Nous sommes solidaires des moyens de pression des infirmières

«Ce n’est pas normal qu’une infirmière ait peur de perdre son emploi parce qu’elle a dénoncé une situation réelle dans son milieu», estiment les signataires.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Ce n’est pas normal qu’une infirmière ait peur de perdre son emploi parce qu’elle a dénoncé une situation réelle dans son milieu», estiment les signataires.

Depuis quelques semaines, nos collègues infirmières aux soins intensifs font la manchette. Dans plusieurs hôpitaux, il y a eu des sit-in pour exiger la fermeture des lits. Ces actions, bien qu’illégales selon le Tribunal administratif du travail, font preuve d’un grand courage et nous tenons à exprimer notre solidarité.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Pour ceux qui ne le savent pas, les infirmières des soins intensifs prennent soin de patients extrêmement vulnérables, souvent entre la vie et la mort, d’où le nom du département soins « intensifs ». Ce que nos collègues rapportent, c’est que les soins n’ont plus rien « d’intensif ». Les absences et départs, la pénurie qui dure depuis des années, font que le travail normalement effectué par 3 ou 4 infirmières retombe souvent sur les épaules d’une seule infirmière, particulièrement de soir et de nuit. Nous sommes toutes prêtes à donner un coup de main pour quelques jours s’il manque de monde, mais ce n’est pas réaliste d’exiger cela des infirmières pendant des mois, voire des années comme c’est le cas actuellement.

Laissez-nous vous rappeler ici ce qui est parfaitement légal dans le réseau de la santé, et qui pourtant peut mettre des vies en danger, contrairement à la mobilisation de nos collègues dans les dernières semaines :

Le temps supplémentaire obligatoire (TSO) Il est démontré que des quarts de travail au-delà de 12 heures peuvent réduire les capacités cognitives de façon similaire à un taux d’alcool élevé dans le sang. Il n’y a toujours aucune limite d’imposée par le gouvernement sur le TSO. Hypothétiquement, chaque infirmière du Québec pourrait être forcée de rester en TSO chaque jour, sur chaque quart, impunément par nos établissements de santé. Si une seule de ces infirmières refusait un TSO, elle, en revanche, s’exposerait à des sanctions. On sait qu’il est possible d’éliminer le TSO, plusieurs milieux ont réussi à le faire. Ce n’est pas une fatalité.

Des ratios souvent dangereux. Il n’y a pas de règle formelle qui établit un maximum de patients qui peuvent être sous la responsabilité d’une infirmière. Sans limites sur les ratios, les administrations des CIUSSS et des CISSS ont le droit d’imposer n’importe quoi comme ratio, sans avoir à se justifier, ni à démontrer que leurs ratios sont sécuritaires. L’entièreté de la responsabilité de la sécurité des patients repose sur l’infirmière qui doit les soigner, pas sur l’administration du milieu qui impose un nombre trop élevé de patients. […]

L’omerta qui affecte autant les infirmières, les gestionnaires, les préposés à l’entretien, les infirmières auxiliaires et tous nos collègues employés du réseau de la santé. Ce n’est pas normal qu’une infirmière ait peur de perdre son emploi parce qu’elle a dénoncé une situation réelle dans son milieu.

Nous tenons ici à saluer nos collègues infirmières qui se sont mobilisées pour sauver des vies, malgré les menaces des gestionnaires et du Tribunal administratif du travail. À Gatineau, elles ont finalement réussi à faire fermer temporairement les soins intensifs, qui n’étaient pas sécuritaires. À l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, la lutte continue pour fermer des lits et garder des soins intensifs dignes de ce nom.

Fermer des lits de soins intensifs est déplorable, mais nécessaire. Les patients pourront être transférés à des endroits qui ont suffisamment de personnel, donc recevoir les soins appropriés. De plus, les infirmières sur place auront le temps de souffler, et l’attractivité des postes dans ces unités va augmenter. Entre infirmières, nous nous consultons sur les conditions dans nos milieux spécifiques. Le TSO est un enjeu particulier lorsqu’on se cherche un emploi. Les milieux qui ont beaucoup de TSO attirent moins d’infirmières, même si ce n’est pas apparu dans les médias. Une unité qui respecte la capacité soignante des infirmières qui y travaillent, ça, c’est attirant.

