Pour une science qui rime avec réflexion

«La science peut nous informer sur la COVID-19 et ses risques, ou encore sur les mesures qui peuvent être efficaces pour la contrer, mais elle ne peut pas se substituer aux discussions éthiques qui sont nécessaires en pareilles circonstances», estime l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «La science peut nous informer sur la COVID-19 et ses risques, ou encore sur les mesures qui peuvent être efficaces pour la contrer, mais elle ne peut pas se substituer aux discussions éthiques qui sont nécessaires en pareilles circonstances», estime l'auteur.

La science est un ensemble de connaissances rationnelles, objectives, vérifiables, acquises en appliquant une méthode rigoureuse. Elle permet par exemple de comprendre des phénomènes naturels.

Toutefois, lorsque nous prenons concrètement des décisions basées sur la science, nous faisons invariablement intervenir d’autres considérations.

Par exemple, à titre personnel, dans le bureau de votre médecin, vous évaluez les propositions de traitement à la lumière de vos valeurs, de vos préférences, de vos buts. La science vous donnera des critères objectifs pour évaluer les options, mais ne vous dira jamais quoi faire comme tel. La science vous dira si un traitement est efficace, et à quel point, quelles seraient les conséquences de s’en priver, et quels sont ses effets secondaires potentiels. Parfois, c’est facile de choisir (par ex. antibiotique pour une pneumonie), parfois, c’est compliqué (par ex. chimio palliative ou soins de confort), mais c’est à vous de juger si une chose est souhaitable.

En société, des facteurs politiques, économiques et éthiques interviennent chaque fois qu’un choix est posé. Par exemple, la prescription d’antidépresseurs à large échelle, et leur disponibilité facile sont un choix économique. Scientifiquement, la psychothérapie serait tout aussi efficace dans un très grand nombre de cas de dépression, et pourtant elle est peu accessible. Ce n’est donc pas seulement l’efficacité qui est prise en compte ici.

Le problème entourant la crise actuelle est que toute la discussion éthique est évacuée du débat. On brandit la science comme si elle dictait nos décisions politiques, alors que cela n’est jamais que partiellement vrai, au mieux.

La science peut nous informer sur la COVID-19 et ses risques, ou encore sur les mesures qui peuvent être efficaces pour la contrer, mais elle ne peut pas se substituer aux discussions éthiques qui sont nécessaires en pareilles circonstances.

Elle ne dit pas s’il faut fermer le musée ou garder le centre d’achats ouvert, fermer le restaurant ou garder l’esthéticienne ouverte.

Il conviendrait de préciser quel est le but précis poursuivpar les mesures sanitaires en général. Voulons-nous réduire la transmission à zéro, ou simplement éviter la surcharge du réseau comme on nous l’expliquait en mars dernier ? Voulons-nous réduire le nombre de décès à zéro, ou encore le garder, par exemple, à des taux comparables à ce que nous connaissons annuellement avec l’influenza ? Quel est le coût social que nous sommes prêts à payer pour sauver 1 vie ? 10 ? 1000 ? Il faut absolument se poser ces questions.

Il faut aussi se demander quel est l’objectif de chaque mesure en particulier. Encore là, ce n’est pas toujours clair. Voulons-nous envoyer un message ou réduire la transmission ?

Certaines mesures ne coûtent presque rien et donnent des résultats probants pour prévenir la transmission (le masque), alors que d’autres ne changent que très peu le risque de transmission et on ont des conséquences potentiellement néfastes sur le plan social (fermeture des bibliothèques). Les mesures ne sont pas une fin en soi, et on doit savoir pourquoi on les met en œuvre.

Il faudra peut-être accepter un peu de dissonance cognitive pour sortir de la crise. Accepter de reconnaître que certains choix étaient peut-être mal avisés. Comme de priver les aînés de leurs proches aidants, pendant que le personnel circulait à qui mieux mieux sans protection d’un CHSLD à l’autre. (Ce qui est encore le cas d’ailleurs.)

