Savoir d’où l’on vient pour décider où l’on va

L’ancien premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, lors d’un événement public tenu en mai 2019.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’ancien premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, lors d’un événement public tenu en mai 2019.

Se peut-il que, dans la foulée de ministres humanistes comme Paul Gérin-Lajoie, Jacques-Yvan Morin, Camille Laurin et Claude Ryan, notre ministère de l’Enseignement supérieur en arrive à couper l’enseignement de l’Histoire de ses racines profondes ? C’est en tout cas ce que fait craindre le rapport d’un comité qui recommande d’arrêter au XVe siècle la remontée vers les sources de la civilisation occidentale (dans le cadre du programme de sciences humaines au niveau collégial).

On ne niera pas l’importance d’un siècle qui s’illumine de la Renaissance. Mais c’est justement un rappel péremptoire du caractère essentiellement continu de l’Histoire, puisque la Renaissance ne prend tout son sens que dans la redécouverte du patrimoine gréco-romain, après l’éclipse des mille années noires du Moyen Âge.

Les auteurs du rapport, s’ils sont historiens, n’ont pas dû décider allègrement de renvoyer aux limbes d’hypothétiques cours d’appoint la connaissance des fondements de la civilisation occidentale. Ont-ils songé à ce qui en résulterait d’affadissement à la signification profonde de cette quête tumultueuse mais obstinée de dignité humaine, de vérité, de rationalité, de sens critique, de beauté et de solidarité ?

Il est de l’essence même de l’enseignement de l’histoire qu’il permette aux étudiants de suivre son parcours d’un maillon à l’autre, à la façon d’une chaîne ininterrompue de progrès, de reculs, de triomphes, de défaites, d’injustices, de réparations, d’erreurs tragiques et, dans l’ensemble, si on a foi en l’homme, d’avancée de l’esprit. Aussi apparaît-il incompréhensible de tronquer cet itinéraire de sa partie fondatrice.

Personne n’a le droit de se résigner à un tarissement délibéré des sources qui nous ont, de tout temps, nourris et ont fait de nous ce que nous sommes. Einstein a dû monter sur les épaules de Newton qui a pris le relais d’unesuite de prédécesseurs, eux-mêmes héritiers en cascade des pionniers de la Grèce antique. Il en est de même de la philosophie, de la littérature et des arts. La pensée de Spinoza et le système de Kant ne peuvent se concevoir sans la connaissance de Platon, Aristote, Épicure, Sénèque.

L’histoire a été inventée par Hérodote ; Shakespeare s’est inspiré des Vies parallèles de Plutarque. Michel-Ange a voulu reproduire la perfection des chefs-d’œuvre des sculpteurs grecs. Il ne viendrait pas à l’esprit d’un écrivain moderne de tourner le dos à un auteur comme Virgile, non plus qu’à un peintre de faire l’impasse sur les créateurs qui ont, depuis le début de l’aventure humaine, marqué l’histoire de l’art.

Personne n’a le droit de se résigner à un tarissement délibéré des sources qui nous ont, de tout temps, nourris et ont fait de nous ce que nous sommes. Il faut une bonne dose de témérité pour décider où l’on va sans savoir d’où l’on vient. Ce que l’avenir nous réserve comporte suffisamment d’incertitude pour qu’on se prive impunément des leçons de l’histoire, surtout à un moment où les sociétés sont à la recherche de repères.

En l’occurrence, force est de s’en remettre à la décision de la ministre. Ce ne serait pas une mauvaise idée, incidemment, de la différer, le temps de prendre la pleine considération des protestations comme celle du texte collectif paru dans Le Devoir du 5 octobre. Il serait néfaste qu’à la faveur de la confiscation de l’attention publique par la pandémie, les tenants de l’abolition du cours puissent discrètement mettre tout le monde devant le fait accompli.

La ministre pourrait aussi se demander ce que MM. Gérin-Lajoie, Morin, Laurin et Ryan feraient du rapport déposé sur son bureau. Pour ne rien cacher, j’avoue surtout compter sur ses sous-ministres pour lui rappeler qu’il existe, quelque part sur la colline Parlementaire et pas très loin de l’édifice G, une soupente où croupissent dans la poussière les innombrables grimoires de ces valeureux groupes et comités d’études auxquels un sursaut de sagesse ministérielle a heureusement fermé la porte de l’histoire, avant qu’ils ne puissent y entrer.

26 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 8 octobre 2020 07 h 47

    L'Histoire...

