La solution est avant tout entre les mains des gouvernements

«Le discours typiquement néolibéral de responsabilisation des individus mis de l’avant par le gouvernement permet commodément de déresponsabiliser l’État et ses politiques d’austérité des 40 dernières années», écrit l'autrice.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Le discours typiquement néolibéral de responsabilisation des individus mis de l’avant par le gouvernement permet commodément de déresponsabiliser l’État et ses politiques d’austérité des 40 dernières années», écrit l'autrice.

« Une bonne partie de la solution est entre vos mains. » C’est ce qu’a gravement affirmé François Legault au lendemain de l’annonce du passage en zone rouge pour plusieurs régions du Québec. Il s’adressait ici aux jeunes, mais cette phrase condense l’essentiel du message martelé par le gouvernement depuis le début de la pandémie : c’est avant tout aux individus qu’incombe la responsabilité de freiner la progression du virus mortel, et c’est sur leur conscience que devront peser les morts et les souffrances qui résulteront de la deuxième vague qui s’amorce.

Soyons très clairs : dans les circonstances actuelles, il est vital que les individus acceptent de faire des sacrifices énormes pour stopper la catastrophe sanitaire en cours. Sans ces efforts, un grand nombre de décès s’ajoutera aux milliers de personnes condamnées à mourir seules durant la première vague, plusieurs écoles devront à nouveau fermer leurs portes et le système de santé sera rapidement débordé, incapable de soigner les personnes atteintes de la COVID-19 ainsi qu’une partie importante de celles et ceux qui nécessiteront d’autres types de soins.

Toutefois, le discours gouvernemental masque deux réalités essentielles. D’une part, cette injonction à la discipline individuelle passe sous silence le fait que la plupart des éclosions se produisent dans les écoles et les milieux de travail, que la population est contrainte de fréquenter suite à la réouverture de l’économie décidée par le gouvernement. D’autre part, si les individus sont aujourd’hui forcés de sacrifier leur vie sociale et, dans plusieurs cas, leur santé mentale, c’est en bonne partie parce que, sous la pression du milieu des affaires et de ses idéologues, les gouvernements des dernières décennies n’ont pas assumé leurs responsabilités. Ces gouvernements et ce milieu des affaires, desquels sont issus plusieurs membres du gouvernement actuel (y compris le premier ministre) ont au contraire permis la dégradation des services publics, au point où l’on se retrouve contraints de faire face à une pandémie mondiale avec des systèmes sociaux, de santé et d’éducation en lambeaux.

Les ravages

Si le virus a fait de tels ravages au Québec durant la première vague, et s’il parvient à en faire autant (ou même plus) durant la seconde, ce sera avant tout parce que les écoles sont mal ventilées, parce que le manque de locaux et les pénuries de personnels en éducation empêchent la généralisation de petits groupes permettant une distanciation sécuritaire dans les classes, parce que les ressources communautaires sont insuffisantes pour briser l’isolement et prendre soin adéquatement des plus vulnérables, parce que les pénuries de personnel et la privatisation des services de santé ne permettent pas de mettre fin aux déplacements de personnel d’un site à l’autre sans provoquer des ruptures de services, parce que le matériel de protection et les capacités de dépistage sont insuffisants pour faire face aux besoins, etc.

Le discours typiquement néolibéral de responsabilisation des individus mis de l’avant par le gouvernement permet commodément de déresponsabiliser l’État et ses politiques d’austérité des 40 dernières années. Oui, dans la situation de crise actuelle, il est essentiel que les individus appliquent avec rigueur les recommandations de la Santé publique. Toutefois, les véritables solutions à la présente pandémie et aux futures crises sanitaires qui nous menacent, dont celle qui est provoquée par les changements climatiques, passent avant tout par des politiques publiques structurantes et la reconstruction de nos services publics.

Briser l’isolement

L’embauche rapide de 10 000 préposées aux bénéficiaires, grâce à des formations payées et à des postes attrayants, est un exemple de mesures qui devraient se multiplier. Comme le rappelait un article du Devoir le 30 septembre à propos des répercussions de la crise sur la santé mentale des Québécois, le gouvernement devrait également prendre ces questions plus au sérieux et créer des initiatives visant à briser l’isolement et à soutenir les personnes éprouvant de la détresse psychologique.

