L’exception canadienne

Des soldats montaient la garde, le 16 octobre 1970, devant la résidence montréalaise du diplomate britannique James Richard Cross, kidnappé 11 jours auparavant par une cellule du Front de libération du Québec.
Photo: La Presse canadienne Des soldats montaient la garde, le 16 octobre 1970, devant la résidence montréalaise du diplomate britannique James Richard Cross, kidnappé 11 jours auparavant par une cellule du Front de libération du Québec.

Lorsqu’on remet octobre 1970 dans son contexte historique, une chose apparaît avec force : dans aucun autre pays démocratique aux prises avec le terrorisme et l’enlèvement politique, un gouvernement n’a, comme au Québec et au Canada, suspendu les droits de toute la population.

Dans cette époque de violence politique fréquente et multiforme, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et, en particulier, l’Italie ont voté des lois qui donnaient aux policiers des pouvoirs parfois exagérés. On a assisté à des dérapages, à des bavures, à des arrestations déraisonnables, à de l’injustice caractérisée.

Mais nulle part ailleurs qu’au Québec et au Canada un outil aussi brutal et liberticide que la Loi sur les mesures de guerre n’a été utilisé. Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont pris la décision consciente d’ordonner spécifiquement que des arrestations se déroulent dans la nuit, sans que les victimes soient même informées que leurs droits venaient d’être suspendus. Qu’elles ne pouvaient voir ni leur avocat, ni leurs proches, ni même savoir de quoi elles étaient accusées. (Les 500 détenus de la crise d’octobre n’étaient coupables, dans 97 % des cas, que de délit d’opinion.) Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont fait coïncider des arrestations avec le déploiement de l’armée, pour maximiser le traumatisme. Nulle part ailleurs le pouvoir n’a permis à ses policiers de procéder à des dizaines de milliers de perquisitions sans mandat, faisant en sorte, au Québec, qu’un logis sur 44 soit visité, essentiellement ceux des militants d’un jeune parti d’opposition légal, le Parti québécois.

Osons comparer Richard Nixon et Pierre Trudeau. Nixon sera pour toujours l’homme dur, intransigeant et inflexible, le président de « la loi et l’ordre ». Trudeau sera pour toujours le père de la Charte des droits et libertés.

Pourtant, alors que l’Amérique de Nixon est un endroit politiquement beaucoup plus violent que le Québec (290 attentats à la bombe par mois, deux par jour à New York), à aucun moment Nixon n’envisage de suspendre les droits. Son homme de main, chargé de la répression, est le ministre de la Justice John Mitchell. Interrogé sur les enlèvements survenus au Québec, il indique qu’il a lui-même eu vent de projets de prises d’otages élaborés par des groupes terroristes américains. En ce cas, demande un journaliste, son gouvernement pourrait-il un jour suspendre, comme Trudeau vient de le faire, les libertés ? Mitchell répond d’un mot : « Jamais ».

C’est aussi l’attitude du général de Gaulle pendant les crises qu’il traverse — un attentat contre sa vie, une quasi-insurrection en mai 1968. Sa réaction est de déclencher des élections qui conforteront sa majorité. C’est aussi l’attitude du chancelier allemand et du premier ministre britannique aux prises avec leurs terroristes locaux. Nous sommes donc en présence d’une exception canadienne.

Le FLQ n’est pas, en son temps, exceptionnel. Il est évidemment condamnable et condamné. On ne peut que reprendre ici la phrase prononcée par René Lévesque au sujet des felquistes : « Ils ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l’assassinat qui sont celles d’une jungle sans issue. »

Voilà ce qu’on peut dire des terroristes québécois. On pourrait le dire aussi des terroristes allemands, français, américains, italiens. Mais ce qu’on peut dire des premiers ministres québécois et canadien, on ne peut le dire d’aucun autre chef d’État de pays démocratiques aux prises avec le même défi.