    Que dire ce matin, sinon en premier, pour rigoler un peu, que Lucien Bouchard nous étale ici sa culture comme du beurre d'arrachide! Sur le fond, je suis toutefois d'accord avec lui. Je sens un peu de nostalgie chez cet homme bien lettré, marqué sans doute par ses études de collège classique. Mais je ne sens pas hélas un grand goût pour l'Histoire chez la population actuelle du Québec! Mais l'Histoire est longue et patiente... et les choses peuvent changer.

    M.L.

    • Marc Therrien - Abonné 8 octobre 2020 11 h 32

      « L’Histoire est longue et patiente ». Je ne sais pas si c’est mon manque de culture qui m’amène à vous poser cette question : mais que veut-on donc l’Histoire qui l’amène à être patiente?

      Marc Therrien

    • Michel Lebel - Abonné 8 octobre 2020 15 h 17

      @ Marc Therrien,

      Je voulais tout simplement évoquer une vérité de La Palice, à savoir que les choses ne sont pas statiques, que les peuples évoluent. Et que les modèles éducatifs changent donc aussi. J'ai connu le cours classique, mais il n'est plus. Mais l'attirance pour les humanités gréco-latines semblent revenir. Le beau, le grand, le vrai attireront toujours. Mais il faut souvent passer par quelques détours, voire plusieurs générations...!

      M.L.

  • Cyril Dionne - Abonné 8 octobre 2020 08 h 14

    Lucien ou Gérard, telle est la question

    Curieusement, j'aime mieux lire Lucien Bouchard sur un sujet négligé en éducation, l’histoire, la vraie, que son frère Gérard qui vient souvent nous radoter les vertus de l’interculturalisme, ce qui veut dire multiculturalisme en « canadian » et en nous traitant indirectement de raciste à cause de la loi 21, oui celle qui sépare les mythes confessionnels de la réalité ambiante dans l’appareil étatique et redonne la vraie égalité, liberté et fraternité à tous dans une communion sociétale. Il reprend du galon après l’épisode d’avoir représenté le lobby pétrolier et gazier. Mais le pèlerinage n’est pas fini aux yeux de beaucoup de Québécois et des miens aussi.

    • Marc Therrien - Abonné 8 octobre 2020 15 h 13

      C’est que Gérard Bouchard qui radote se retrouve souvent en compagnie de ses détracteurs qui rotent du vieux sûr.

      Marc Therrien

    • Loyola Leroux - Abonné 8 octobre 2020 20 h 47

      In ne faut pas critiquer Gérard Bouchar qui a eu l'hooneur tres québécois d'etre affublé du beau surnon ''Elvis'' par la 1ere ministre Pauline Marois qui se référait a un de nos plus grands héros québécois Elvis Grattion

  • Danielle Dufresne - Abonnée 8 octobre 2020 08 h 21

    Merci

    Merci M. Bouchard.

  • André Savard - Abonné 8 octobre 2020 08 h 53

    À propos des mille ans de noirceur

    Je suis d'accord avec l'ensemble du propos excepté sur les "milles années noires" qui séparent l'héritage gréco-romain de la Renaissance. Le français y naît et il faut comprendre Roland, Charlemagne, Charles Martel, les capétiens pour comprendre le façonnement des âges ultérieurs.

    • Hermel Cyr - Abonné 8 octobre 2020 11 h 28

      J’ai souri moi aussi à l’évocation de « l’éclipse des mille années noires du Moyen Âge ». Ceci vient tout droit des collèges classiques. En fait le Moyen Âge nous a légué plus que ce que nous en ont dit les maitres de la Renaissance et des … collèges classiques.

      À commencer par le régime politique… le parlementarisme à la base de toutes les institutions occidentales est né du Grand conseil du roi d’Angleterre consécutif à la Magna Carta (1215). La « démocratie » de la Grèce est une idée peu en rapport avec la démocratie représentative libérale née au 19e siècle qui est redevable aux modes de représentations médiévales élargi aux masses.

      Les fondements de la famille nucléaire et du libre consentement au mariage (un legs aussi médiéval) ont des origines féodales (vers l’an 1000): le vassal et le seigneur consentaient au mariage féodal… l’Église a d’ailleurs calqué l’union conjugale sur ces principes et sur ces rites ... pour le meilleur ou pour le pire !

      Le régime de droit foncier, les rentes, l’usufruit des propriétés privées, etc. tout ça vient du droit féodal médiéval de même que les corporations de métiers … pour le meilleur ou pour le pire aussi.