Et en attendant une véritable offre de services à domicile, pourquoi ne pas mettre en place des mesures financières incitatives et d’autres ressources permettant aux ménages qui le souhaitent et qui le peuvent « d’adopter » des membres de la communauté vivant seuls ou ayant besoin de soutien ?

À l’heure où les sirènes de l’austérité budgétaire guettent le moment propice pour faire de nouveau entendre leur dangereuse rengaine, il est urgent de faire entendre une voix alternative au moralisme néolibéral de la responsabilisation individuelle : celle de la solidarité et de la responsabilité collective.

9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 2 octobre 2020 00 h 57

    La pauvreté et les inégalités tuent.

    Merci, madame Anne Plourde, d’avoir le courage de dire la vérité au pouvoir. Effectivement, «le discours typiquement néolibéral de responsabilisation des individus mis de l’avant par le gouvernement permet commodément de déresponsabiliser l’État et ses politiques d’austérité des 40 dernières années.»
    La responsabilité individuelle dédouane les gouvernements des années de coupures dans les services publics avec les résultats morbides que l'on retrouve aujourd'hui.
    Rappelons que ce sont les plus pauvres et les plus démunis qui ont souffert le plus pendant cette pandémie.
    Selon le célèbre écrivain, Thomas Piketty, auteur du livre: «Le Capital au xxie siècle » tout le monde en souffre dans une société avec des inégalités,

    • Jean-François Trottier - Abonné 2 octobre 2020 11 h 03

      Madame Alexan,

      Quel courage y a-t-il à répéter les pensums de tonton Karl?
      Démontrez que l'État se déresponsabilise en demandant aux gens de prendre leurs responsabilités.
      Dé-mon-trez.

      Tous les gouvernements marxistes crient contre le "milieu des affaires" (ailleurs bien sûr : ils l'ont fait disparaître chez eux) et exigent régulièrement un "effort aux camarades" avec une touche de chef scout infantilisante au possible.

      Un vrai gouvernement a peu de choix dans cette situation où tout dépend des contacts entre les gens (vous ne nierez pas ça, j'espère!) :
      - il crie et sévit comme les marxistes, ou
      - il récompense (par quel moyen?), ou
      - il incite en responsabilisant.

      Responsabiliser, c'est le contraire de culpabiliser les autres comme le fait l'auteure. C'est prendre les gens pour des adultes. C'est dire "qu'importe le passé, maintenant nous vous prions de fonctionner ensemble, et de telle façon".
      C'est un appel à la solidarité, contrairement aux niaiseries haineuses de l'auteure, et un appel à l'intelligence des gens, que ne reconnait même pas Mme Plourde.
      Faut vraiment être coincée dans une idéologie pour confondre "responsable" et "coupable"... ou être totalement irresponsable!

      Il serait très facile pour le gouvernement Legault de dire comment la fonction publique a été démolie par les Libéraux, puisque c'est vrai. Il se refuse à agir comme l'ont fait Charest et Couillard avant lui, qui accusaient encore le PQ après 10 ans.
      Dans les lieux où j'ai travaillé, c'était un des traits que l'on reconnaissait aux bons gestionnaires : au lieu lancer des anathèmes sur le passé, essayer de fonctionner au mieux en responsabilisant tous le monde, comme on fait avec de vrais adultes.
      Je ne suis certainement pas caquiste! Mais je reconnais une bonne job quand je la vois.

      Le trip de pôvres victimes et de gros coupables de Mme Plourde est de la grosse paresse intellectuelle.

    • Françoise Labelle - Abonnée 2 octobre 2020 18 h 48

      Mme Alexan.
      je ne peux aimer votre commentaire qu'expliciement.

