Les felquistes, eux, s’excuseront-ils?

«Si le traitement infligé aux victimes de la rafle d’octobre 1970 est déplorable, les souffrances innommables infligées à MM. Laporte et Cross et à leur famille ne trouvent aucune justification», pense l'auteur.
Photo: Peter Bregg La Presse canadienne «Si le traitement infligé aux victimes de la rafle d’octobre 1970 est déplorable, les souffrances innommables infligées à MM. Laporte et Cross et à leur famille ne trouvent aucune justification», pense l'auteur.

Les députés du Parti libéral du Québec ont refusé la semaine dernière d’adopter une motion présentée par le Parti québécois, la CAQ et Québec solidaire, exigeant des excuses du gouvernement fédéral pour les 497 arrestations arbitraires commises par la police dans les heures suivant l’adoption par le Parlement de la Loi sur les mesures de guerre.

Des excuses sont en effet de mise. Des centaines de personnes ont été arrêtées brutalement et détenues pendant plusieurs jours, voire des semaines, sans jamais être traduites devant les tribunaux. M. Trudeau et ses proches conseillers de l’époque ont dit par la suite qu’ils n’avaient aucune idée de l’envergure de la rafle que planifiaient la police de la Ville de Montréal et la Sûreté du Québec, rejetant tout blâme pour l’arrestation de gens qui, selon l’ancien premier ministre lui-même, étaient « bien incapables d’activité criminelle ». Mais les trudeauistes ne peuvent s’en tirer aussi facilement. En faisant adopter la Loi sur les mesures de guerre, donc en suspendant les droits fondamentaux des Canadiens, ils ont bel et bien ouvert la porte aux abus policiers.

Motion incomplète

Cela étant dit, la motion péquiste était grossièrement incomplète. Les libéraux ont eu raison de la rejeter et de proposer hier un texte plus équilibré, qui n’a malheureusement pas obtenu l’unanimité nécessaire à son adoption.

Le libellé de la motion appuyée par le PQ, la CAQ et QS ne faisait aucune mention — pas un mot ! — des enlèvements de James Cross et de Pierre Laporte, ce dernier par la suite « exécuté ». Cette grave omission devait être réparée.

La motion péquiste était symptomatique du déséquilibre qui marque le discours aujourd’hui dominant sur la crise d’Octobre. Ce discours prend la forme d’un déplorable « oui, mais… » : une brève mention de l’assassinat de M. Laporte (« bien sûr, c’est terrible, mais… »), pour ensuite passer à une dénonciation des gestes posés par les gouvernements du temps. Cette version tronquée a peu à voir avec les événements tels que les ont vécus les Québécois à l’automne de 1970.

L’époque

Rappelons d’abord l’atmosphère survoltée régnant au Québec depuis la fin des années 1960, avant même que le FLQ n’enlève le diplomate britannique et le ministre québécois du Travail. Les grèves et les manifestations turbulentes se succédaient. Le FLQ faisait régulièrement sauter des bombes, tuant et blessant plusieurs personnes. On n’était pas au bord de la révolution, mais un parfum révolutionnaire se dégageait bel et bien.

L’enlèvement de M. Cross fut d’abord vu comme un geste isolé. Malgré les bombes, on prenait généralement le FLQ comme une bande aussi amatrice que radicale. L’enlèvement de Pierre Laporte a tout changé. Chez beaucoup, il a suscité la peur : les felquistes paraissaient tout à coup beaucoup mieux organisés qu’on ne le croyait. D’autres, telles les 3000 personnes rassemblées le 15 octobre au Centre Paul-Sauvé, appuyaient avec enthousiasme le FLQ. Au cours de cette soirée, des propos regrettables furent prononcés, notamment par le syndicaliste Michel Chartrand : « On avait un ministre du chômage qui faisait rien, alors y peut pas nuire là où il est ! »

