Racisme systémique, appeler un chat, un chat!

«Faudra-t-il vingt-cinq ans pour que la nation québécoise reconnaisse qu’elle est traversée par ce racisme systémique qui empoisonne non seulement la vie des Autochtones, mais aussi celle de nombreuses personnes appartenant à des communautés minoritaires?», se demande Françoise David.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Faudra-t-il vingt-cinq ans pour que la nation québécoise reconnaisse qu’elle est traversée par ce racisme systémique qui empoisonne non seulement la vie des Autochtones, mais aussi celle de nombreuses personnes appartenant à des communautés minoritaires?», se demande Françoise David.

Presque 15 jours après la mort tragique de Joyce Echaquan, je ne peux m’empêcher de ressentir de la honte. Du chagrin, mais aussi de la colère devant notre incurie collective et politique. Car, qui peut encore ignorer les drames récurrents qui ont marqué la destinée des peuples autochtones depuis l’arrivée en terre d’Amérique des premiers colons français, puis anglais ? Suffit-il de déplorer le sort des enfants autochtones et inuits placés de force dans des pensionnats ou bien celui de toutes ces femmes disparues et assassinées sans que la police juge bon de chercher les coupables ? Déplorer, c’est bien, mais c’est vraiment insuffisant. Je n’en peux plus des belles phrases creuses, de la main sur le cœur, des rapports tablettés. Il est plus que temps que la nation québécoise reconnaisse sa responsabilité face aux nations autochtones humiliées ou, au mieux, ignorées.

On me dira que j’exagère. Que les gouvernements de René Lévesque en 1985 et celui de Robert Bourassa, en 1989, ont reconnu que 10 Premières Nations et la nation inuite habitaient le territoire québécois. Que Bernard Landry, premier ministre péquiste, a signé la paix des braves en 2002. Que la commission Viens a déposé en 2019 un rapport reconnaissant la présence de racisme systémique dans plusieurs services publics et que le gouvernement actuel a commencé à mettre en œuvre certaines recommandations. Qui semblent vraiment insuffisantes si l’on en croit les leaders autochtones.

Cela est exact. Mais au regard de tout ce que nous savons maintenant, du mépris qui suinte de tant de regards, de gestes, de propos racistes, nous avons le devoir de nommer la réalité comme elle est : ici, comme dans bien des pays ou territoires, existe une pratique institutionnelle qui n’ose avouer son nom : racisme systémique. Je ne verse pas dans la sémantique. Il est plus que temps d’appeler un chat, un chat. Ça aide à poser les bons gestes.

Je tente ici une comparaison. Lorsque j’étais jeune féministe, j’ai appris les mots du féminisme. Le patriarcat. Le sexisme. J’ai vite compris que le problème était collectif, systémique. Dénoncer les machos ne suffisait pas. Il fallait extirper le mal à la racine. Revendiquer un statut égalitaire pour toutes les femmes, juridiquement, politiquement, économiquement et socialement. Reconnaître que bien des femmes étaient doublement discriminées à cause de leur orientation sexuelle, ou bien de leur origine, ou encore de la pauvreté qui était leur lot quotidien. C’est ainsi que nous avons obtenu d’être jurées. De travailler dans n’importe quel secteur d’emploi. D’avoir accès aux études supérieures et d’aspirer aux plus hautes fonctions économiques ou politiques. Nous avons démontré à quel point les iniquités salariales régnaient dans les milieux de travail et avons gagné une Loi sur l’équité salariale. Nous savions que nous avions raison de vouloir aller à la racine des inégalités. Et donc raison de dénoncer haut et fort un sexisme systémique. Tellement systémique que nous n’en avons pas fini en 2020 avec les violences envers les femmes. Des lois changent, mais des mentalités rétrogrades perdurent.

Toutes ces années, les féministes et leurs alliés ont dû combattre les préjugés, la misogynie ordinaire, mais aussi les voix qui s’élevaient pour réclamer que ces millions de femmes québécoises soient raisonnables, conciliantes, moins pressées. Au lendemain du massacre de Polytechnique, on nous a intimé de nous taire, nous accusant de vouloir récupérer l’événement ! Cela ne nous a pas arrêtés. Je veux cependant rappeler ici qu’il aura fallu vingt-cinq ans pour que la classe politique, unanime, reconnaisse le caractère profondément sexiste et antiféministe de cet assassinat collectif. Vingt-cinq ans… Pourquoi avons-nous si peur des mots ?