  • Cyril Dionne - Abonné 2 octobre 2020 10 h 02

    Justin Trudeau a déjà tout dépensé l'argent et nous entrons de plein fouet dans une 2e vague

    J’étais 100% d’accord avec cette lettre jusqu’au « Toutefois, les véritables solutions à la présente pandémie et aux futures crises sanitaires qui nous menacent, dont celle qui est provoquée par les changements climatiques… ». Qu’est-ce que les changements climatiques viennent faire dans l’équation épidémiologique?

    Passons.

    Oui, les gens ont fait et font de grands sacrifices durant cette pandémie. Oui, le gouvernement Legault est surtout axé sur le monde des affaires et l’économie. Pourquoi pensez-vous qu’il avait rouvert les écoles pour quelques semaines en juin pour seulement les élèves du primaire? C’est parce que les plus grands sont d’âge légal et peuvent prendre soin d’eux-mêmes. Les petits non et donc un parent doit demeurer à la maison pour en prendre soin et ne peut pas ainsi aller travailler s’il ne fait pas du télétravail.

    Oui, les éclosions se produisent dans les écoles et les milieux de travail. Cependant, les rassemblements de plusieurs personnes y ont quelque chose à voir avec cette équation. Mais rouvrir les bars alors que l’alcool est disponible à la maison en laisse beaucoup pantois. C’est un gouvernement néolibéraliste qui a mis l’accent sur le monde des affaires. C’est pour cela qu’ils ont été élus.

    Mais encore une fois, si nous sacrifions notre vie sociale ou mentale, ceci n’a rien à voir avec les méchants capitalistes. Nous le faisons pour les autres. Il ne faut pas se leurrer; 98% de tous les décès au Québec et sur la planète sont parmi les 60 ans et plus. Pour seulement les 70 ans et plus, c’est 92%. Donc, vos grands-parents et vos parents.

    Oui, il faudra payer pour toutes les dépenses faites sans compter au cour de cette pandémie et il y aura, qu’on le veuille ou non, l’austérité budgétaire. C’est bien beau de parler de voix alternatives au moralisme néolibéral de la responsabilisation individuelle et de la solidarité et responsabilité collective, mais on prendra l’argent d’où? Justin a déjà tout dépensé.

  • Jean-François Trottier - Abonné 2 octobre 2020 10 h 30

    Pensée par slogan et puérilisation des "masses", comme si les "masses" existaient!

    "vital que les individus acceptent de faire des sacrifices énorme" euh.... Énumérez ces sacrifices énormes je vous prie! Porter un masque? Allô! Il y a des sacrifies en effet, mais pas "énormes". Comment croyez-vous être prise au sérieux en écribant des niaiseries comme ça?

    "sous la pression du milieu des affaires et de ses idéologues, les gouvernements des dernières décennies n’ont pas assumé leurs responsabilités." Wooooo! La pression est aussi venue des électeurs, madame. Elle est venue de partout. Lâchez voitre petite idéologie personnelle qui veut que tous les péchés viennent des méchants capitalisssss, et revenez sur terre.
    Facile de trouver des coupables. Facile et stupide, et encore plus stupide quand on désigne une tranche complète de la société, ici le milieu des affaires. Vous oubliez entre autres le bois mort de ceux qui ne veulent surtout aucun changement, au milieu de la fonction publique. Oui, les cadres moyens, tout contents que rien ne change.
    En particulier ceux de la Santé, qui grugent des millions chaque années à pousser des exigences qui toutes finissent sur le plancher et rendent les infirmières et préposés complètement déprimés, d'où des coûts encore supérieurs.
    Et ceux de l'Éducation qui ne savent plus quoi inventer comme mini-révolution pour tenir leurs professeurs toujours en éveil face à une autre approche "révolutionnaire" et "globallisante", alors que l'essentiel est de lire, écrire et compter quoi que l'on dise. C'est en lisant qu'on apprend à penser, tous les VRAIS éducateurs le savent! Avez-vous lu suffisamment, ou vous avez bloqué après le Kapital?
    Des coupables, ça pleut! Pis?

