«No name»

«Je pense aux Autochtones qui se battent pour être autre chose qu’un numéro de bande, un numéro de dossier du bien-être social», écrit l'auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Je pense aux Autochtones qui se battent pour être autre chose qu’un numéro de bande, un numéro de dossier du bien-être social», écrit l'auteur.

Je suis un no name. Par choix.

J’insiste : par choix.

Je suis un Blanc, travailleur de rue au Centre d’amitié autochtone de Lanaudière. Un no name privilégié parmi tous ces no name dont on a nié l’existence depuis tant d’années. Privilégié parce que je peux décider de sortir de cet anonymat. À tout le moins, j’aurais, de par la couleur de ma peau, plus de chance d’être entendu. Pris au sérieux. Je pense aux Autochtones qui se battent pour être autre chose qu’un numéro de bande, un numéro de dossier du bien-être social. Je pense à Gladys Tolley, à Kelly Morrisseau, à Nellie Angutiguluk, femmes disparues.

Sans traces, et dont les noms ont fini par retentir que bien trop tard.

Au mois de mars de cette année à Joliette, nous avons perdu Émrick, enfant de 2 ans. L’enquête porte sur des zones d’ombre qui demandent encore aujourd’hui à être éclaircies. Et puis là, lundi 28 septembre, une no names’ajoute à la liste déjà bien trop longue de celles et ceux qui acquièrent un nom à titre posthume. Je parle de Joyce Echaquan, morte sans les oripeaux de la dignité que n’importe quel être humain — ou tout autre être vivant  — serait en droit d’attendre.

Mais ce n’est pas cette colère sourde qui me fait écrire ces mots, ni même les morts à répétition que je croise sans arrêt depuis que les no name m’ont accueilli parmi eux pour tracer un bout de chemin avec eux. Ce qui m’habite en ce moment, pendant que de l’autre côté de la cloison j’entends une des filles de Joyce pleurer, que je vois Carol, l’époux défunt, aborder tous les médias un par un, quelque peu knocké, ce qui m’habite c’est de l’admiration. Vrai, gang ! Une telle résilience me fait me sentir tout petit.

Je vois une communauté soudée, je vois les sept enfants faire face sans s’effondrer, je vois un père qui s’assure que ses plus jeunes enfants ont un manteau pour se couvrir. Je l’entends me dire : « Faut que ce soit le début d’une prise de conscience collective. » Je n’ose même pas avoir les larmes aux yeux même si parfois je les sens monter. J’ose à peine me sentir vulnérable et pourtant…

De retour du salon funéraire, je croise Wasseskon (non fictif) qui me crie sa colère. Sa colère du système. Il me parle de son envie de retrouver Joyce et me lance : « Vous nous dites de fermer notre gueule, ostie de Blanc ! Qu’est-ce qu’il me reste? » Je l’écoute, n’ayant rien de mieux à faire puis m’en retourne au Centre d’amitié. Une femme blanche approche, la nuit est tombée, elle dépose discrètement des fleurs sur la table de pique-nique. Pose sa main sur son cœur. La femme autochtone avec qui je suis et moi lui retournons son geste. Cette femme blanche restera no name et pourtant, ce soir, elle aura distillé l’espoir dont j’avais besoin aujourd’hui. Dont nous avions besoin.

7 commentaires
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 3 octobre 2020 10 h 27

    J'ai honte...

    J'ai honte de mon peuple qui fut pourtant jadis allié aux nations amérindiennes et dont le statut socio-économique jusqu'à ce qu'on a appelé la "révolution tranquille" était très près du leur (voir Rapport Laurendeau-Dunton), tant et tant que dans le Vermont voisin, autant des Abénakises que des Canadiennes françaises ont été conjointement victimes de pratiques eugénistes durant la première moitié de XXe siècle.

    L'Assemblée nationale doit présenter des excuses officielles pour ce qui s'est produit et le gouvernement du Québec doit prendre des mesures immédiates et réelles pour mettre fin à toute forme de racisme systémique pouvant sévir dans cet hôpital, comme dans toute autre institution relevant de l'État. Car si les propos infamants tenus par certains subalternes doivent être châtiés, il faut également sévir envers les gestionnaires qui par leur silence ou leur incompétence en ont couvert la teneur, bref mettre un terme à ce système d'impunités.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 3 octobre 2020 14 h 27

      Le racisme systémique, quant à moi, vise le fédéral avec ces prisons à ciel ouvert où s’y perpétuent la pauvreté et la misère.La Manawan fait partie des municipalités dévitalisées du Québec, selon le Ministère des Affaires municipales qui l’inclut dans son étude; même s ice n’est pas une municipalité.Voir tous les rapports depuis plusieurs années:Manouane, MRC Matawinie, région de Lanaudière.

      Dévitalisée signifie : très faible taux d’emploi, très faible taux de scolarisation des mères, moyenne des revenus très basse. La dévitalisation entraîne la misère; là comme ailleurs.

      Le traitement des autochtones dans les hôpitaux régionaux du Québec où il y a des réserves n’est pas typique au CHRDL(Centre hospitalier régional de Lanaudière, situé non pas à Joliette, mais à St-Charles Borromée). Re : Commission Viens. Ça fait 2 ans que cela a été révélé devant la Commission Viens.Entendu un recherchiste à la Commission Viens dire que ce serait vrai, aussi, dans d'autres hôpitaux régionaux où il y a des réserves.

      La CAQ est au pouvoir depuis 2 ans. Où est la ministre aux Affaires autochtones? Elle fuit les rencontres demandées par la presse.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 3 octobre 2020 18 h 03

      Correction. La réserve de Manawan où il y a la rivière Manouane.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 octobre 2020 07 h 00

      Mais, bien sûr qu'il faut condamner ce qui s'est produit avec cette dame Attikamek au CHRDL.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 octobre 2020 09 h 19

      Jusqu'en 1991, la communauté portait le nom de Manouane, mais l'orthographe en atikamekw standardisée est « Manawan », nom qui signifie « lieu où l'on cueille des œufs ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Manawan

  • Gilles Théberge - Abonné 3 octobre 2020 10 h 49

    Entendez vous monsieur Legault.... ?

    • Léonce Naud - Abonné 3 octobre 2020 12 h 35

      G. Théberge : M. Legault ne trouve pas que ce serait une bonne idée que de qualifier de raciste systémique la nation la plus métissée d'Amérique du Nord.