Faudra-t-il vingt-cinq ans pour que la nation québécoise reconnaisse qu’elle est traversée par ce racisme systémique qui empoisonne non seulement la vie des Autochtones, mais aussi celle de nombreuses personnes appartenant à des communautés minoritaires ? Je m’adresse ici à notre premier ministre du Québec : depuis quand une nation deviendrait-elle plus forte en refusant de se regarder en face ? J’entends maintenant qu’il y aurait ouverture à la CAQ à parler de discrimination systémique et de racisme à l’endroit des nations autochtones, mais pas forcément au regard des problèmes vécus par les communautés racisées du Québec. Misère. Quand est-ce qu’on va finir de jouer avec les mots ? Dans l’embauche, l’accès à l’emploi, les rapports avec les services publics et la police, le racisme systémique et donc, la discrimination, sont abondamment documentés. Et ces fléaux touchent bien sûr les Autochtones, mais aussi, pour ne donner que cet exemple, les communautés noires.

Qu’attendons-nous pour assumer nos responsabilités à l’égard de toutes nos concitoyennes, de tous nos concitoyens ? Pouvons-nous enfin travailler à éradiquer les biais racistes, conscients ou inconscients, qui marquent les milieux de travail, les services publics, la culture, les milieux de vie ? Ce qu’il faut pour y arriver : un premier ministre qui prend en main ces questions, des convictions, du courage, de la solidarité entre nous toutes et nous tous. Voilà des ingrédients solides pour la construction d’un projet collectif qui nous rendra fiers !

22 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 10 octobre 2020 03 h 28

    Foutu système

    "Il est plus que temps que la nation québécoise reconnaisse sa responsabilité face aux nations autochtones humiliées ou, au mieux, ignorées."
    Je dirais plutôt "sa part" de responsabilité en tant que nation conquise et mise au pas.
    Car, ô combien je serais fier d’aller à la rencontre de mes frères et sœurs Métis dans un Manitoba bilingue et métissé.
    Si leur existence, comme celle des Premières Nations, n’avait pas été un obstacle au projet colonialiste anglo-saxon.
    S’ils n’avaient pas été dépossédés de leur espace vital - les Prairies et le Nord-Ouest - par la force des armes, de l’inanition, de l’acculturation, de la propagande et de l’asphyxie par des trains d’immigrants dociles.
    Curieux tout de même que la montée du nationalisme québécois ait signifié une embellie dans les relations avec les Premières Nations. Jusqu’à Oka, bien entendu, une crise provoquée par la négligence délibérée d’Ottawa.
    Et c’est ma nation, ma Mère, qui doit essuyer les accusations de racisme systémique?
    Le racisme systémique, puisqu’on raffole tant de cette expression, les Canadiens francophones le vivent au quotidien dans le ROC, jusqu’à la honte, jusqu’à l’assimilation, jusqu’à l’extinction.
    Malheureusement, ce drame tranquille ne mérite pas l’attention des meutes militantes. Même à Montréal où l’essentiel du drame se joue.
    Moi, j’ai honte d’entrer dans une pharmacie de Ville St-Laurent et que personne de mes concitoyens issus des minorités ne comprenne ma langue.
    Joyce Echaquan agonisante ne réclamait que le respect. Que justice et réparation lui soient accordés.
    Le racisme systémique, c’est l’histoire du Canada. Et des imbéciles à sa suite.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 10 octobre 2020 10 h 31

      Merci M. Lambert, je partage entièrement votre point de vue et j'en tire la même conclusion à savoir que: "Le racisme systémique, c'est l'histoire du Canada. Et des imbéciles à sa suite." Ce qui nous tuera aura moins à voir avec le "racisme systémique" qu'avec la BÊTISE et l'IGNORANCE...le "crétinisme" est TRÈS dangereux!!

    • Marc Therrien - Abonné 10 octobre 2020 11 h 17

      Et « les imbéciles à sa suite » sont-ils pour vous ses pauvres colons du Québec comme les appelle Alain Deneault qui se complaisent dans leur statut de sujets administrés impuissants à se libérer du joug de leurs gouvernants et qui ainsi, peuvent invoquer l’excuse qu’ils n’y sont pour rien et qu’ils n’y peuvent rien?

