Comment s’adresser aux complotistes

«En réalité, chaque théorie de complot qui voit le jour se fonde sur une seule et même croyance de base qui suppose qu’un petit groupe d’individus puissants se soit approprié la
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «En réalité, chaque théorie de complot qui voit le jour se fonde sur une seule et même croyance de base qui suppose qu’un petit groupe d’individus puissants se soit approprié la "marche du monde" et que ces derniers se coordonnent en secret pour éviter que les citoyens s’en aperçoivent», écrit l'autrice.

Inquiet de voir les mouvements antimasques contrecarrer les efforts jusqu’ici déployés pour freiner la pandémie, le gouvernement provincial voulait lancer, à la fin du mois de septembre, une campagne anticomplotisme spécialement destinée à l’auditoire de Radio X à Québec. Après le refus de la station de diffuser ces publicités, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer la chaîne.

Toutefois, si on se base sur la littérature qui traite du sujet, on peut penser que le ton adopté dans ces annonces aurait de toute façon causé leur échec, de même que le contenu des messages qui était apparemment fondé sur une faible compréhension des publics visés (le pluriel étant utilisé ici intentionnellement pour marquer l’hétérogénéité des groupes que l’on désire atteindre).

Rappelons avant tout une nuance que l’on ne martèle peut-être pas suffisamment, à savoir qu’il existe une différence fondamentale entre ce que l’on désigne comme la « mentalité conspirationniste » et la combinaison de méfiance et de déni qui pousse parfois des individus à se laisser séduire par une théorie de complot. Particulièrement pertinente dans le cadre d’une campagne de communication, cette distinction concerne le rapport à la connaissance. En effet, alors que le complotiste est, par définition, complètement imperméable à toute tentative de persuasion, le simple adepte sera beaucoup plus ouvert à la discussion, ne demandant parfois même qu’à être mieux informé, à condition qu’on s’adresse à lui correctement.

Pour bien comprendre l’argument, il est utile de s’attarder un peu sur la mentalité conspirationniste. En réalité, chaque théorie de complot qui voit le jour se fonde sur une seule et même croyance de base qui suppose qu’un petit groupe d’individus puissants se soit approprié la « marche du monde » et que ces derniers se coordonnent en secret pour éviter que les citoyens s’en aperçoivent. Dans cet univers, les institutions démocratiques et les médias traditionnels sont considérés comme des complices qui tentent de dissimuler les agissements de cette communauté secrète en construisant un discours destiné à faire accepter une fausse interprétation de la réalité. Le but du complotiste est alors de trouver la vérité qui se cache derrière les faux discours et, à terme, de renverser le système. Dans sa quête de véracité, il rejette automatiquement toute communication provenant des institutions traditionnelles, qu’il considère inévitablement comme faisant partie du complot. Ainsi, aucun contre-argument ne pourra jamais atteindre un vrai complotiste.

Empathie

Fort heureusement, ce petit groupe d’irréductibles représente moins de 10 % de la population, et aucune étude en profondeur n’a jusqu’ici pu démontrer qu’il aurait pris de l’ampleur. Ce que les recherches récentes semblent indiquer par contre, c’est une augmentation de la méfiance envers les autorités. Face à un ennemi invisible, un virus que très peu ont même expérimenté dans leur réalité quotidienne, dans un contexte où la vie entière est chamboulée, en même temps que la perception de contrôle, et à un moment où les autorités multiplient les restrictions sans toujours se soucier de la cohérence ou de la clarté du message, le sentiment d’impuissance semble avoir conduit plusieurs citoyens au doute, puis au rejet. Or, bien que les positions parfois extrêmes adoptées par certains pour exprimer ces doutes soient, avouons-le, franchement irritantes, il est utile de se rappeler que celles-ci cachent souvent de la détresse. Et, pour s’adresser à la détresse, l’empathie est toujours plus efficace que l’arrogance.

Étrangement, dans la conception de cette campagne anticomplotiste, le gouvernement semble avoir mis de côté cette empathie qui contribue pourtant au succès de ses communications depuis le début de la crise. Ici, il semble avoir plutôt choisi d’adopter une position d’autorité et un ton provocateur qui donne l’impression de « disqualifier » certains publics.

En mettant par exemple en garde les citoyens contre les « m’as-tu-vu sur l’Internet » et les « charlatans », on laisse entendre aux auditeurs qu’on les considère comme incapables de détecter par eux-mêmes une information trompeuse. De même, en accusant les citoyens de perdre leur temps avec « la grande inquisition », on semble vouloir remettre en cause leur rôle, pourtant démocratique, de participer au débat. Malheureusement, la dévalorisation même accidentelle de l’interlocuteur risque toujours d’entraîner des résultats contraires à ceux escomptés et de le pousser encore plus loin sur la voie de la colère et du rejet, surtout quand on s’adresse à un segment de la population qui se sent déjà méprisé et incompris, comme c’est souvent le cas des individus plus sensibles à la désinformation.