Pourquoi et comment Robert Bourassa et Pierre Trudeau ont-ils décidé qu’ils devaient causer, ici, un tort aux droits des citoyens qui ne serait vu nulle part ailleurs en démocratie ? C’est le sujet de cet ouvrage.

Dans le récit qui suit, il est fascinant de voir combien leur appétit pour les arrestations de masse et leur décision d’asséner à toute la société québécoise un choc psychologique n’apparaissent pas immédiatement. Ces idées naissent d’abord presque inopinément, s’infiltrent, se discutent puis s’imposent. Chez Bourassa d’abord. Chez Trudeau ensuite. Les deux hommes prennent le temps de la réflexion. Leur geste est prémédité, assumé.

Surtout, il leur faut franchir plusieurs obstacles pour arriver à leur but. Le plus important : l’obstacle policier. À Ottawa, quelques ministres seniors sont soufflés d’entendre le patron de la GRC, Ron Higgit, leur recommander de ne surtout pas invoquer une loi d’exception.

Selon des notes prises sur-le-champ, « le commissaire ne voit comme nécessaire aucune action qui ne soit pas rendue possible par la loi actuellement en vigueur. Il dit qu’une grande rafle de suspects et d’arrestations préventives ne serait pas de nature à conduire aux kidnappeurs et qu’il ne pouvait donc recommander l’adoption de mesures d’exception ». Un « vaste coup de filet et la détention préventive de suspects », ajoute-t-il, provoqueraient « une foule de problèmes ». Lucide, il craint que les policiers québécois, sur lesquels la GRC n’a aucun contrôle, puissent « mal utiliser ces pouvoirs » et les exercer de façon « excessive ».

Trudeau fera en sorte que le patron de la GRC ne vienne pas répéter ces propos au Conseil des ministres au grand complet quand il les entraînera dans la voie contraire.

À Québec, les chefs de police de Montréal et de la SQ plaident au contraire pour la loi en utilisant des arguments alarmistes. Un conseiller de Bourassa témoigne : « Quelques-uns de leurs scénarios tenaient de l’hallucination, quand ils ne donnaient pas dans des visions d’apocalypse. »

Mais l’homme qui dirige l’enquête pour retrouver les deux otages des felquistes, Julien Giguère, est opposé à l’opération de ratissage. Il souhaite l’arrestation de 25 personnes, pas 500. « Arrêter cinq cents personnes à la fois, placer au moins deux personnes pour les interroger, ça veut dire que ça prend mille enquêteurs, dit-il. C’est physiquement impossible. » Il ne comprend pas non plus pourquoi les pouvoirs sont dévolus à tous les corps de police, plutôt qu’à sa seule escouade, qui dirige et coordonne l’enquête. Pour l’officier de la GRC au dossier, Joseph Ferraris, l’opération d’arrestations massives a détourné les énergies policières de manière à « retarder de quelques semaines, peut-être d’un mois, la libération de Cross », le diplomate britannique détenu pendant huit semaines.

Bref, la décision de Bourassa et de Trudeau de transformer le Québec en État policier dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970 est prise au détriment du travail des enquêteurs. Elle relève de motifs politiques purs.

*Ce texte est une version remaniée de l’introduction du livre Insurrection appréhendée. Le grand mensonge d’octobre 1970. En librairie dès le 5 octobre. On peut aussi le précommander à laboitealisee.com

14 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 26 septembre 2020 08 h 15

    Où sont les larmes et les excuses pour les Québécois cher M. Trudeau?

    Premièrement, ce n’est pas la loi des mesures de guerre, mais bien la loi martiale qui a été imposée aux Québécois. Idem lorsqu’on affirme que c’est le ministère de la défense, eh bien en fait, c’est le ministère de la guerre. Les soldats sont formés pour tuer.