      Marc Therrien

    • Pierre Grandchamp - Abonné 10 octobre 2020 15 h 50

      M. Lambert, j'apprécie beaucoup votre point de vue tout en y ajoutant la fameuse Loi sur les Indiens.

      Mme David ne souffle pas mot de la base, de la cause de la discrimination envers les autochtones: la loi sur les Indiens. Écoutez, ils vivent dans "des réserves*! La communauté de Manawan est à 2 heures de route de Joliette et la dernière partie de la route pour s'y rendre n'est pas asphaltée.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 10 octobre 2020 19 h 33

      "La communauté de Manawan est à 2 heures de route de Joliette et la dernière partie de la route pour s'y rendre n'est pas asphaltée." Une fois que vous êtes rendu à St-Michel-des-Saints(une heure de route de Joliette), vous devez parcourir 77 km dans un chemin non pavé.

      Alors, quand des jeunes, qui sont allés à l'école là-bas, descendent à Joliette pour étudier, ils arrivent dans un autre monde. C'est définitivement une autre culture.Re: la fameuse loi des Indiens.

  • Lise Bélanger - Abonnée 10 octobre 2020 13 h 20

    Texte beaucoup trop facile et simple. De la redite encore et encore. Le commentaire de M. Lambert est beaucoup plus exact, reflète beaucoup plus la réalité québécoise et canadienne vis-à-vis des autochtones et des minorités opprimées. Au bout de 400 ans malgré des ancêtres français, je ne suis plus française mais bien québécoise, je me considère autochtone. Mes ancêtres, les français, ont occupé les premiers notre territoire de façon effective au 16ième siècle. Je fais partie d'une minorité en Amérique du Nord bien mal considérée tant au Canada qu'aux USA. Les français ayant abandonné l'Amérique. La différence entre ceux qu'on nomment autochotones et les québécois est la culture. Nous sommes les héritiers de la grande France, celle de la Révolution française, siècle des lumières, et les autochtones sont descendants de tribus, sans écriture, à l'âge du fer sans plus. Des cultures différentes mais deux nations similaires et autochtones sur le territoire encore britanique que nous sommes.

    • Richard Strzelec - Abonné 11 octobre 2020 14 h 04

      Madame Bélanger vous dites "les autochtones sont descendants de tribus, sans écriture, à l'âge du fer sans plus." Puis-je savoir vos connaissances sur les peuples autochtones du Québec et du Canada? En passant l'Université de l'Alberta offre un cours gratuit sur le sujet. https://www.coursera.org/learn/indigenous-canada
      Ainsi le sans plus perdra de sa crédibilité!

    • Léonce Naud - Abonné 11 octobre 2020 20 h 15

      Richard Strzelec : les autochtones sur l'actuel territoire du Québec n'étaient pas à l'âge du fer mais à celui antérieur de la pierre éclatée. Cela dit, ils étaient bien entendu aussi intelligents et débrouillards que n'importe quel Canadien d'aujourd'hui. Ils étaient tout simplement fort différents, mais des êtres humains tout comme les autres.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 11 octobre 2020 21 h 05

      "Au bout de 400 ans malgré des ancêtres français, je ne suis plus française mais bien québécoise, je me considère autochtone." - Lise Bélanger

      Madame Bélanger soulève ici un point qui mérite la plus grande attention: depuis combien de temps faut-il habiter un territoire pour que l'on soit considéré comme "autochtone"?

      En voulant maintenir une différence entre ceux qu'on dit appartenir aux "premières nations" et les "autres", catégorie fourre-tout à laquelle cette bonne dame nous somme d'appartenir, les sermons moralisateurs de Madame David donnent eux-mêmes dans une forme larvée de "racisme systémique" qui débouche sur l'anathème et la culpabilisation collective du simple fait de ce que nous sommes et de ce qu'elle suppose qu'ont été avant nous tous ceux qui nous ont précédés.

      Je ne suis plus capable d'entendre des égéries de la bien-pensance, comme Madame David, instrumentaliser des faits divers ponctuels, aussi dramatiques et révoltants puissent-ils apparaître, suivant leurs biais idéologiques pour ensuite accabler tout le monde et son voisin en les déclarant complices par association. Elle prétend vouloir nommer un chat "un chat" mais en criant au loup à tout propos, elle amène à confondre l'un avec l'autre et réduit à un salmigondis victimaire en noir et blanc une réalité autrement plus complexe et nuancée.

      En prenant la parole comme elle se l'autorise, Madame David croit sûrement faire oeuvre utile. Ce n'est pas vraiment le cas car le genre de discours qu'elle produit, par son caractère péremptoire et au regard des réactions qu'il suscite, repousse bien davantage qu'il rassemble.

