Il est grand temps de s’attaquer au racisme systémique en santé

«C’est à chacun d’entre nous de faire pression sur le gouvernement et le réseau de la santé pour qu’aucune personne ne soit traitée comme Joyce Echaquan l’a été et pour que justice lui soit rendue», pense l'autrice.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «C’est à chacun d’entre nous de faire pression sur le gouvernement et le réseau de la santé pour qu’aucune personne ne soit traitée comme Joyce Echaquan l’a été et pour que justice lui soit rendue», pense l'autrice.

J’ai le sang qui bouille lorsque j’entends les propos qui ont été adressés à Joyce Echaquan juste avant son décès. Je tremble lorsque j’écoute ses cris et que je la vois attachée à sa civière.

S’il faut attendre le résultat de l’enquête du bureau du coroner pour savoir avec certitude ce qui a causé son décès, nul besoin d’analyses approfondies pour déterminer qu’elle a vécu du racisme de la part de personnes qui devaient la soigner. Rabaissée, dénigrée, jugée, infantilisée : c’est son humanité même qui a été niée par la ou les personnes qu’on entend dans l’enregistrement qu’elle a réalisé afin d’appeler à l’aide. Si son décès a retenu l’attention du public, des Autochtones vivent chaque jour du racisme dans le système de santé au Québec et au Canada. Il est grand temps de changer la situation.

La mort de Joyce Echaquan se produit un an après le dépôt du rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec : écoute, réconciliation et progrès (CERP), dite commission Viens. L’écoute a eu lieu : la commission a documenté les expériences des Autochtones et a établi hors de tout doute qu’ils vivent fréquemment du racisme et de la discrimination au sein des services publics, notamment dans les services de santé. La réconciliation et le progrès, eux, tardent à se produire.

Des 142 appels à l’action du juge Viens, deux ont été mis en œuvre et peu de détails sont publics quant à la cinquantaine qui seraient en chantier. On s’explique mal la lenteur des démarches du gouvernement pour mettre en œuvre les appels à l’action avant l’avènement de la COVID-19. On s’explique aussi mal pourquoi des directives claires dénonçant et visant à lutter contre le racisme se font toujours attendre de la part du gouvernement Legault. Refusant toujours de reconnaître l’existence du racisme systémique au Québec, le premier ministre a mentionné, à propos du traitement accordé à Joyce Echaquan, que ce ne sont pas toutes les infirmières ni tout le système de santé qui se sont comportés ainsi. Certes, mais ce cas est loin d’être unique.

Il aurait été naïf d’espérer enrayer le racisme dans les soins de santé en un an, surtout en pleine pandémie, mais il aurait été possible d’exiger dès l’automne 2019 que les professionnels de la santé, le personnel et les gestionnaires des CISSS et des CIUSSS suivent des formations antiracistes visant à mettre en lumière et à diminuer les préjugés et les attitudes dénigrantes envers les Autochtones. Le gouvernement aurait aussi pu énoncer des directives claires sur les mesures à prendre envers des employés qui se comportent de manière raciste ou irrespectueuse envers les patients autochtones.

Si on concède que la pandémie a ralenti les efforts pour mettre en œuvre les appels à l’action de la CERP, rendus publics en septembre 2019, précisons qu’en juin 2019, les appels à la justice de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées demandaient aux gouvernements fédéral et provinciaux « de s’élever contre le racisme, le sexisme, l’homophobie et la transphobie afin de les enrayer, et d’éduquer leurs citoyens à cet égard » (FFADA 2019 : 203). L’enquête fédérale recommandait, notamment, que toutes les personnes qui fournissent des services de santé aux peuples autochtones reçoivent une formation en matière de lutte contre les préjugés et le racisme.

Parmi les appels à l’action de la Commission de vérité et de réconciliation de 2015, plusieurs visent le système de santé et insistent également sur la nécessité de former les professionnels de la santé en matière de lutte contre le racisme, d’aptitudes interculturelles et de droits de la personne. Déjà, en 1996, le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones soulignait le racisme et la discrimination systémiques vécus par les Autochtones au Canada et plusieurs recommandations étaient formulées pour le milieu de la santé. Plusieurs gouvernements ont donc joué la carte de l’immobilisme avant le gouvernement Legault.