    Ceci dit, M. Lisée a raison sur toute la ligne. Nulle part dans le monde démocratique une telle loi a été invoquée sur des prétextes qui sont encore aujourd’hui, sujet à discussion. On se moque souvent des États-Unis et pourtant, ils ont un système de contre-pouvoirs et aucun individu ne peut appeler une telle loi parce que c’est le Congrès formé du Sénat et de la Chambre des représentants qui votent les lois et qui décident et non pas le président. L'armée ne suivrait pas un ordre unilatéral de président élu sans le consentement du Congrès. Que voulez-vous, dans cette monarchie constitutionnelle qu’est le Canada, le premier ministre avec une majorité a tous les pouvoirs législatifs et exécutifs entre ses mains. Et avec le système partisan de nomination à la Cour suprême, eh bien, on pourrait dire aussi le pouvoir judiciaire parce que c’est le premier ministre qui fait le choix final.

    Enfin, où sont les larmes et les excuses pour les Québécois cher M. Trudeau? Elles sont où?

  • Claude Bariteau - Abonné 26 septembre 2020 09 h 42

    En 1970, M. Bourassa, dont le promoteur électoral fut Claude Ryan, vient d'être élu quand se déroule la crise d'octobre 1970. Son ministre de la justice prône la ligne dure alors que le secrétaire du Bureau du PM Trudeau, M. Lalonde, fait des démarches pour avoir l'appui des M. Drapeau et de M. Bourassa.

    Tiraillé, fut-il souligné, M. Bourassa signe la lettre que présente M. Lalonde. Le soir même, la loi est votée. Peu après M. Ryan se joint à M. Lévesque pour protester contre cette loi.

    Alors que vous écriviez que M. Bourassa prônait la ligne dure surprend. Des gens de son entourage, sûrement. Il a par contre signé la lettre à la demande de M. Lalonde, l'émissaire de M. Trudeau. En 1972, c'est toutefois Bourassa qui mène le bal pour emprisonner les chefs syndicaux après avoir refusé l'entente de Victoria en 1971 après avoir donné son accord de principe, qui ne lui pardonna pas le PM Trudeau.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 26 septembre 2020 11 h 11

      A lire les 2 volumes suivants:"Bourassa le Naufrageur" et "Bourassa le Tricheur".

    • Claude Bariteau - Abonné 26 septembre 2020 12 h 53

      Au deuxième paragraphe, il faut lire « décrétée » plutôt que « votée ».

  • Sylvain Rivest - Abonné 26 septembre 2020 11 h 01

    Bourassa le gouvernement fantoche canadien

    Pierre Trudeau c'est notre Augusto Pinochet. Cette homme aurait dû mourrir en prison. Cependant, comme le gouvernement canadien a toujours été gouverné par un cartel d'homme d'affaires véreux et leurs avocats, la justice est impossible.

    Les anglais et les français au Canada sont des ennemis éternels.
    Tout comme les juifs et les palestiniens.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 septembre 2020 15 h 00

    Bref !

    « Bref, la décision de Bourassa et de Trudeau de transformer le Québec en État policier dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970 est prise au détriment du travail des enquêteurs. Elle relève de motifs politiques purs. » (Jean-François Lisée, Journaliste, écrivain et ancien chef du PQ)

    Effectivement, mais cette décision, politique, avait d’autres motifs que ceux qui ont été motivés au moment de cette crise d’octobre, ceux précisément de tuer dans l’œuf des élans québécois de souveraineté ou d’indépendance (fa-fouinage dans les bureaux du PQ) !

    Quant au reste, les autorités politiques d’alors le considéraient comme des victimes hors sujet-objet d’utilité prétextuelle ou d’exception dite « canadienne » !

    Bref ! - 26 sept 2020 –

    Ps. : Lors de cette crise, il était possible de saluer, d’exemples, les soldats qui, se retrouvant sur les toits de banques/caisses, braquaient leurs armes vers le public ! JE ME SOUVIENS, car je vivais dans la région de l’Estrie au moment de la grande désinstitutionnalisation, notamment en "déficience mentale" !

  • Pierre Langlois - Inscrit 26 septembre 2020 15 h 19

    La crainte d'une insurrection était fondée.