Pendant ce temps, la police semblait totalement dépassée par les événements. Bref, dans de telles circonstances, tout gouvernement, de quelque parti que ce soit, aurait agi. Certains pressaient Ottawa et Québec de négocier. Des négociations furent entreprises par le gouvernement Bourassa, mais elles échouèrent. Je recommande la lecture des exigences du FLQ ; si les gouvernements avaient cédé à ces demandes, ils seraient passés pour des faibles et des peureux ; les attentats en tout genre se seraient multipliés. Il vaut la peine de rappeler ici qu’à l’époque, la politique ferme des Trudeau, Bourassa et Drapeau jouissait de l’appui de plus de 70 % des Québécois.

Puis, Pierre Laporte a été tué. Ça, les Québécois, à commencer par René Lévesque, ne l’ont pas pardonné au FLQ. Il s’en trouve aujourd’hui pour minimiser la chose, comme si cela ne méritait pas plus qu’une note de bas de page dans l’histoire de la crise. Certains parlent d’un « accident ». Quels que soient les détails du décès du ministre, il reste un fait indéniable : si Pierre Laporte n’avait pas été enlevé, il ne serait pas mort, dans des conditions par ailleurs pénibles (étranglé, les poignets en sang). Un meurtre est un meurtre.

James Cross, lui, a échappé à la mort. Mais il a tout de même passé deux mois détenu par les felquistes, sans savoir s’il reverrait un jour sa femme et sa fille. Deux mois !

Il est tragique qu’on doive le rappeler, 50 ans plus tard : les principales victimes de la crise d’Octobre sont Pierre Laporte, James Cross et leurs proches. Pas de « Oui, mais… ». Point à la ligne.

L’excuseur en série

Revenons aux excuses attendues du gouvernement fédéral. M. Trudeau fils, excuseur en série, doit-il présenter ses excuses aux personnes incarcérées stupidement, brutalement et injustement à l’occasion de la crise d’Octobre ? Je réponds oui… mais d’autres excuses s’imposent.

En effet, ne faudrait-il pas que les felquistes encore de ce monde s’excusent auprès des familles des deux hommes pour le meurtre de Pierre Laporte et l’enlèvement de James Cross ? Car si le traitement infligé aux victimes de la rafle d’octobre 1970 est déplorable, les souffrances innommables infligées à MM. Laporte et Cross et à leur famille ne trouvent aucune justification. Aucune.

Parmi ceux qui défient aujourd’hui Justin Trudeau, qui aura le courage de se tourner aussi vers les terroristes ?

36 commentaires
  • Sylvain Rivest - Abonné 7 octobre 2020 01 h 43

    Et pourquoi donc?

    Le FLQ était une réponse légitime envers un canada dirigé par des racistes qui ont toujours aimé incarcérer des autochtones et soumettre les canadiens francais. Ils sont même parvenu à nous faire détester par les nouveaux arrivants et à nous assimiler en tant qu’immigrant, même si c’est nous qui avons explorer l’Amérique du nord d’un océan à l’autre et créé des liens avec les communautés autoctones bien avant les anglais du sud comme du nord. À part quelques lèche botte les québécois ont toujours souffert de la présence britannique depuis la "conquête". Les felquistes restant n’ont rien à se faire pardonner, ils ont déjà payé devant la justice. Tandis que les vrais criminelles, Trudeau en tête, n’ont jamais fait face à la justice.

  • Michel Lebel - Abonné 7 octobre 2020 05 h 33

    Aucune illusion!

    Bon texte. Mais comme l'hIstoire, politique et autre, est rarement objective, je ne m'attends à aucune excuse de la part des felquistes et de leurs sympathisants. Sans illusions. Ainsi vont les humains: chacun défend sa vérité.

    M.L.

    • Sylvain Rivest - Abonné 7 octobre 2020 12 h 01

      Michel Lebel « Ainsi vont les humains: chacun défend sa vérité. »
      Donc, il y a deux vérités. Vous faites de la physique quantique?

