Des souvenirs douloureux

Des soldats déployés sur la rue Parthenais, à Montréal, le 8 octobre 1970.
Photo: Archives La Presse canadienne Des soldats déployés sur la rue Parthenais, à Montréal, le 8 octobre 1970.

Depuis la sortie du superbe film Les Rose et la parution de l’excellent dossier du Devoir du 20 septembre dernier sur la crise d’Octobre, des souvenirs douloureux ont refait surface. Cinquante ans plus tard, à 72 ans, incité par mon fils, j’ai décidé de parler, et ça soulage.

À la fin des années 60, j’étais étudiant au Collège Sainte-Marie et à l’UQAM en science politique. Impliqué dans la contestation étudiante de l’époque inspirée de Mai 68, militant du RIN, je devins un leader étudiant. Mon rêve était de devenir journaliste, ce que je deviendrai début 1970 à la revue Point de mire avec Pierre Bourgault. J’étais très impliqué dans la cause indépendantiste et les événements de la crise d’Octobre me portent à croire encore aujourd’hui qu’il s’agissait du seul « tort » dont on aurait pu m’affubler.

Cette période bouillonnante du Québec était grisante et il était tout naturel pour moi de participer à la création de notre pays. Jamais je n’aurais cru que la suite des choses prendrait une tournure aussi chaotique. Pour tout vous dire, tout en étant sympathique à la cause que défendait le FLQ, je ne partageais pas leurs moyens d’action et préconisais la mobilisation populaire et l’action électorale.

La crise que j’ai vécue...

5 octobre : enlèvement de James Cross. Dans les heures qui suivent, je fus arrêté et détenu illégalement au sous-sol du QG de la police de Montréal sans même savoir ce que l’on me reprochait, jusqu’à ce que je défile avec d’autres personnes devant madame Cross. Tel un criminel, j’attendais le verdict de Mme Cross en me demandant si elle ne se tromperait pas en m’identifiant comme un des ravisseurs. J’eus la réponse 24 heures plus tard, libéré sans accusation ni explications, mais traumatisé.

Nuit du 16 au 17 octobre : bang ! bang! Militaires et policiers défoncent notre porte et font irruption, armes au poing, et nous sortent du lit. On saccage l’appartement à la recherche de documents, de preuves, d’armes, de quoi? On ne le saura jamais, mais on me jette dans un fourgon, direction la prison Parthenais.

Les 14 jours qui suivirent : emprisonné sans savoir ce qui se passe, sans avocat ni procès ou accusation. Je suis retenu dans ma cellule 23 heures sur 24 sans visites et sans possibilité d’appel, je ne peux même pas aller à l’extérieur respirer l’air frais. Intimidé et rudoyé lors d’interrogatoires répétés, absurdes et violents. Privés de nos droits, nous décidons avec d’autres détenus, de faire la grève de la faim. Elle dure plusieurs jours avant que je sois relâché et en fait, expulsé à la rue. Étourdi et sans le sou, je regagne à pied la maison… Je suis désemparé et inquiet.

Cet épisode incroyable de ma vie m’a fait mal et a laissé des traces… On a tenté d’écraser mes convictions avec un mépris total de mes idéaux. J’ai encore, 50 ans plus tard, de la difficulté à effacer les cicatrices.

Toute cette opération, c’est clair, visait à faire peur à la mouvance indépendantiste de gauche. La Loi sur les mesures de guerre est une loi fondamentalement antidémocratique utilisée pour étouffer la dynamique indépendantiste. Les blessures collatérales qu’elle a laissées sont encore ignorées et elle me laisse aujourd’hui, comme plusieurs autres, victime d’une répression arbitraire, frauduleuse et planifiée en haut lieu.

Aux générations qui me suivront, surtout les plus jeunes, je souhaiterais que l’on soit lucides et courageux.

Lucides, afin que l’on saisisse toute la logique derrière cet épisode et tant d’autres marquants de notre histoire — la répression des patriotes de 1837-38, les mesures de guerre de 70, le coup de la Brinks de 1980 et le love-in de 1995 — soit le mépris des aspirations légitimes du peuple québécois. Lucides afin que l’on se souvienne de ceux qui ont manipulé et abusé dans le seul but d’écraser un idéal et de ceux qui ont payé cher le seul fait de porter cet idéal.Nous avons tous un devoir de mémoire et celui d’appuyer les demandes d’excuses publiques et de transparence afin de faire émerger la vérité sur la crise d’Octobre.

Finalement, je souhaite que les générations futures aient le courage defaire valoir et de porter leurs idéaux haut et fort malgré les obstacles. Qu’elles aient aussi le courage de faire avancer le Québec vers la voie qu’il devrait emprunter, celle d’un pays démocratique, pacifique et accueillant.

3 commentaires
  • Léo-Paul Provencher - Abonné 10 octobre 2020 11 h 28

    Léo-Paul Provencher

    Des souvenirs douloureux...
    Je comprends bien cette réflexion et devine l'état d'émotions vécues.
    Merci d'avoir partagé ces informations malgré leur tristesse!

  • Céline Desrosiers - Abonnée 10 octobre 2020 12 h 44

    texte de M. Jean Gagnon

    Le témoignage de Jean Gagnon rappelle les nombeux exemples du film de Michel Brault, "Les Ordres".
    Je ferais une correction quant à une date : le coup de la Brinks a eu lieu le 26 avril 1970 peu avant les élections québécoise. Je place la référence du Bilan du siècle de l'Université de Sherbrooke.
    http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements
    Merci d'avoir témoigné.
    Céline Desrosiers

  • Catherine Brunelle - Abonnée 10 octobre 2020 21 h 39

    Merci

    Merci d'avoir partagé. Il ne faut pas oublier.