Des projets de sécurisation culturelle sont en développement dans plusieurs régions du Québec. Les appuyer officiellement et les financer adéquatement serait la moindre des choses. Des organisations autochtones et des tables locales d’accessibilité aux services en milieu urbain pour les Autochtones, dont la population québécoise a très peu entendu parler, ont mis en place des projets qui améliorent la qualité des soins et services donnés aux Autochtones. Il faut donner les moyens au système de santé de se transformer, et un leadership clair et sans équivoque de la part du gouvernement du Québec est nécessaire en ce sens.

C’est à chacun d’entre nous de faire pression sur le gouvernement et le réseau de la santé pour qu’aucune personne ne soit traitée comme Joyce Echaquan l’a été et pour que justice lui soit rendue.

9 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 1 octobre 2020 09 h 45

    Il est grand temps de mettre fin aux réserves

    « Rabaissée, dénigrée, jugée, infantilisée : c’est son humanité même qui a été niée par la ou les personnes qu’on entend dans l’enregistrement qu’elle a réalisé afin d’appeler à l’aide », eh bien, n’est-ce pas la définition même de la Loi sur les Indiens inscrite dans la « canadian » constitution de 1867 et de 1982? Dans un rapport du ministère de l’intérieur, ils définissaient leur vision des autochtones comme ci: « Notre législation indienne repose sur le principe que les autochtones doivent rester dans un statut de tutelle et être traités comme des pupilles ou enfants de l'État […] L'intérêt des autochtones comme celui de l'État requiert que tous les efforts soient faits pour aider l'homme rouge à sortir de sa condition de tutelle et de dépendance ». Wow! L’Acte des Sauvages, devenu la Loi sur les Indiens, définissait jusqu’à tout récemment qui était Indien et quels étaient les droits de cet Indien, dès sa naissance, et jusqu’à sa mort.

    Pardieu, c’est un litige fédéral dont les provinces comme le Québec ont les mains attachées. Le dossier Autochtones appartient aux instances fédérales, commission Viens ou pas. Des projets de sécurisation culturelle ne font que promouvoir la distance sociale et politique entre les communautés autochtones et les gens de villes. C’est un système d’apartheid bien ancré qu’on propose. Pardieu, il faut mettre fin aux réserves, ce système de prisons à ciel ouvert afin que les communautés autochtones puissent nous rejoindre au 21e siècle.

    Si le fédéral ne garantit même pas les services de base et essentiels comme l’eau potable et des habitations adéquates sur ces prisons à ciel ouvert qu’on appelle communément les réserves, c’est à qui la faute? L'autorité politique qui agit encore en puissance coloniale, eh bien c’est le gouvernement « canadian » qui les maintient dans un apartheid immonde avec sa loi infantilisante sur les Indiens dans une constitution importée d’Angleterre, eux qui n’ont eu aucun mot à dire en 1982.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 octobre 2020 17 h 27

      J'ai honte de mon peuple qui fut pourtant jadis allié aux nations amérindiennes et dont le statut socio-économique en 1966 était très près du leur (voir Rapport Laurendeau-Dunton), tant et tant que jusqu'à la fin des années '40, dans le Vermont voisin, autant des Abénakises que des Canadiennes françaises ont été conjointement victimes de pratiques eugénistes.

      Il est évident que si le gouvernement colonialiste du Canada porte une responsabilité sur le sort des Premières Nations, cela n'excuse en rien notre gouvernement de devoir présenter des excuses officielles pour ce qui s'est produit et de prendre des mesures immédiates et réelles pour mettre fin à toute forme de racisme systémique pouvant sévir dans cet hôpital, comme dans toute autre institution. Car si les propos infamants tenus par certains subalternes doivent être châtiés, il faut également sévir envers les gestionnaires qui par leur silence ou leur incompétence en ont couvert la teneur.

    • Loyola Leroux - Abonné 2 octobre 2020 21 h 28

      Mais les Réserves n'ont elles pas été crées pour protéger les Indiens ? Sans ce systeme, ils seraient presque tous assimiliés, et quleques une joueraient les anciens comme ces francais de Louisiane. A l'heure actuelle, plus de 50% des Indiens enregistrés dans une Réeve vivent et travaillent en ville...

  • Marc Davignon - Abonné 1 octobre 2020 12 h 02

    Du recul! S.V.P.

    Avant de faire un lynchage, vaut-il mieux de de savoir que les gens qui travail son laissé à eux même. Personne pour s'assurer que le milieu de travail est acceptable.