      Selon vous l’insurrection du FLQ, ainsi que celui des patriotes, n’étaient qu’une action d’un groupe criminalisé sans véritable objectif, à part faire du grabuge? Vous devriez peut-être élargir votre lecture sur l’histoire de la guerre de sept ans jusqu’à nos jours. La Canada est devenu une colonie anglaise qui n’avait pour but que d’enrichir, au détriment des peuples autochtones et des canadiens français, des hommes d’affaires anglais. Cette colonie britannique a été construite dans le sang. Elle s’est servie de l’esclavage, des chinois entre autres, pour construire son chemin de fer. Les dirigeants de ce pays ont créé une prison à ciel ouvert pour les peuples autochtones et ont gardé dans la pauvreté les français jusqu’au jour où le mouvement souverainiste a fait sortir notre peuple de sa torpeur. Le Canada, tout comme l’Australie et autres colonies britanniques, est un pays profondément raciste. Tout comme les palestiniens ont le devoir de survivre à l’invasion des israéliens le Québec se devait de se ressaisir. Trudeau a été notre Augusto Pinochet, notre shah d’Iran, une catin des britanniques. Le conflit c’est pas nous qui l’avons initié. Et les anglais ne comprennent que deux choses l’argent et la violence. Nous n’avions pas l’argent.

    • Christian Roy - Abonné 7 octobre 2020 12 h 02

      Sage commentaire, M. Lebel.

    • Michel Lebel - Abonné 7 octobre 2020 12 h 52

      @ Sylvain Rivest,

      Je voulais seulement dire que la vérité est souvent cachée dans les débats idéologiques et politiques. Et toute idéologie tend au mensonge et à l'aveuglement. En ce sens, les ''vérités'' véhiculées sont multiples.

      M.L.

  • Marc Dufour - Abonné 7 octobre 2020 06 h 41

    Larbin un jour larbin toujours...

    Malgré des procès bâclés, les coupables ont purgé leur peine.

    Personne n'essaie de détourner le débat du côté souverainiste.

    J'aimerais en dire autant des fédéralistes comme M. Pratte

    • Pierre Fortin - Abonné 7 octobre 2020 11 h 24

      Au diable des excuses de Justin Trudeau dont on ne saurait trop s'il s'agit d'une formule de politesse ou d'un prétexte allégué pour se disculper et noyer le poisson en balayant tout le dossier sous le tapis. Cinquante ans après les événements, le débat reste entier et confus; il n'y a qu'un moyen de le conclure, soit en libérant tous les documents officiels qui y sont reliés.

      Peut-être devrait-on commencer par demander l'évaluation de la GRC qui s'opposait aux mesures de guerre en affirmant qu'elles n'étaient pas nécessaires pour régler cette affaire qui relevait de la police.

      Justin Trudeau et le PLC n'ont-ils pas plutôt que la vérité soit connue ?

  • Robert Monaco - Abonné 7 octobre 2020 07 h 49

    Desmarais

    Toujours le porte parole des Desmarais !

    • Gilbert Troutet - Abonné 7 octobre 2020 09 h 06

      En effet.

  • Fernand Laberge - Abonné 7 octobre 2020 08 h 07

    Prendre les excuses en otage...

    Quelle étrange réflexion. Les victimes de la rafle de 1970 étaient-elles donc moins innocentes que les otages ? Méritent-elles encore servir dans le jeu politique ? Aurait-il ainsi fallu exiger les excuses du Japon avant de reconnaître l’odieux des camps d’internement de Canadiens d’origine japonaise pendant la guerre ? Un genre de «c’est pas ma faute si j’ai mal réagi, c’est lui qui m’a forcé» ? L’autorité n’est-elle pas imputable de ses décisions même en temps de crise ? Si oui, c’est une jolie brèche dans la démocratie. Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire mais de reconnaître ce qui devrait / aurait dû la fonder.