  • Pierre Fortin - Abonné 10 octobre 2020 15 h 33

    Le sens des mots


    S'il est temps d’appeler un chat, un chat, comme le dit Mme David, il convient surtout de bien citer les sources en respectant le sens des mots. Le rapport de la commission Viens ne conclut pas au racisme systémique. Il conclut plutôt que « Les peuples autochtones sont victimes de discrimination systémique dans leurs relations avec les services publics québécois. » La différence entre racisme et discrimination peut paraître subtile, mais la sémantique est claire et le juge Jacques Viens a pris la peine de bien peser le sens des mots de son rapport. Discrimination n'est pas synonyme de racisme.

    Mme David nous dit de la même façon « Lorsque j’étais jeune féministe, j’ai appris les mots du féminisme. Le patriarcat. Le sexisme. J’ai vite compris que le problème était collectif, systémique. » Pourtant, un phénomène collectif n'est pas forcément systémique : les individus d'une organisation peuvent être racistes sans que l'organisation elle-même le soit.

    Si on veut sortir de ce bourbier et libérer les Autochtones de cet horrible et honteux état de discrimination, il vaudrait mieux ne pas tout mélanger dès le départ et mieux qualifier le problème. Il n'y a pas d'autres façons d'en sortir : le problème d'abord !

    • Marc Therrien - Abonné 10 octobre 2020 17 h 08

      C’est clair, mais pas si simple. Il y a toutes sortes de discrimination. Le féminisme, par exemple, a combattu la discrimination basée sur le sexe ou sexisme.

      Il faudrait alors reformuler cet article de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne en y enlevant le mot "race":
      « Toute personne a droit à la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe, l’identité ou l’expression de genre, la grossesse, l’orientation sexuelle, l’état civil, l’âge sauf dans la mesure prévue par la loi, la religion, les convictions politiques, la langue, l’origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l’utilisation d’un moyen pour pallier ce handicap. Il y a discrimination lorsqu’une telle distinction, exclusion ou préférence a pour effet de détruire ou de compromettre ce droit. »

      Marc Therrien

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 octobre 2020 07 h 20

      M. Fortin,

      S'Il y a quelque chose de "systémique": c'est le fédéral qui maintient les autochtones dans des *réserves*, avec sa loi sur les Indiens.

    • Pierre Fortin - Abonné 11 octobre 2020 18 h 41

      En effet Monsieur Grandchamp,

      Le statut des Autochtones est même constitutionnalisé dans la Loi sur les Indiens (originellement "Loi sur les Sauvages") qui dure parce qu'on n'a jamais cru bon de la changer depuis 144 ans. S'il y a racisme en ce pays c'est bien de là qu'il origine et il est tenace.

  • Marie Nobert - Inscrite 10 octobre 2020 17 h 05

    S'il faut appeler un chat, un chat, on se doit de bien comprendre la sémantique, le sens des mots. Le poids des mots. En ce qui concerne la problématique actuelle, autant vis à vis des premières nations que toutes autres personnes discriminées, le fondement est plus profond que systémique, je parlerais de discrimination négative endémique! Comme d'une maladie pour laquelle il faudra trouver les soins adéquats pour enfin s'en débarrasser.

    • Claude Bernard - Abonné 11 octobre 2020 09 h 57

      Mme Nobert
      En ces temps de pandémie, un racisme endémique ne peut se soigner par un vaccin ou de la distanciation (comme les reléguer dans une réserve, par exemple).
      Reconnaitre son existence serait le début de la solution à mon avis.
      Discuter du sens des mots n'aide pas les autochtones ni ne fait évoluer la situation vers le mieux.
      Si les victimes ont choisi le mot systémique pour décrire le sort qu'on leur fait subir, respectons ce choix.
      C'est la moindre des choses.
      Tous ont accepter cette expression sauf au Québec où on s'est sentis visés alors que seul l'est le comportement des certaines personnes dans certains organismes où ces personnes utilisent le pouvoir que leur donne leur poste pour faire le mal.

  • Réal Bergeron - Abonné 10 octobre 2020 17 h 55

    Honte systémique

    À lire et à entendre Madame David dans les médias, on la dirait atteinte de honte systémique à l'égard du sort que le Québec réserve aux femmes, aux minorités et opprimés de toute sorte. La honte est un sentiment qui peut être noble quand il n'est pas l'expression culpabilisante d'une forme de supériorité morale.