    "discours typiquement néolibéral de responsabilisation des individus" : discours typiquement marxiste qui refuse toute liberté d'action et de pensée à l'individu, et nulle part il n'y a trace de déresponsabilisation de l'État. Sinon, démontrez par le détail, et autrement décritinisez votre discours.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 octobre 2020 17 h 02

      M. Trottier, Mme Plourde est une chercheure à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Elle est chargée de cours à l’Université du Québec à Rimouski. Disons poliment qu’elle penche à gauche et pas à peu près. Disons aussi poliment possible qu’elle n’est pas neutre sur le sujet. Elle a récemment rédigé « La santé publique, la COVID-19 et le capitalisme » dans « Presse-toi à gauche! », la tribune libre pour la gauche québécoise en marche où elle parle que les « méchants capitalistes » nuisent à la santé. Vous lui en demandez trop, elle qui parle la langue socialiste aux accents de Québec solidaire.

  • Benoit Gaboury - Abonné 2 octobre 2020 11 h 04

    Excellent article de Mme Anne Plourde, comme il ferait bon d'en lire davantage. Quelques-uns peuvent lui reprocher ceci ou cela, comme toujours, il reste que son point de vue est global et fait entendre ce que les décennies passées nous ont pourtant montré au jour le jour: concentration fulgurante de la richesse et service minimum dans les domaines sociaux.
    J'aime particulièrement sa conclusion: «À l’heure où les sirènes de l’austérité budgétaire guettent le moment propice pour faire de nouveau entendre leur dangereuse rengaine, il est urgent de faire entendre une voix alternative au moralisme néolibéral de la responsabilisation individuelle : celle de la solidarité et de la responsabilité collective.» Et bien voilà à quoi s'est livré cet article et il fait en remercier son auteur.

    • Jean-François Trottier - Abonné 2 octobre 2020 22 h 14

      Bien sûr, M. Gaboury!

      Avec comme base une idéologie que depuis 100 ans les sociaux-démocrates ont dénoncée comme une stupidité, bien avant qu'ils ne s'accordent autour des principes de Keynes et ne fassent leurs preuves, eux, dans les pays scandinaves par exemple.

      Le marxisme n'a créé que des guerres civiles et des régimes inhumains quand il a pris le pouvoir, les derniers en lignes étant Chavez et Maduro dans un pays bourré de pétrole et pourtant en ruines, par stupidité crasse.

      Une idéologie basée sur la haine comme le marxisme ne peut engendrer que la haine. Pas la solidarité. On non!
      Prendre les pauvres en otage pour trouver des coupables est mauvais à tout point de vue.

      Le marxisme est appuyé sur sa morale exactement comme toutes les religions monothéistes, et comme les religions le marxisme ne reconnaît pas le libre-arbitre qui est à la base de toute a démarche humaniste depuis des centaines d'années.
      En effet, le marxisme est un anti-humanisme. Aucun doute.

      Tenir l'individu comme uniquement dépendant des déterminants d'une classe sociale est l'exact contraire du Libéralisme qui ne se préoccupe que de l'individu.
      Ainsi, dans des circonstances comme un procès par exemple, le plus faible a en théorie autant de chance que le plus fort, ce qui n'est absolument pas le cas avec le marxisme, en théorie comme en pratique : la morale d'État y est au-dessus de tout. C'est une négation de l'État de droit.

      Le Libéralisme est un humanisme perverti, alors que le marxisme est une négation de l'humain.

      Je choisis la social-démocratie, qui fonctionne dans la multiplicité et laisse l'humain se définir. Elle est basée sur l'égalité des chances et non sur l'égalité de richesses, ce qui inclut même les rêveurs-sociopathes (constamment environ 15% dans toute société) qui ont des initiatives.

      Le marxisme préfère les arrêter : 15% de la population devient inutile, pour raisons de morale et d'État!

  • Patrick Dolmaire - Abonné 2 octobre 2020 16 h 01

    Excellent article!

    Merci Mme Plourde pour cet article éclairant, je partage votre lecture de notre réalité. Face à une propagande néolibérale fort bien organisée, hyper-médiatisée, sans soucis de financement visant à aveugler les populations, il est très difficile d'y voir clair.