L’étude de la civilisation occidentale et de son passé lointain est essentielle

Dans le cours d’histoire de la civilisation occidentale, les étudiants découvrent des mondes à la fois étrangers et curieusement familiers, des racines, mais aussi une diversité fascinante de systèmes sociaux, politiques, économiques et culturels.
Photo: Michael Monnier Le Devoir Dans le cours d’histoire de la civilisation occidentale, les étudiants découvrent des mondes à la fois étrangers et curieusement familiers, des racines, mais aussi une diversité fascinante de systèmes sociaux, politiques, économiques et culturels.

Lettre à la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann

Dans le cadre de l’actualisation du programme de Sciences humaines au niveau collégial, un comité de rédaction suggère de remplacer le cours d’initiation à l’histoire de la civilisation occidentale par un cours sur les « fondements de l’histoire du monde du XVesiècle à nos jours ». Nous, historiens, professeurs, chercheurs et étudiants, sommes opposés à cette décision. Nous demandons que l’initiation aux héritages antiques et médiévaux occidentaux soit maintenue et clairement énoncée dans les éléments de compétences.

L’enjeu est majeur : la présente révision de la compétence en histoire va déterminer le niveau de culture générale des étudiants et étudiantes de cégep en Sciences humaines pour de nombreuses années. Actuellement, hormis ceux qui sont inscrits dans un profil dont le cheminement exige un deuxième cours d’histoire, les étudiants ne suivent généralement qu’un seul cours dans cette discipline pendant leurs études collégiales, soit le cours d’histoire de la civilisation occidentale. Ce cours, ancré dans la longue durée, propose une histoire cohérente, réfléchie, faite de continuités et de ruptures, depuis la Grèce antique jusqu’au XXe siècle. Les étudiants y découvrent des mondes à la fois étrangers et curieusement familiers, des racines, mais aussi une diversité fascinante de systèmes sociaux, politiques, économiques et culturels.

Ce cours conserve toute sa pertinence aux yeux des praticiens de l’histoire, et il répond aux idéaux humanistes de notre système d’éducation. Il respecte à la lettre les orientations déterminées par votre ministère. En effet, la compétence ministérielle actuelle demande aux enseignants de « rappeler les contributions significatives des civilisations qui sont à l’origine du monde occidental ». L’étudiant doit avoir « une connaissance adéquate de l’origine et du développement de la civilisationoccidentale ». Les héritages antiques et médiévaux font partie de ces « contributions significatives ». En somme, l’histoire de la civilisation occidentale est pertinente et l’étude du passé lointain, essentielle.

Malheureusement, un comité de rédaction, formé de professeurs d’histoire de cégep, a décidé qu’il n’était plus nécessaire d’initier les étudiants à l’Antiquité, préférant laisser ce rôle aux professeurs de philosophie et — dans les quelques cégeps où subsiste encore cette discipline — aux professeurs de civilisations anciennes. Il a aussi décidé d’exclure le Moyen Âge du cadre d’étude. Pour ne donner que quelques exemples, cela signifie que ce comité propose de ne plus enseigner la démocratie athénienne, la naissance du christianisme, la romanisation, la naissance de l’Islam et la féodalité. Cette décision fait suiteà une consultation en ligne réaliséeau printemps dernier, en plein confinement, consultation qui présentait plusieurs faiblesses méthodologiques : le sondage était partiel et partial.

Au début du processus de consultation, votre ministère a demandé que l’actualisation de la compétence du cours respecte un critère fondamental : elle devra tenir compte du « profil attendu des étudiants diplômés du programme d’études préuniversitaires en Sciences humaines à leur admission à l’université ». Ce « profil attendu » est présenté dans le rapport Belleau (2017), dans lequel les représentants du milieu universitaire ont défini certaines « orientations générales ». […]. Au sujet des attentes qui concernent plus spécifiquement les savoirs historiques, on peut y lire que la formation en histoire doit permettre aux étudiants de « distinguer les grandes périodes ».

Madame la Ministre, nous sommes d’accord avec ces attentes. C’est précisément pour cette raison que nous tenons à exprimer notre opposition à la nouvelle compétence proposée : à notre avis, elle entre en contradiction avec ce « profil attendu ». Un cours qui évacue les héritages antiques et médiévaux de sa compétence centrale ne permettra pas à l’étudiant d’acquérir une compréhension globale des quatre grandes périodes. Qui plus est, la proposition d’élargir le cadre géographique à l’ensemble du monde risque de surcharger le contenu du cours. Vu la grande souplesse que permettent les compétences au moment de la rédaction des plans-cadres, les apprentissages risquent d’aller dans plusieurs directions. […] Dans ce contexte, nous avons du mal à comprendre comment les professeurs d’université pourront anticiper les acquis des étudiants lors de leur admission à l’université.

La mission du cours d’initiation est de permettre aux étudiants d’acquérir des références historiques sur des contextes décisifs, à travers l’étude de l’Occident de la longue durée, de façon à les réutiliser dans un cours d’histoire plus spécialisé, dans les autres cours de Sciences humaines, puis à l’université. Pour l’instant, seul le cours d’Initiation à l’histoire de la civilisation occidentale permet de remplir cette mission.