Qu’allons-nous faire si malgré le très attendu vaccin, la COVID-19 continue de tuer chaque année ? Par exemple, il y a environ 3500 décès annuels dus à l’influenza au Canada, malgré les vaccins. Quel est le seuil au-delà duquel il sera nécessaire et acceptable de confiner ou pas ? Pas très agréable comme discussion, mais non moins nécessaire.

Il faudra accepter de voir que le problème n’est pas « noir ou blanc ». Il n’y a pas les gentils d’un côté et les hurluberlus complotistes de l’autre.

Entre les deux, il y a aussi toute la nuance qu’il faut avoir quand on essaie d’utiliser la science pour prendre des décisions rationnelles. La science exige humilité, sens critique et remise en question. Surtout quand cette science est en constante évolution, il faut faire attention pour ne pas l’employer à confirmer ce que l’on pense déjà. Il faut sans cesse retourner aux faits. Comme aux nouvelles données sur le mode de transmission par exemple. Et regarder ce qui se passe ailleurs dans le monde.

Il est aussi primordial de discuter des dimensions politiques, culturelles, économiques et éthiques qui sous-tendent les choix sanitaires. Sans quoi la science est une coquille vide et nos choix sont dépourvus de sens.

17 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 3 octobre 2020 06 h 16

    Oui Monsieur, vous avez bien raison, surtout quand vous mentionnez: "certaines mesures ne coûtent presque rien et donnent des résultats probants pour prévenir la transmission (le masque)". Malheusement il y a un hurluberlu, à la droite du P-M Legault (comme Jésus assis à la droite de Dieu le Père), qui disait en pleine TV, et en plusieurs reprises, qu'un masque ne servait absolument à rien. Pire, il disait que le port d'un masque était d'une dangerosité extrême de contamination. Le tout avec mimiques et bouffonneries pour ridiculiser les quelques esprits lourds et pesants qui ne sauraient pas le faire correctement, d'une part et d'autre part, pour justifier son point de vue.
    En fait, cet hurluberlu est encore là et devient de plus en plus dangereux avec ses arguments justificatifs des "ci" et des "ça". Le tout ponctué de "la science me dit", "la sience n'est pas précise", etc. Il est comme les "curés" d'autrefois qui prêchaient le n'importe quoi, n'importe comment en se justifiant que la "bible dit que", "la bible n'est pas précise sur ce point là, mais moi de dit qu'elle dirait cela"... Et le bon petit peuple (généralement ignare et analphabétisme) se disait c'est le curé, il sait lire lui (et mieux encore tout était en latin classique), il est le représentant de Dieu sur terre et délégué par le Pape. donc c'est vrai à 100% ce qu'il dit. Il a fallut Vatican II, sous Jean XXIII, pour que la comédie cesse.

    À quand un "Legault II" pour que l'huluberlu quitte définivement la scène des comédies burlesques.

  • Maxime Prévost - Abonné 3 octobre 2020 07 h 08

    À quand un collectif de médecins et d'universitaires ici?

    Le vent de l'opinion semble enfin tourner, la dernière ronde de mesures sanitaires objectivant tout l'arbritraire, voire la violence, de l'action gouvernementale.

    On peut saluer, notamment (mais pas seulement) Le Devoir qui a publié dans ses pages d'opinion plusieurs textes crtitiquant l'action gouvernementale l'unanimisme médiatique

    Mais à quand un réveil réveil collectif? En Allemagne, avec le regroupement Ärtze fûr Aufklärung, plus de 700 médecins ont dénoncé la dictature sanitaire; en Australie, plus de 500 médecins ont signé une lettre d'opoposition. Ça bouge aussi en France.

    (https://blogs.mediapart.fr/laurent-mucchielli/blog/270920/il-est-urgent-de-changer-de-strategie-sanitaire-face-la-covid-19?fbclid=IwAR04vn-pyXvvL6JaUXkvlRLefd5CJA0OfBjcdrUT6203TeVCHc1VOO51lIM)

    (Nouvelle) question aux intellectuels et plus précisément aux universitaires: où êtes-vous?

