécesseurs. La question est pourtant simple : MM. Bourassa et Drapeau avaient des motifs valables pour exiger la suspension des droits civiques ou bien ils n'en avaient pas. Qu'on le sache enfin.

    Comme disait ma grand-mère, la vérité fait toujours moins mal.
    _____________
    * Cité dans "Le Devoir et la crise d'octobre 70", Les Éditions Leméac, 1971

  • Lise Bélanger - Abonnée 10 octobre 2020 13 h 00

    Vous avez bien raison M. Lisée.

  • Pierre Langlois - Inscrit 10 octobre 2020 14 h 38

    Rectifications.

    Ma référence : Jean-Paul Brodeur ( https://www.erudit.org/fr/revues/crimino/2011-v44-n1-crimino1512029/1001602ar/ ).

    1. Il y a encore de nombreux dossiers (surtout ceux de la GRC) qui n'ont pas été rendus publics. Nous ne connaissons pas toute l'histoire de la crise d'Octobre. Si j'étais Premier ministre du Canada ou du Québec, je refuserais de reconnaître la responsabilité de l'État avant que tous les dossiers n'aient été rendus publics.

    2. Lisée : « [...] c’est sciemment que Pierre Trudeau a voulu qu’une rafle nocturne coïncide avec le déploiement de l’armée pour qu’un choc soit asséné au mouvement nationaliste au grand complet. »

    Brodeur : « [...] l’idée de recourir aux dispositions de la Loi sur les mesures de guerre et celle de solliciter l’intervention de l’armée canadienne n’ont pas la même origine. [...] Ce point est capital et il s’inscrit en faux contre les affirmations relatives à la concertation des pouvoirs publics pour provoquer la crise.

    « [La Loi sur les mesures de guerre] a toujours été en vigueur depuis la date de sa proclamation [1914]. [...] Ce qui a été effectivement proclamé pendant la Crise d’octobre c’est l’existence d’un état d’insurrection appréhendée [...]. On fit donc originellement recours à la Loi sur les mesures de guerre pour légaliser la promulgation d’un règlement conférant des pouvoirs d’exception à la police et non pour autoriser l’intervention de l’armée canadienne [...]. »

    3. Lisée : « C’est le gouvernement Bourassa qui a décidé de l’ampleur des arrestations et des perquisitions à exécuter, de la longueur des périodes de détention. »

    Brodeur : « Lorsque les autorités politiques québécoises [...] ont fait parvenir au gouvernement fédéral, les 15 et 16 octobre, des lettres dont le contenu était libellé de telle sorte que l’état d’insurrection appréhendée a pu être décrété, elles n’ont fait que donner leur aval à un expédient juridique dont l’utilisation avait été décidée cinq jours plus tôt dans les milieux de la police. »

  • Michel Lebel - Abonné 10 octobre 2020 14 h 42

    Le temps des excuses!

    C'est vraiment le temps des excuses: excuses par-ci, excuses par-là! J'en ai ras-le-bol de ce temps. Peut-on penser un peu à l'avenir!? Mais diable pourquoi tout cet espace médiatique accordé à la Crise d'octobre? Pour oublier ce temps covidien!? Ceci me dépasse quelque peu. Je me console: l'histoire ne serait pas un sujet "passé date''. ''Je me souviens'' aurait encore un sens!

    M.L.

    • Pierre Fortin - Abonné 10 octobre 2020 16 h 01

      Monsieur Lebel,

      Il ne faudrait pas que ''Je me souviens'' se transforme en "Je préfère oublier".