Nous demandons que le cours d’initiation à l’histoire de la civilisation occidentale soit maintenu et amélioré, de façon à garantir un socle commun de culture générale dans le réseau ; limiter l’objet d’étude à l’Occident (tout en abordant les interrelations avec l’Europe orientale et le monde musulman) ; faire référence aux héritages de l’Antiquité et du Moyen Âge ; tenir compte des attentes des universités, mais aussi de celles des étudiants.

* Ce texte est appuyé par 225 signataires, historiens, professeurs, chercheurs, étudiants et associations, dont les professeurs Guy Rocher et Georges Leroux.

9 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 5 octobre 2020 09 h 09

    Ça ne change pas

    Ceux qui sont en train de charcuter votre programme d'études collégiales sont sans doute du même genre que ceux qui ont essayé de charcuter le programme de sciences naturelles. Pensez, ils proposaient de ramener de 225 à 135 le nombre d'heures obligatoires en physique, et de 225 à 165 le nombre de celles pour les mathématiques. Et toutes ces heures "libérées" auraient été utilisées pour fabriquer des compétences transversales dont la défintion aurait varié d'un cegep à l'autre. Avec des collègues, nous avions fait comme vous aujourd'hui et avions publié un article dans Le Devoir (https://www.ledevoir.com/opinion/idees/524105/en-education-une-reforme-qui-mene-a-un-chaos). Et à peu près tous les profs du Québec, physique-maths-chimie, avaient fait connaître leurs doléances.

    Le ministère avait fini par reculer et par nommer un comité d'experts qui a corrigé la situation. Avec une étude approfondie de toutes les études qui ont mené à cette révision de votre programme (dont celle de Belleau qui était également intervenu en sciences naturelles), vous pouvez sans doute monter un argumentaire solide. Peut-être le ministère entendra-t-il raison. Je vous souhaite bonne chance.

    • Bernard Terreault - Abonné 5 octobre 2020 13 h 11

      Merci de ce rappel. Les ''sciences dures'' ont failli écoper. Il faut remercier ceux qui ont évité ce naufrage.

  • Bernard Terreault - Abonné 5 octobre 2020 09 h 18

    Et j'en rajouterais

    Moi-même issu de la filière des ''sciences dures'', il me semble que tout étudiant se prétendant de la filière des sciences humaines devrait avoir une connaissance non seulement de la culture occidentale antique et médiévale, mais aussi de l'histoire et de la culture de l'Égypte (première société organisée politiquement!), du Moyen-Orient (inventeur de l'écriture!), de l'Inde (et de son architecture fabuleuse) et de l'Asie du sud-est, de la Chine, du Japon, de l'Amérique précolombienne. Et je serais tenté d'y ajouter une troisième langue, outre le français et l'anglais. Sinon, ce serait comme prétendre vouloir faire de la physique ou de l'Ingénierie sans mathématiques.

  • Jacques Légaré - Abonné 5 octobre 2020 10 h 51

    «Parmi les exercices de l'esprit, le plus utile est l'histoire» (Salluste).

    Sans connaissance de l'Antiquité et du Moyen Âge, qui peut comprendre :

    1, le christianisme
    2, la démocratie
    3, la littérature occidentale qui s'est nourrie à pleines mains dans la mythologie gréco-romaine et de la Bible
    4,, la constitution américaine si fortement inspirée par les institutions romaines et l'invention grecque de la démocratie
    5, l'essor de la philosophie
    6, la naissance du théâtre; les deux poèmes d’Homère fondateurs de notre occidentalité.
    7, la notion impériale et la monarchie de droit divin, ancêtre de nos royautés constitutionnelles modernes
    8, la fabrication du français au Moyen Âge dérivant du latin
    9, la meilleure compréhension des tyrannies modernes (déjà fort bien vécues et étudiées dès l'Antiquité)
    10, la plus humaine, la plus riche et la plus inspirante des mythologies (la gréco-romaine).
    11, l’avènement de la rationalité occidentale chez les Présocratiques qui permit l’essor des sciences dès l’Antiquité.

    Lire Louis Rougier «Le génie de l’Occident».

    Je dois le dire avec force et désespoir : les professeurs de ce comité qui ont proposé l'abandon des deux premiers volets du cours «Histoire de la civilisation occidentale» sont des incultes sévères. Impensable chez des enseignants.

  • Réal Bergeron - Abonné 5 octobre 2020 14 h 39

    Formation préventive

    Une connaissance approfondie de nos racines s'avère plus nécessaire que jamais, à l'heure où les idéologies et les théories les plus loufoques et les plus pernicieuses sévissent et s'imposent agressivement dans les facultés de sciences humaines au Québec et partout dans le monde occidental.

  • Germain Corriveau - Inscrit 5 octobre 2020 14 h 53

    PAS D'OCCIDENT SANS ROME ET LA GRÈCE ANTIQUE

    L'étude de la Grèce antique (Grande Grèce, Crète, Ionie et Grèce italienne), leur invention de la démocratie versus la tyrannie, les conquêtes d'Alexandre le Grand, sa victoire sur la Perse, l'influence considérable de ses penseurs, scientifiques, artistes et politiciens, la conquête romaine de l'Hellade sont les incontournables pour comprendre la civilisation occidentale européenne et américaine. Et comme d'autres l'ont affirmé il ne faut pas oublier l'influence de l'Égypte ancienne, Babylone, les Phéniciens et autres «barbares».