Les établissements devraient partout donner les services qui correspondent aux capacités de leurs ressources humaines. On n’ouvre pas une salle d’opération sans chirurgien, ça serait absurde ! Et pourtant, c’est ce qu’on fait dans de nombreux établissements du réseau de la santé avec les infirmières. Une infirmière ne peut pas faire le travail de trois infirmières à long terme. Une infirmière d’oncologie ne peut remplacer au pied levé une infirmière des soins intensifs. Ce n’est pas la même spécialité, ce ne sont pas les mêmes soins. C’est impossible et pourtant on l’exige, parfois à coups de menaces. On leur impose une charge de travail qui est insoutenable tout en n’offrant aucune perspective d’amélioration à moyen ou long terme. C’est normal de voir autant d’infirmières quitter dans ces conditions. Espérer le contraire relève de la pensée magique.

[…]

Cela fait des années que nous le répétons : il faut imposer des limites à l’utilisation du TSO et interdire aux établissements de sanctionner les soignants qui dénoncent des situations intenables. Ce sont deux mesures réalistes à court terme qui vont augmenter l’attractivité et la rétention du personnel infirmier. Je vous rappelle ici que le TSO était déjà un enjeu de la grève des infirmières en 1999, il y a 21 ans. L’inertie de nos institutions en santé, incluant le MSSS, en ce qui concerne le TSO est incroyable. Plus de deux décennies à endurer cette pratique sans aucun engagement concret de la part du MSSS ou d’un seul CISSS ou CIUSSS.

[…]

Chères collègues du Lakeshore, du Suroît, de Maisonneuve-Rosemont, de Gatineau, et toutes les autres dont les actions n’ont pas fait les manchettes : nous vous voyons et nous sommes solidaires. Vos actions ont été qualifiées d’illégales, soit, mais permettez-nous d’insister d’abord sur les problèmes à l’origine de vos actions, parce que ce sont ces problèmes, de TSO, de surcharge, de mépris de nos compétences professionnelles, qui mettent les patients et les soignants en danger, pas les sit-in et les moyens de pression.

* Ce texte est une version écourtée de la déclaration originale. Il est signé par : 
Caroline Dufour, assistante-infirmière-chef à l’urgence de Gatineau, administratrice à l’Association Québécoise des infirmières et infirmiers
Marie-Hélène Veinnant, infirmière clinicienne
Alex Magdzinski, infirmier, vice-président de l’Association Québécoise des infirmières et infirmiers
Catherine Habel, infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne, trésorière de l’Association Québécoise des infirmières et infirmiers
Julie Laurence candidate infirmière praticienne spécialisée en soins aux adultes, administratrice à l’Association Québécoise des infirmières et infirmiers
Béatrice Landry-Belleau, infirmière et étudiante au baccalauréat en sciences infirmières
Marjolaine Goudreault, présidente de RÉCIFS
Isabelle Leblanc, médecin dae famille, présidente de Médecins Québécois pour un régime public (MQRP)
Jade François, infirmière et étudiante en sciences infirmière
Olivier Roy, infirmier
Mélyna Désy Bédard, B.Sc. Infirmière (c)
Audrey-Ann Bissonnette-Clermont, AÉSIQ, B.Sc. infirmière, B.A.
Mathieu Pamerleau infirmier
Kenny Baptista da Silva, infirmier clinicien
Hélène Racine, MSc, MAP, PPCC
Claire Thibault, infirmière à la retraite
Marcela Ferrada-Videla, infirmière,. Ph.D
Sylvain Brousseau, infirmier, Ph.D

2 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 25 septembre 2020 09 h 36

    La justice sociale s'impose.

    La pénurie des infirmières et des préposés relève du fait que le gouvernement veut «une main-d’œuvre au rabais» (cheap labour) et ne veut pas rémunérer ces travailleurs adéquatement.
    Pire encore, les conditions de travail de ces infirmières qui risquent leur vie pour protéger la nôtre sont épouvantables. En fin pour économiser, le gouvernement veut continuer avec l'engagement de travailleurs à temps partiel au lieu d'un contrat permanent. Chercher l'erreur.
    Il faudrait réduire les salaires exorbitants des médecins pour verser des salaires adéquats aux infirmiers et aux proposés.

  • André Labelle - Abonné 25 septembre 2020 09 h 53

    OÙ SONT LES INFIRMIÈRES ?

    Depuis un certain temps je me pose la question suivante : dans le réseau de la santé, combien de tâches strictement administratives où la personne responsable ne rencontre jamais les patients liés à ces dossiers, sont remplies par des infirmières ?
    Par exemple dans l'activité de dépistage du virus de la Covid-19, qui sont les personnes responsables de contacter par téléphone les citoyens et citoyennes concerné(e)s par ce dépistage ? Combien d'infirmières passent leur journée de travail au téléphone à tenter de rejoindre les personnes possiblement infectées ?
    Le gouvernement devrait faire une compilation de toutes les infirmières qui dans le réseau de la santé sont assignées à des tâches strictement administratives.
    Nous pourrions être surpris des chiffres alors trouvés.