    Où est le chef de service? Dans son bureau? Dans une réunion hyper importance pour planifier le prochain document de sa vision stratégique ? Et on ne parle que du chef de service, le plus bas de l'échelon!

    Où sont ces grands gestionnaires?

    Quand une bévue arrive, ils sont les premiers à être <surpris>. Ils ne savent pas l'état de la situation, car, il n'y a pas suffisamment d'indicateurs à leurs dispositions!

    Toujours navrant d'observer la rapidité à laquelle nous obtenons une conclusion si obtus.

    Du racisme? Seulement? Vraiment?

    Mais qu'est donc le racisme? De l'intolérance vis-à-vis l'origine, la culture, sa façon de vivre de l'autre?

    Est-ce une raison suffisante? Non!

    Toute attitude d'intolérance ou de harcèlement est répugnante (devrait l'être, non?).

    Vous rappelez-vous de la maltraitance à Saint-Charles-Borromé ?

    Vous souvenez-vous d'inhumanités des ces <lieux de vie> appelez C.H.S.L.D.?

    Combien de discussion (peu élogieuse) sur le monde qui sont sur le <B.S.>?

    Est-ce si différent?

    Toujours triste de constater l'effet d'une culture de <l'égoportrait>.

    Qui, si vous n'y adhérer pas, devenez, par ce fait, différents ... d’eux! Or, suspect!

  • Céline Delorme - Abonnée 1 octobre 2020 17 h 54

    Préjugés.

    Citation de la page titre du devoir: CITATION; "Ces préjugés selon lesquels ce sont tous des alcoolos, des BS, qui passent leur temps à faire des enfants." fin de la citation.
    On peut aussi se demander comment sont traités, en général, les personnes marginales, qui ont des problèmes d'alcoolisme, qui sont sans travail et qui ont de nombreux enfants, quelle que soit leur origine?

  • Patrick Dolmaire - Abonné 1 octobre 2020 21 h 38

    Il est grand temps que le système de santé offre un service digne de nom à tous les citoyens du Québec.

    Comme on le constate dans ces temps de pandémie, le manque de personnel de santé crée des situations inacceptables qui ont des impacts considérables sur l'économie. Les économies d'hier sur le système de santé bousculent l'économie du Québec d'aujourd'hui. Manque de préposés, d'infirmières et de médecins, tous les jours on entend ces plaintes. En Allemagne, pays cité dans ce domaine comme un modèle, le nombre de médecins pour 1000 habitants est de 4,2 alors qu'il est de 2,3 au Québec. En clair, il faudrait au moins 40 000 médecins au Québec pour avoir l'équivalent du service de santé allemand. C'est la même chose pour le reste du personnel et le nombre de lits d'hospitalisation. On peut comprendre pourquoi ça va mal.
    Mais revenons au nombre de médecins. Nous avons souvent entendu qu'au Québec, il y avait suffisamment de médecins ... Donc à croire ces décideurs, les allemands seraient de piètres gestionnaires puisqu'ils leur faudraient 2 fois plus de personnel qu'au Québec pour rendre le même service à la population. L'histoire malheureusement nous démontre le contraire. C'est bien au Québec que 100 000 personnes n'ont pas de médecins de famille. Que les listes de chirurgies en attente sont considérables et s'allongent sans fin etc. Moi je suis chanceux, j'ai un médecin de famille ... sur papier! J'ai du mal à le voir en temps normal et jamais quand je suis souffrant!
    Alors qui décide du nombre de médecins au Québec? C'est le gouvernement au plus haut niveau qui autorise par décret chaque année le nombre de médecins qui sera formé ... et ces dernières années il n'y a pas eu de grandes variations. Donc ça semble pleinement voulu et assumé par notre gouvernement.

  • Patrick Dolmaire - Abonné 1 octobre 2020 21 h 39

    Il est grand temps que le système de santé offre un service digne de nom à tous les citoyens du Québec (suite et fin)


    En conclusion quand en temps normal il n'y a pas suffisamment de personnel dans le système de santé comment peut-on s'assurer d'une gestion adéquate permettant de limiter ou corriger les dérives. Ce qui arrive à Joliette est extrêment grave, les responsables directs ont été sanctionnés mais qu'en sera-t-il de ceux de la direction du CISSS qui étaient au courant depuis des années et qui n'ont rien fait. Il mérite certainement la même considération, sinon rien jamais ne changera.