La violence faite au FRAP en 1970

Survenue en pleine campagne électorale, la tourmente de la crise d’Octobre a gâché les espoirs du FRAP, assimilé au FLQ notamment par Jean Drapeau, explique l'auteur. 
Photo: Jerry Donati Archives Le Devoir Survenue en pleine campagne électorale, la tourmente de la crise d’Octobre a gâché les espoirs du FRAP, assimilé au FLQ notamment par Jean Drapeau, explique l'auteur. 

La plupart des médias soulignent, chacun à leur façon ce mois-ci, le 50e anniversaire de la crise d’Octobre. Mais je trouve qu’un aspect important a été passé sous silence jusqu’ici. C’est la présence, comme un des acteurs importants, du FRAP qui était en campagne électorale contre l’administration Drapeau à ce moment-là. Cette formation progressiste constituait l’option démocratique populaire face au terrorisme pratiqué par le FLQ, mais la crise a tout gâché.

[…]

Devant la montée des problèmes sociaux à Montréal, au début des années 1960, des groupes de citoyens à la base ont commencé à se prendre en main dans les quartiers populaires en revendiquant l’amélioration de leur environnement. Au début, ce sont des enjeux purement locaux et ponctuels qui étaient en cause. Un groupe de voisins, les résidents d’une même rue ou d’un même secteur s’unissaient pour obtenir, par exemple, des logements salubres (on estimait à 100 000 le nombre de taudis existant à Montréal) ; l’agrandissement d’un parc et de meilleurs services de loisirs, etc. À partir de 1965, des comités de citoyens ont vu le jour à l’échelle de quartiers complets. (...)

Puis ces comités, débordant de la frontière de leur quartier respectif, se sont rassemblés à l’échelle de la ville pour exercer des pressions sur l’administration municipale où l’autocrate et mégalomane maire Drapeau régnait sans opposition à l’Hôtel de Ville. Mais cette opposition, venue de la rue et qu’il ne pouvait contrôler, a eu le don d’irriter au plus haut point le potentat municipal qui, dans un premier temps, a refusé net de les entendre.

Puis, comme cette tactique s’est avérée insuffisante pour faire taire les contestataires, il s’est mis à les combattre en utilisant le harcèlement et même la force par des perquisitions illégales de la police dans les locaux de plusieurs comités de quartier, des arrestations musclées et abusives lors de manifestations, la filature de certains leaders, etc.

Cette pénible expérience a fait réaliser peu à peu aux militants qu’il n’y avait pas d’autre avenue que l’action politique proprement dite. Ils ont alors créé le Rassemblement pour l’action politique (RAP). Durant la même période, les syndicats voulaient eux aussi déboucher sur l’action politique.

Ainsi, dans l’esprit du rapport Le deuxième front du président de la CSN Marcel Pepin, une vingtaine de colloques régionaux intersyndicaux (CSN, FTQ, CEQ) auxquels plus de 3000 militants ont participé, se sont déroulés, à l’automne 1969 et à l’hiver 1970, pour ébaucher la plateforme d’éventuels partis municipaux de salariés.

Le dernier colloque régional, qui a eu lieu à Montréal en mars 1970, a réuni quelque 400 militants dont plusieurs représentants des comités de citoyens et d’associations populaires qui y étaient invités. Après quelques semaines de discussions, des représentants des comités de citoyens et des militants syndicaux ont décidé de créer le Front d’action politique (FRAP) qui a vu le jour le 12 mai 1970. Conseiller au Secrétariat d’action politique de la CSN et secrétaire de l’organisation des colloques régionaux, je fus alors choisi comme président alors que le coordonnateur du Comité de citoyens de Saint-Henri occupait le poste de vice-président.

Le FRAP a décidé de se présenter aux élections municipales d’octobre 1970 pour s’opposer aux politiques de grandeur du maire Drapeau et proposer d’autres solutions répondant aux besoins de la population, notamment dans les domaines du logement, du transport en commun, des loisirs et de la culture. Son objectif n’était pas de prendre le pouvoir, mais de former une opposition sérieuse à l’administration Drapeau. Il n’a donc pas présenté de candidat à la mairie et a brigué les postes de conseillers seulement dans les districts où le parti était implanté, soit les deux tiers d’entre eux. La nouvelle formation a été accueillie de façon positive par les médias qui lui ont accordé beaucoup de visibilité. On ressentait vivement le besoin d’une opposition. L’opinion publique a aussi suivi. En septembre, quelques jours avant l’enlèvement du diplomate Cross par le FLQ, un sondage publié dans le quotidien Montreal Star accordait 35 % des intentions de votes au FRAP.

