À Joliette, nous sommes d’abord chez les Attikameks

«Le rapport du RCAAQ a révélé que 69% des répondants de Joliette ont subi du racisme ou de la discrimination dans les services du réseau», écrit l'autrice.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Le rapport du RCAAQ a révélé que 69% des répondants de Joliette ont subi du racisme ou de la discrimination dans les services du réseau», écrit l'autrice.

Lettre envoyée au maire de Joliette.

Monsieur le Maire, vous êtes revenus sur vos propos entourant la mort tragique de Joyce Echaquan. Je salue ce geste. Tout en ayant le regard tourné vers l’avenir, il faut s’interroger sur les fondements de déclarations qui sont le reflet de racines sociétales en mal de soins.

Être le maire d’une ville, c’est s’en faire le digne représentant et faire la promesse d’être à l’écoute des citoyens. C’est reconnaître comme vous l’avez fait la présence de problèmes, qu’ils soient visibles ou plus insidieux, comme le racisme systémique qui n’en est pas moins endémique pour autant.

Vous côtoyiez vraisemblablement la communauté attikamek de loin, à s’en fier à vos propos rapportés dans Le Devoir. N’empêche, davantage de discernement et une plus grande sensibilisation auraient permis d’offrir mieux pour réponse qu’« on peut peut-être réfléchir, mais de là à dire qu’il y a un problème majeur qui me saute aux yeux ». Il fallait ne pas connaître cette communauté sur son propre territoire pour affirmer ne pas observer de racisme envers les Autochtones à Joliette. L’affirmer dans les jours suivant le drame qu’on connaît était indigne d’un maire. La négation candide des défis supplémentaires auxquels font face les Autochtones en matière de recherche d’emploi ou de logement était aberrante. De qualifier les événements de déplorables ne suffisait pas. Par chance, des citoyens vous en ont fait part. Vous avez su écouter.

Par ailleurs, d’avoir affirmé ne pas avoir entendu de témoignages selon lesquels le CHRDL est le lieu de relations difficiles entre Autochtones et soignants et d’affirmer n’« avoir jamais été personnellement témoin » de racisme systémique est déconcertant alors que la situation est documentée (cf. commission Viens, « Les Autochtones en milieu urbain et l’accès aux services publics du RCAAQ » de 2018). Le rapport du RCAAQ a révélé que 69 % des répondants de Joliette ont subi du racisme ou de la discrimination dans les services du réseau. Mentionnons la campagne contre le racisme lancée par le conseil des jeunes du Centre d’amitié autochtone qui a pour objectif de réduire « les barrières et obstacles qui empêchent nos jeunes de réussir, d’accéder à des emplois […] à un logement décent ou aux divers services offerts dans la région de Joliette ». À travers ces propos maladroits transparaît une ignorance qui laisse dubitatif. Que nous soyons des témoins indirects plutôt que directs importe peu dans l’urgence d’agir.

En prêtant l’oreille, il devient possible de modifier son discours dans le respect de sensibilités sémantiques et conceptuelles qui autrement nous échappent. Sur le site Web de la Ville, on pouvait lire que le conseil municipal réitère « tout son soutien » envers la communauté de Manawan « quant à son intégration à Joliette, souhaitant qu’elle puisse toujours y être accueillie dans le respect, l’ouverture et la bienveillance ». Dans la mise au point, on peut lire : « Nous travaillons […] pour faciliter leur intégration à Joliette ».

Sans être mal intentionnée, l’utilisation du mot « intégration » dénote un discours teinté de l’angle de la colonisation visant que la communauté attikamek s’intègre à la communauté joliettaine majoritairement blanche et francophone, comme si les Autochtones étaient de nouveaux arrivants. La mise au point souligne que les communautés issues des minorités visibles sont chez nous, chez elles. Ajoutons, si vous le voulez bien, la nuance selon laquelle nous sommes d’abord chez les Attikameks nehirowisiw (nom utilisé pour se désigner), sur le territoire Nistaskinan.

Entre souhaiter l’intégration et s’engager à agir contre le racisme, il y avait cet écart palpable comme un fossé béant illustrant le long chemin à parcourir. Malgré la distance franchie, le défi demeure grand. Reconnaître le problème du racisme systémique était le premier pas à faire. Suivant le mouvement Black Lives Matter, il s’agissait là d’une évidence. En quittant sa tour d’ivoire, la Ville a permis d’amorcer un changement de cap plus vite qu’ailleurs, où des décideurs refusent à tort de nommer le racisme systémique. Souhaitons que les « actions concrètes » qui « doivent être posées » soient un vecteur de changement et de mobilisation citoyenne. Comme l’intimidation pernicieuse dans les écoles, le racisme ne saute pas toujours aux yeux. Il faudra demeurer vigilant et veiller à ne pas tabletter le progrès vers lequel il faut tendre.

J’exhorte la Ville à condamner les actes commis ainsi que toute forme de racisme, à en reconnaître pleinement l’ampleur à Joliette, à instaurer une formation sur le racisme et la sécurisation culturelle pour ses élus et employés, à consulter les représentants de Manawan et du CAAL pour s’attaquer à la question du racisme systémique et à ériger un espace commémoratif suivant les volontés de la communauté attikamek nehirowisiw et de la famille de madame Echaquan.

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