Une maladie «biosociale»

«Puisque la COVID-19 est une maladie biosociale et que nous devons maintenant apprendre à vivre avec ce virus, je souhaite qu’un véritable débat démocratique ait lieu au Québec», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Puisque la COVID-19 est une maladie biosociale et que nous devons maintenant apprendre à vivre avec ce virus, je souhaite qu’un véritable débat démocratique ait lieu au Québec», écrit l'auteur.

La COVID-19 est une maladie bien réelle et, comme médecin, je suis évidemment sensible aux souffrances qu’elle cause et aux pressions qu’elle exerce sur le milieu de la santé. Mais comme anthropologue, je considère que la COVID-19, comme toutes les maladies, est « biosociale » étant donné que l’infection et les interventions pour la contrôler atteignent à la fois les individus et la société.

Je constate que les conséquences sociales des mesures sanitaires s’accumulent sous la forme d’augmentations des surdoses mortelles, des pertes d’emplois massives, de la pauvreté, de l’isolement social, des maladies mentales, de la consommation de drogues, des suicides, du décrochage scolaire, de la dépendance à Internet, des dysfonctionnements du système de santé ou du report des chirurgies essentielles.

Qui plus est, la mairesse de Montréal nous a appris la semaine dernière que le nombre d’individus en situation d’itinérance a doublé. Ces personnes, avec qui je travaille, m’ont appris à quel point l’accès aux soins de santé et à divers services est devenu difficile. Dans les dernières semaines, Le Devoir a su en outre montrer à quel point notre société est en train de se fracturer dangereusement sur le bien-fondé des mesures sanitaires prises par la Santé publique. On s’inquiète à juste titre de la montée des idées complotistes. La perte de confiance à l’égard des institutions est aussi en croissance. De plus, il est très difficile de mesurer les effets de la disparition des espaces où on se retrouvait pour des activités « non essentielles », par exemple les lieux artistiques, sportifs, scolaires ou liturgiques. Ne plus pouvoir se serrer la main ou se sourire dans l’espace public ajoute au climat d’atomisation sociale. Finalement, OXFAM nous a appris que la crise économique entraînerait dans la famine 120 millions de personnes de plus cette année.

La malaria et la tuberculose

 

L’anthropologie médicale nous apprend que les interventions massives visant à éliminer des maladies aux quatre coins du monde dans le cadre de ce qu’on appelle maintenant la « santé mondiale » ont souvent des effets inattendus et non souhaitables.

C’est ainsi que le programme d’éradication de la malaria lancé par l’OMS en 1955 nous enseigne l’importance de tenir compte du contexte social local dans lequel s’inscrivent les interventions médicales. Ce programme reposait principalement sur l’utilisation du DDT, un nouveau pesticide agissant contre les moustiques qui sont responsables de la transmission de la maladie. Après une dizaine d’années et des millions de foyers aspergés annuellement du produit, le programme a été abandonné. Selon les données les plus récentes de l’OMS, la malaria continue de causer plus de 400 000 décès par année, principalement en Afrique, dont les deux tiers des victimes sont des enfants de moins de cinq ans.

D’après l’ouvrage Reimagining Global Health, rédigé par des médecins et anthropologues de Harvard, nous savons que l’élimination de la malaria passe nécessairement par une réduction de la pauvreté. Un minimum d’autonomie financière permet aux agriculteurs de drainer leur sol pour empêcher la multiplication des moustiques, et aux personnes en général d’avoir assez de ressources pour acheter des médicaments et d’avoir accès à des soins de santé en cas de besoin. Nous avons aussi découvert que le DDT pose des risques pour la santé et a des conséquences sur l’écologie.

Au Canada, le vaste programme de traitement de la tuberculose dans la population inuite nous a montré que nos interventions médicales peuvent avoir des conséquences sociales et culturelles tragiques. Dans son ouvrage Life Beside Itself : Imagining Care in the Canadian Arctic, l’anthropologue Lisa Stevenson écrit que, dans les années 1940 et 1950, approximativement la moitié de la population inuite a été transportée dans les villes canadiennes afin de recevoir des traitements en établissement durant plusieurs mois. En lisant son ethnographie, on saisit à quel point ces interventions ont brisé des vies, des familles et des communautés. Plusieurs Inuits sont décédés durant ce périple sans que les familles n’en soient jamais informées. Qui plus est, une grande quantité d’enfants qui ne parlaient ni français ni anglais n’ont jamais pu être rapatriés dans leur famille après ces traitements.

Leçons pour le Québec

 

Pour mener à bien l’éradication d’une maladie dans un contexte de santé mondiale, l’anthropologie médicale suggère que les populations locales doivent s’impliquer à tous les niveaux dans la prise de décisions, plutôt que de se faire imposer des mesures de l’extérieur. Qui plus est, trop souvent, les prises de décision en santé mondiale ont été influencées par des intérêts privés, et une grande vigilance est requise en cette matière.

En somme, puisque la COVID-19 est une maladie biosociale et que nous devons maintenant apprendre à vivre avec ce virus, je souhaite qu’un véritable débat démocratique ait lieu au Québec, débat qui impliquerait non seulement les experts en santé publique, mais aussi d’autres scientifiques, des chercheurs en sciences sociales et des représentants de différents groupes concernés par les mesures sanitaires. C’est pourquoi j’en appelle à l’organisation la plus rapide possible « d’états généraux du Québec » autour de la gestion collective locale de ce problème de santé mondiale.

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