Mais on connaît la suite. La tourmente de la crise d’Octobre, survenue en pleine campagne électorale, a gâché nos espoirs. Drapeau s’est empressé d’assimiler le FRAP au FLQ. Le ministre libéral Jean Marchand (ancien président de la CSN) l’a même décrit comme le « front » du FLQ. Il ne s’est pas passé une journée sans que nous ne soyons victimes de ce genre d’attaques. Deux de nos candidats, le Dr Henri Bellemare et l’imprimeur Jean Roy, ont même été emprisonnés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre. Ils ont été relâchés sans accusation à la veille du scrutin. Pourtant, la ligne du FRAP était sans équivoque dès le début de la crise. Il appuyait les revendications du FLQ, mais non les moyens que ce dernier utilisait.

Drapeau a été réélu sans aucune opposition. Le FRAP a tout de même recueilli 18 % du vote en moyenne dans les districts où il avait présenté des candidats avec une pointe de 35 % dans Saint-Jacques sur le Plateau. Pas si mal tout de même après la mort de Pierre Laporte dont nos adversaires nous avaient attribué la responsabilité. Avec un scrutin proportionnel, le FRAP aurait pu faire élire au moins une bonne demi-douzaine de conseillers qui auraient pu tenir Drapeau sur les dents et mettre fin à son règne sans partage.

2 commentaires
  • André Joyal - Inscrit 10 octobre 2020 14 h 15

    «Ce gars là, il va pas lâcher!» (Michlel Chartrand)

    Oui, Michel Chartrand, qui fut le mentor de Paul Cliche, ne pouvait mieux dire. Moi, qui avais oublié complètement le rôle joué par Paul Cliche au sein du FRAP, c'est à travers ses textes publiés dans cette chronique que j'ai pu suivre son parcours de ces dernières années.
    Par ailleurs, comme tout un chacun, je n'ai jamais oublié le comportement démagogique de celui à qui l'on doit le métro, l'Expo 67 et les JOs de 1976; pour assurer sa réélection il a fait un Trump de lui avant la lettre.

    Pour se convaincre de la pertinence de la vision de Michel Chartrand, j'invite les intéressés à lire la recension de l'autobiographie de Paul Cliche publiée dans «L'Action Nationale» :
    https://www.action-nationale.qc.ca/les-numeros/359-numeros-publies-en-2018/octobre-2018/comptes-rendus-d-octobre-2018/1314-paul-cliche-un-militant-qui-n-a-jamais-lache

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 10 octobre 2020 16 h 08

    Merci pour ce rappel essentiel

    Il est vrai que lorsqu’on parle d’octobre 1970, on pense surtout au FLQ, à la Loi sur les mesures de guerre et à toutes les horreurs liées au terrorisme d’État, terrorisme systématique et féroce, répondant au terrorisme artisanal du FLQ..

    En 1970, je vivais rue Amherst, entre Ste-Catherine et Dorchester, à quelques portes de LA GRANGE À SÉRAPHIN.

    Nous étions nombreux à nous réjouir du fait qu’une élection municipale serait tenue et du fait fondamental que Drapeau et sa bande seraient confrontés à une opposition vigoureuse et essentielle.

    Je ne sais pas si j’errais ou si j’avais raison. Mais avant que tout devienne tragique, je pensais que Jean Roy et Henri Bellemare seraient élus. Je pensais aussi que le FRAP irait chercher une importante proportion du vote.

    Mais il y a eu l’interférence felquiste et l’horreur trudeauiste.

    Je me rappelle, comme si c’était hier, les propos de Jean Marchand, ancien président de la CSN, moi qui étais syndiqué CSN depuis 1966.

    On dirait qu’en cette époque de l’envahissante mémoire numérique, la mémoire du FRAP a été effacée, presque supprimée.

    J’ai lu avec plaisir et émotion le rappel proposé par Paul Cliche.

    À de nombreux égards, le FRAP, les comités de citoyens, les cliniques médicales populaires et une importante mouvance montréalaise portaient plus d’espoir que le FLQ, cela étant dit sans douter de la bonne volonté des felquistes, irrités par les résultats de l’élection provinciale du mois d’avril.

    Merci encore une fois d’avoir présenté ce texte qui rallume la mémoire.

    Jean-Serge Baribeau