    • Cyril Dionne - Abonné 4 octobre 2020 07 h 48

      Bien dit M. Prévost. Oui, à quand un collectif de médecins et d'universitaires ici?

      Bon, la science n’est que le chapitre ouvert qu’on peut prouver à date, et ceci, à répétition. La science est toujours en évolution et non statique et qui ne repose pas sur des fables religieuses ou culturelles. Cela, il ne faudrait jamais l’oublier.

      Ceci dit, quelle interprétation de la science le gouvernement Legault utilise-t-il? L’histoire des masques et leur volte-face à cette situation en dit beaucoup. Lorsque qu’un article a été publié en fin du mois d’avril dernier dans le New England Journal of Medecine qui parlait des vertus de la variolisation, le processus élémentaire d’introduire seulement un partie du virus au corps hôte pour qu’il en produise les anticorps appropriés, nous avons assisté à un virage de 180 degrés de la part du gouvernement. Mais cet article ne disait pas la charge virale appropriée parce que personne ne la connaît. Enfin, c’est la preuve que les masques ne protègent vraiment pas du virus. Seul la distanciation physique et le lavage des mains fréquent sont les vraies mesures pour éviter la contagion. On pourrait aussi inclure la dissémination pour voie aérienne qui se produit dans des endroits fermés avec une mauvaise ou aucune ventilation.

      En ce qui concerne la fermeture des musées et des bibliothèques, il est plus qu’évident qu’on veut empêcher les gens qui sont le plus à risque de contracter la COVID-19, soit ceux qui ont plus de 60 ans et plus et qui sont les principaux clients de ses endroits. Pardieu, ce sont eux qui en meurent de ce satané virus à la hauteur de 98% au Québec.

      Mais l’auteur pose les bonnes questions. Alors, combien de vie veut-on sauver? Jusqu’à où sommes-nous prêts à sacrifier notre santé mentale et économique? Et qui décide?

      Les messagers politiques de la CAQ et de la Santé publique au Québec ne semblent pas savoir où ils s’en vont. De toute façon, ils vont blâmer la population si la situation tourne au vinaigre.

    • Jacques Légaré - Abonné 4 octobre 2020 10 h 26

      Maxime, «la dictature sanitaire» ! Combien de fusillés ?

      Combien de docteurs en virologie et épidémiologie parmi ces médecins ?

      Diplômé en Histoire, je peux te dire qu'un ph.d. en Histoire des USA ne sait rien, rien, trois fois rien en Histoire byzantine...

      Ainsi, écoutons les plus spécialisés dans le domaine qui sont les seuls savants spécialisés vraiment crédibles. Hors d'eux, on ne sait rien.

  • Denis Blondin - Abonné 3 octobre 2020 09 h 50

    La foi en « La Science »

    Savoir identifier les limites de ce que nous appelons « La Science », c'est bien sûr essentiel quand il s'agit de faire des choix, et tout particulièrement des choix de nature sociale. Plus profondément, nous devrions aussi prendre conscience du fait que c'est l'ensemble de notre conception du monde qui est affectée par ce que j'appellerais la Foi en la Science.

    Il s'agit bien d'une foi, en donnant à ce mot le même sens qu'il a quand on parle de la foi des croyants. La conception du monde que l'Occident a peu à peu façonnée repose sur la négation de toute valeur accordée à ce que nous appelons des croyances, des mythes, ou des religions. Nous utilisons ces termes pour parler de nos ancêtres ou des autres sociétés de la planète, et nous prétendons avoir fait table rase de tous ces systèmes culturels pour instaurer le règne de la Raison et celui de la Science, soit une entité abstraite dont le prestige repose essentiellement sur des prouesses technologiques qui sont bien réelles mais qui ne peuvent répondre à aucune des questions essentielles concernant nos choix de vie individuelle ou collectifs.