Autrement dit, ce type de message n’aurait probablement réussi qu’à heurter encore un peu plus les publics cibles et à raffermir leur conviction qu’ils ont raison de se méfier des institutions. Dans un contexte où le tissu social est déjà fragilisé, le choix de Radio X de retirer ces publicités pourrait donc avoir permis d’éviter de renforcer ce que l’on désirait combattre. Peut-être est-ce là l’occasion de changer d’approche et de traiter ce problème complexe avec plus de diplomatie. Car sans diplomatie, il ne reste bien souvent que le conflit.

19 commentaires
  • Maxime Prévost - Abonné 6 octobre 2020 05 h 44

    Autre stratégie encore: avoir du sens...

    Et si la diffusion de l'ainsi nommé «complotisme» était inversement proportionnelle à l'intelligibilité et au sens commun des discours gouvernementaux et médiatiques? Que se passe-t-il lorsque toute forme de pensée critique et toute forme de recherche de cohérence est affublée de «complotisme»? Il se passe que l'intelligence déserte les agoras de la parole officielle. C'est ce qui se passe actuellement, et ça laissera des dommages permanents.

    La solution? Il faut impérativement sortir du délire sado-masochiste que les États et les médias ont institué et maintenu ces sept derniers mois.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 octobre 2020 09 h 40

      M. Prévost, est-ce que vous nous dites que le gérance de la crise sanitaire par des incompétents de la CAQ et de la Santé publique est proportionnelle aux résultats obtenus qui sont désastreux, le 3e plus pire dans le monde, et inversement proportionnelle au carré de la distance entretenue par une certaine minorité délirante de la population qui croit aux méchantes ondes électromagnétiques des compteurs électriques et 5G en plus de nous dire que le phénomène de la photosynthèse est accéléré par les changements climatiques et c’est pour cela que les arbres tombent sur les lignes électriques et que ceci n’a rien à voir avec l’émondage inexistant de la part d’Hydro Québec? C’est ce que je pensais. Vous venez de décrire les soldats de Québec solidaire.

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 octobre 2020 10 h 35

      Il ne faut pas oublier, non plus, qu'il y'a toujours un brin de vérité dans les théories complotistes.
      Par exemple, le fait que les milliardaires réunis à Davos chaque année complotent ensemble pour maintenir leurs privilèges et leur pouvoir démesuré sur nos gouvernements est un fait qui ne relève pas de théories de complots.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 octobre 2020 12 h 58

      Monsieur dionne ment. Encore.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 octobre 2020 15 h 05

      Cher M. Desjardins, j'imagine que d'appeler un chat, un chat c'est mentir pour un philosophe. lol

    • Marc Therrien - Abonné 6 octobre 2020 15 h 57

      M. Dionne,

      C’est qu’il est bien vain d’appeler un chat un chat quand on parle de toute autre chose que d’un chat.

      Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 octobre 2020 17 h 11

      Le bilan du Quéec ne serait le 3e au monde que s'il était un pays. A ce jour, le Massuchussetts aurait à ce compte aurait le troisième taux de mortalités par million, précédé seulement par le New Jersey et New York, loin devant les six pays ayant un nombre égal ou supérieur au nôtre. (il faudra bientôt réviser vos affabulations, d'ailleurs). Pour sauver votre mise, une nouvelle fois, vous allez prétendre que c'est parce que ce sont trois états démocrates. Et bla, bla, bla.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 octobre 2020 17 h 16

      Et puis merdre, tiens : je vote pour qu'on foute à la porte tous ces spécialistes en santé publique qui conspirent pour prendre des décisions colégiales et qu'on passe les manettes à Tartineau. Ce n'est pas qu'Il soit plus brillant, mais il jouit d'une plus grande notoriété.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 octobre 2020 21 h 35

      Eh M. Desjardins! Le Massachusetts, le New Jersey et New York, n’est-ce pas tous des états démocrates, par les maires démocrates et pour les gouverneurs, sénateurs et représentants démocrates? Maintenant, Montréal avec notre sœur souriante de la gauche aux pistes cyclables, 2 000 morts par million dans cette ville. Ah! La gauche, c’est partout pareil.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 7 octobre 2020 05 h 41

      Merveilleux, monsieur Dionne. Merci d'achever de vous discréditer en montrant que votre lecture des événements ne consiste qu'à y inventer de quoi alimenter vos préventions.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 octobre 2020 09 h 40

    Le monde ne se sépare pas entre les « complotistes » et ceux qui disent vrai.

