1970, des soldats sur le chemin de l’école

«Croiser des soldats sur notre chemin, qui nous scrutaient d’un regard méfiant, nous, des enfants, voilà certes une scène à laquelle nous n’étions pas préparées et qui incarnait une étrangeté certaine», écrit l'autrice.
Photo: Archives La Presse canadienne «Croiser des soldats sur notre chemin, qui nous scrutaient d’un regard méfiant, nous, des enfants, voilà certes une scène à laquelle nous n’étions pas préparées et qui incarnait une étrangeté certaine», écrit l'autrice.

Je me souviens d’octobre 1970. J’avais sept ans. Ce fut un mois nimbé d’un gris opaque, métallique, sans soleil ni lumière. Toute la palette irisée des gris y laissa son empreinte. Le gris réitéré du ciel lourd, des regards inquiets, des colonnes de véhicules militaires qui serpentaient les rues de Montréal et les voies des autoroutes en un sombre cortège. Le gris kaki de l’uniforme des soldats de garde devant la résidence du député fédéral qui jouxtait le chemin de mon école primaire et le gris de leurs visages fermés. Le gris généré par le noir et blanc des fréquents bulletins spéciaux qui défilaient sur l’écran de notre imposant meuble télé RCA Victor.

Ce mois morose, comme suspendu dans le temps, fut pour moi un révélateur des ambivalences, sinon de la duplicité du monde adulte, et de l’injustice. Tout a débuté avec le ton de voix plutôt inquiet de mes parents, commentant les nouvelles, contrastant avec celui, généralement favorable et souvent même enfiévré, de mes deux frères aînés, de jeunes adultes. Ce furent ensuite les colonnes de véhicules militaires qui débarquèrent dans mon quartier de Pointe-aux-Trembles et dans toute la ville de Montréal.

Cette présence militaire fut pour moi immédiate et quotidienne. Des soldats étaient postés à quelques rues de chez moi, faisant le guet devant la demeure du député fédéral Prosper Boulanger, dans la circonscription de Mercier, où je passais quatre fois par jour pour me rendre à l’école primaire François La Bernarde, le matin, suivi du midi pour aller dîner à la maison et, au retour, en après-midi, accompagnée de ma jeune sœur Marie-Luce. Je nous revois marchant ensemble en nous tenant par la main pour nous rendre en classe dans la grisaille du jour, elle, tout juste six ans, et moi sept.

Croiser des soldats sur notre chemin, qui nous scrutaient d’un regard méfiant, nous, des enfants, voilà certes une scène à laquelle nous n’étions pas préparées et qui incarnait une étrangeté certaine. Il y avait toujours au moins un soldat en faction devant la résidence du député Boulanger. Un convoi militaire surgissait parfois, marquant alors l’arrivée d’un ou plusieurs autres soldats, pour le changement de garde ou pour accroître la faction, probablement lorsque le niveau de sécurité décrété devenait plus élevé.

Ce jeune soldat de garde, en tenue de camouflage avec sa mitraillette en bandoulière, constituait pour ma jeune sœur et moi un objet à la fois de curiosité et d’inquiétude. De curiosité face à l’inattendu qu’il incarnait dans ce paysage jusque-là paisible, et d’inquiétude par la menace omniprésente de son imposant attirail.

Du haut de mes sept ans, je ne nourrissais aucun a priori. J’essayais simplement de comprendre. Qui était-il ? Qui représentait-il ? Et quel était son rôle ? Par simple déduction, je voyais devant moi un tout jeune homme, autour de l’âge de mes grands frères, entre 20 et 24 ans, parlant généralement le français et contraint à jouer le rude dans ses habits militaires. Je voyais bien qu’il s’agissait d’un de mes compatriotes. Mais avec le regard dur et fermé, même devant des enfants.

J’avais peine à saisir contre quelle menace ces soldats nous protégeaient, ou si eux-mêmes incarnaient cette menace. J’eus vite fait de le comprendre. Quelque dix jours après leur arrivée, un midi, sur le chemin de retour à l’école, un chien errant, plutôt famélique et un peu agité, vint nous saluer avec effusion Marie-Luce et moi. Nous le caressâmes furtivement sur le trottoir. Il se retourna et s’approcha ensuite du soldat en faction, près de l’entrée de la maison, vraisemblablement pour le flairer. Mal lui en prit. Le soldat devint très nerveux et, dans un geste aussi imprévisible que disproportionné, il mit le chien en joue, et ce faisant, Marie-Luce et moi, car nous étions immédiatement à côté de lui et presque de la même taille. Je me souviens à ce jour de l’ampleur de la stupeur ressentie : qu’avions-nous fait, elle et moi, et en quoi deux petites filles de six et sept ans accompagnées d’un chien malingre et agité pouvaient menacer la sécurité nationale ? J’étais saisie d’effroi, pas tellement pour moi, mais pour ma petite sœur que j’avais la responsabilité de protéger. À quel jeu de fureur jouait ce soldat ?

Comment croire ensuite à l’autorité ? Comment ne pas y voir, même du haut de mes sept ans, au mieux de l’incompétence aveugle, au pire, de l’abus de pouvoir légitimé ?

Ceci est pour moi une scène originelle, très semblable à l’image évocatrice que dresse Christian Bobin dans Le Très-Bas, relatant la vie de saint François d’Assise, autour de cet extrait de la Bible issu du Livre de Tobie : « L’enfant partit avec l’Ange et le chien suivit derrière. » Bobin décrypte ce passage ainsi : « Dans cette phrase, vous ne voyez ni l’ange ni l’enfant. Vous voyez le chien seulement, vous devinez son humeur joyeuse, vous le regardez suivre les deux invisibles : l’enfant — rendu invisible par son insouciance —, et l’ange — rendu invisible par sa simplicité. Le chien, oui, on le voit. Derrière, à la traîne. »

Ce magnifique livre se clôt ainsi : « C’est en voyant cette joie d’un chien galeux que vous avez su être devant ce qu’on appelle une image sainte. » C’est sûrement ce qui harassait tant les soldats, suivant en cela les consignes aveugles de la Loi sur les mesures de guerre.

À la mémoire de ma sœur Marie-Luce Latour (1964-1994), que ni moi ni sa patrie n’avons su protéger.