    La science permet de comprendre le fonctionnement du monde matériel et de développer des techniques pour en tirer profit. C'est déjà beaucoup mais c'est tout. Les religions permettent de relier entre eux les humains d’une société en leur proposant une vision commune de leur origine, du sens profond de la vie et de la mort, et en traduisant cette vision dans des symboles et des rituels sociaux. Quant à la magie, elle repose essentiellement sur l’usage des symboles pour agir sur les autres humains : pour les réconforter ou leur faire peur, les séduire ou leur vendre quelque chose, les rendre malades ou les aider à guérir, etc. Et ça marche, comme le savent bien les avocats, les publicistes, les politiciens, les terroristes, les psychologues, les humoristes et bien d’autres spécialistes. Et tous les humains fonctionnent ainsi, y compris Nous.

    • Jacques Légaré - Abonné 4 octobre 2020 09 h 52

      Denis, «la foi en science» n'existe pas. Le «savoir» n’est pas le «croire».

      Encore ici un discours théologien qui est incapable de comprendre le monde, d'en discuter sans référence au religieux.

      Ce n'est pas parce que la science a évincé par ses succès la religion et l'a vidée de toute crédibilité qu'elle est elle-même une religion. La relgion est une conviction, mais toute conviction n'est pas une religion (lien supposé avec une transcendance imaginaire).

      Comme la science a évincé la religion obscurantiste et prétentieuse de la culture humaine, la rancoeur et le désir de revanche contre les Lumières subsistent. Mais quel crédit a-t-elle quand les clercs ont fait des réunions de masse au début de la pandémie en toute arrogance et imprudence ?

      Ceux qui, en temps de pandémie, chantent des Alléluias la bouche grande ouverte, grandes âmes pieuses, envoient au cimetière des corps aux membres sains.

      Denis, la jalousie envers la science est un mauvais sentiment. Ce fut celui de Lucifer, jadis un ange. Tu sais ce qu'il lui est arrivé...

    • Marc Therrien - Abonné 4 octobre 2020 13 h 16

      Jacques,

      Si tu prends le temps d’ouvrir un dictionnaire, dans mon cas c’est le « Nouveau Petit Robert 2008 », et d’y lire les multiples acceptions du mot « foi », tu redécouvriras qu’on peut l’utiliser sans pensée religieuse. Pour ma part, je retiens celle-ci : « confiance absolue que l’on met en quelqu’un ou en quelque chose ».

      Marc Therrien

    • Monique Desy Proulx - Abonnée 4 octobre 2020 21 h 26

      Ah quel beau texte bien senti. Merci. La science nous dit les faits. Ensuite, nous devons décider quoi faire avec ces faits. Comment prendre les décisions? Sur quelles bases? Les animaux ont leur instinct pour leur dire comment agir. Mais nous? Il faut choisir notre chemin parmi tant de chemins possibles! Comme c'est difficile de s'y retrouver! Comme c'est facile de s'y perdre!

  • Rémi Audet - Inscrit 3 octobre 2020 10 h 22

    Le réveil collectif semble apparaître doucement. Pour ma part, j'ai l'impression qu'il arrive un peu tard!!!

  • Marc Therrien - Abonné 3 octobre 2020 11 h 19

    Et dans la conscience du caractère ingouvernable de la vox populi


    Je suis bien d’accord avec l’ensemble du propos tout en étant bien conscient, par ailleurs, que c’est quand viendra le temps d’essayer de s’entendre sur un objectif commun (le Pour quoi ou encore le Bien commun) justifiant toutes ces mesures de protection et les sacrifices qu’elles exigent et qui visera à mobiliser l’ensemble de la population dans une discipline enthousiaste, qu’on découvrira encore que la « vox populi » n’est plus la « vox Dei » parce qu’elle est en fait ingouvernable étant composée de trop d’intérêts égoïstes divergents. On continue de viser l’idéal tout en sachant se contenter d’agir dans la pratique pour réduire les méfaits.

    Marc Therrien