    Le zèle avec lequel les doctorants de réseaux sociaux empilent les études en prépublication sur la transmission aérosole tout en négligeant systématiquement de faire état des réserves critiques dont leurs auteurs les assortissent eux-mêmes en témoigne. Leurs références sont très loin d'être farfelues et on ne fait pas honneur au sens critique en les balayant hargneusement de la main avec le même entrain qu'ils mettent à discréditer la santé publique. On n'est pas dans une vue de cow boy de samedi de salle paroissiale (avec les bons et les méchants, etc.). C'est compliqué... et crucial. Pour ne prendre que cet exemple, le gouvernement s'est vraiment fait ferrer au fil des mois de telle manière qu'il n'a plus le choix d'étendre encore plus l'obligation du port du masque comme s'il souscrivait par là à une hypothèse à laquelle il n'a pas de raison décisive de se rallier, même à devoir l'imposer dans les écoles où il persiste à penser qu'il présente des désavantages bien plus grands que les bénéfices qui peuvent en être attendus.

  • Sylvain Rivest - Abonné 6 octobre 2020 10 h 53

    Une époque du délire collectif

    Je trouve intéressant ce qu'avance madame Tremblay. Cependant, c'est pas évident de faire une thérapie de groupe surtout lorsque le patient n'accepte pas le diagnostic. J'avoue que dans l'état actuel c'est déjà trop tard pour plusieurs. Plus nous nous acharnons plus ils s'enfoncent dans leurs convictions. Mais il est important d'endiguer cette contamination du délire avant qu'elle fasse trop de dégât. Mais comment? Car, si on bloque leur messages ça fini par attirer ceux qui voient des complots partout et donc le cheptel s'agrandit. Tout ça reste une question d'éducation.

    C'est fou comment Marc Labrèche à su comment cerner ce délire, avec humour, à travers d'une de ses capsules qui sera présenté à Cette Année-là, à télé-quebec https://youtu.be/Ek0zdWE3AwA

  • Christian Roy - Abonné 6 octobre 2020 12 h 54

    Paranoïa, sens critique et pouvoir de consentement

    "En réalité, chaque théorie de complot qui voit le jour se fonde sur une seule et même croyance de base qui suppose qu’un petit groupe d’individus puissants se soit approprié la « marche du monde » et que ces derniers se coordonnent en secret pour éviter que les citoyens s’en aperçoivent."

    La posture paranoîaque n'a rien à voir avec le sens critique, n'étant pas en mesure d'exercer un auto-examen de son biais cognitif.

    Une épidémie prend avantage sur cette confusion. Tout royaume divisé contre lui-même (avec les bons et les méchants, etc.)...

    Pour utiliser une allégorie, une équipe de football qui compte en ses rangs des joueurs paranos courre irrémédiablement à sa perte. Chacun peut librement consentir à exécuter le jeu prévu et les moindres détails dans l'exécution de chacun auront des répercutions sur le résultat. Pour le moment, c'est la Covid, l'adversaire inusité et coriace, pas l'équipier, ni le coach.

    Reconnaître le principe de réalité est important. Parallèlement aux conceptions délirantes de conspirationnistes, c'est dans les hôpitaux qu'il se manifeste. Et ce sont bel et bien des personnes comme vous et moi qui pâtissent, en attente de leur traitement. Notre démocratie peut-elle se payer le luxe de ne pas en tenir compte ?

  • Marc Therrien - Abonné 6 octobre 2020 15 h 50

    La communication, un problème vieux comme le monde


    Dans cet univers ou ce monde humain d’impermanence des apparences construit à plusieurs, les institutions démocratiques et les médias traditionnels ne sont que des systèmes humains parmi d’autres qui influencent nos attitudes et comportements. Tout comme leurs destinataires, les citoyens, ils sont eux-mêmes affectés d’une foule de biais cognitifs qui troublent leur jugement. Ainsi, au-delà de la relation entre les médias, le gouvernement et la masse, il y a simplement le problème de la communication humaine génératrice d’une foule de malentendus dans l’échange et le traitement d’information comme le décrit si bien Bernard Werber: « Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous voulez entendre, ce que vous entendez, ce que vous croyez en comprendre, ce que vous voulez comprendre, et ce que vous comprenez, il y a au moins neuf possibilités de ne pas se comprendre.»

    Dès qu’on quitte le jugement sur les faits observables pour entrer dans les jugements de valeurs basés sur des opinions construites à partir de perceptions, d’interprétations, d’émotions et de préjugés, ça devient rapidement cacophonique et même étourdissant.
    La résistance des complotistes est un bel exemple de communication manquée du point de vue du locuteur qui ne réussit pas à réaliser son intention illustrant ce cercle vicieux duquel il est très difficile de sortir : à mesure qu’augmente l’abondance de l’information pour répondre à l’idéal de transparence qui donne confiance, la qualité de la communication diminue.

    Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 7 octobre 2020 12 h 32

      "Et pourtant elle tourne !" disait Galilée

      Effectivement M. Therrien, communiquer n'a jamais été facile,

      J'ai bien aimé votre commentaire.