      Les langues vernaculaires, le droit de la guerre, la scolastique qui a voulu distinguer foi et raison, le droit urbain, les banques, les documents fiscaux, la comptabilité à double partie, les compagnies à charte … etc. tous des legs médiévaux. C’est aussi le Moyen Âge qui nous a légué l’aristotélisme à la base des sciences modernes, et on peut voir une régression dans le retour de Platon à la Renaissance... il ne faut pas oublier que les chasses aux sorcières ce n’est pas médiéval, mais bien conséquence du développement du droit moderne !

      Et l’art gothique est bien plus un art de lumière qu’un art des ténèbres ! On n'y voit aujourd'hui que des pierres, mais les cathédrales étaient toutes enluminées au Moyen Âge.

    • Bernard Terreault - Abonné 8 octobre 2020 11 h 47

      Et que dire des merveilles architecturales du Moyen-Âge que furent les cathédrales !

    • Hermel Cyr - Abonné 8 octobre 2020 13 h 29

      Ceci étant, il ne faut pas sous-estimer les legs de l’Antiquité pour comprendre l’Occident. Ils sont essentiels bien sûr. Et la position de M. Bouchard est pertinente et défendable dans cette perspective.

      Mais ma lecture du projet de changement actuel de ce cours est que les auteurs mettent de côté le référent occidental exclusif pour élargir aux influences de l’ensemble des civilisations du monde. Ce faisant, pour être réaliste, voulant élargir l’espace ils durent nécessairement rétrécir la durée. C’est une option qui se défend aussi, mais on se retrouve avec le même problème, car beaucoup des legs des autres civilisations sont aussi et surtout antérieures au 15e siècle … .

      Idéalement il faudrait deux cours : le premier sur les périodes ancienne et médiévale (Origines anciennes et médiévales de notre temps); et un deuxième sur les temps moderne et contemporain (Origines modernes et contemporaines de notre temps). Mais certains diront que ces divisions sont tout aussi occidentalocentrées…

    • Pierre Fortin - Abonné 8 octobre 2020 16 h 56

      L'idée qu'on se fait du Moyen-Âge est empreinte de beaucoup d'ignorance et d'imaginaire et il est difficile de tirer des conclusions faciles comme celle de M. Bouchard. Toutes les sociétés de l'époque ne connaissaient pas le même raffinement. Avant le schisme de 1054, l'Empire byzantin et l'Empire d'Occident différaient passablement sur ce plan comme l'illustre l'anecdote du mariage d'Anne de Kiev, fille du grand-prince de la Rus' de Kiev, Iaroslav le Sage, et de Henry Ier, roi des Francs.

      Alors que la France se relevait à peine de l'anarchie féodale et des ravages causés par l'invasion omeyyade et les bandes vikings, la Russie kiévienne était au faîte de sa prospérité, tant matérielle que spirituelle. La Rus' de Kiev était particulièrement cultivée pour l'époque et Anne en était une digne représentante. Érudite, elle parlait et écrivait sa langue maternelle en plus du grec et du latin. À son mariage, en 1051, elle signa de son nom les deux copies du contrat rédigé dans les deux langues des époux, alors que Henry Ier signa ... d'une croix !

      Comme quoi le Moyen-Âge conserve encore bien des secrets.

  • Alain Roy - Abonné 8 octobre 2020 10 h 01

    XVe siècle?

    "...le rapport d’un comité qui recommande d’arrêter au XVe siècle la remontée vers les sources de la civilisation occidentale..." Remonter au XVe siècle? Nos p'tits chous peinent à remonter au XXe. D'autant plus que s'il faut en croire leurs professeurs et leurs psychiatres, nos ados sont déjà traumatisés par la complexité des trois règles de protection contre la COVID19 (distanciation 2 mètres, couvre-visage, lavage fréquent des mains), pfiou, pas facile. Alors remonter jusqu'à la Grèce classique, l'Empire romain, le Moyen Âge, la guerre de Cent Ans, le Saint Empire Romain Germanique, avec toutes ces dates et tous ces noms bizarres? Mission impossible.

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 9 octobre 2020 08 h 47

      En effet. Et ce n'est pas vraiment leur faute puisque le système d'éducation est taillé sur mesure pour leur épargner toute connaissance qui ne les concerne pas immédiatement. Et surtout, pour leur éviter tout effort dans l'apprentissage. Le résultat était prévisible mais les politiciens qui soutiennent depuis des décennies cette vision fantaisiste de l'éducation ont marqué des points auprès d'une population qui estime que forcer les étudiants à apprendre quoi que ce soit relève du fascisme.