    La Loi des mesures de guerre fut appliquée à la demande du gouvernement du Québec et de la ville de Montréal.

    14 octobre. 16 personnalités publiques du Québec, incluant René Lévesque et Claude Ryan, donnent leur « appui le plus pressant à la négociation d’un échange des deux otages contre les prisonniers politiques. »

    15 octobre. Me Lemieux, négociateur du FLQ, fait un discours au centre Paul-Sauvé et lance le slogan : « Nous vaincrons ». Le gouvernement du Québec passe à l’action : l’armée est demandée en renfort. En soirée une offre définitive est faite aux ravisseurs avec un délai de six heures pour l’accepter.

    Nuit du 15 au 16 octobre. À 3 h du matin, à l'expiration du délai, Québec Montréal demandent l'application de la Loi sur les mesures de guerre. À 4 h du matin, le gouvernement fédéral la met en vigueur (source sur demande).

    Voilà les faits. Le texte de Jean-François Lisée est l'interprétation qu'il en fait. Son livre à venir ne s'intitule-t-il pas « Insurrection appréhendée. Le grand mensonge d'Octobre 1970 » ? Mais ce qui s'est passé les 14 et 15 octobre justifiait la crainte d'une insurrection. Les 3 gouvernements (fédéral, provincial, municipal) n'ont jamais prétendu combattre une insurrection en cours. Ils en craignaient une et ont voulu l'empêcher. La Loi des mesures de guerre était-il justifié ? C'était l'outil à leur disposition pour empêcher une insurrection qu'ils croyaient possible suite à l'appui par des élites (16 personnalités publiques) et par la foule (centre Paul-Sauvé) de plusieurs revendications des ravisseurs.

    D'après un policier ayant participé à la préparation de la liste des quelque 500 personnes qui furent arrêtées, le but était de « couper le FLQ de sa logistique, de ses supports et de ses contacts » (source sur demande).

    L'assassinat de Pierre Laporte fut la fin du FLQ. La Loi des mesures de guerre n'a pas détruit le mouvement indépendantiste. Certains pourraient arguer qu'elle a permis au PQ d'en devenir le fer de lance.

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 26 septembre 2020 21 h 11

      Quels sont vos rapports, vos sources, vos preuves à l'effet que l'insurrection appréhendée n'était pas une fabrication du pouvoir?
      Si vous les avez, donnez-les. Le Centre Paul Sauvé ne suffit pas.

      Pour que la crainte soit fondée, il faudrait pouvoir montrer des preuves que la situation révolutionnaire était vraiment imminente. Par exemple, des signes que la police n'était plus capable de faire des filatures car des militants entrainés ne cessaient de surgir pour brouiller les pistes. Il faudrait prouver l'incapacité des pouvoir de surveiller un mouvement tentaculaire, capable de s'armer et d'en armer d'autres. La vérité, c'est qu'en 70, le FLQ c'est une poignée de personnes surveillées et que c'est un coup d"éclat, pour tenter de redonner du lustre à une organisation complètement désorganisée, infiltrée et surveillée. Ces preuves-là, elles existent. Allez lire les Cossette-Trudel.

    • Claude Bariteau - Abonné 26 septembre 2020 21 h 22

      Le 14 octobre, la loi n'est pas décrétée. Il n'y a que des personnes publiques qui proposent une négociation. Ça n'a rien d'un gouvernement parallèle. La protestation contre l'adoption de cette loi ne fut aussi aucunement celle d'un gouvernement parallèle.

      Le PM Trudeau et le PM Bourassa l'ont ainsi définie après qu'une offre définitive de six heures eut été faite six heures avant la mise en vigueur de la loi des mesures de guerre.

      Le corps de M. Laporte fut découvert le 17 octobre dans le coffre d'une auto abandonné sur le terrain de l'armée canadienne. On ne sait rien sur le moment où s'y retrouve cet auto ni à quel jour il ty eut l'inctercation entre les deux felquistes et M. Laporte.