Ne pas être Charlie, ce serait renoncer à être Français

«Le blasphème me choquera toujours moins que le fanatisme», écrit l'auteur.
Photo: Agence France-Presse «Le blasphème me choquera toujours moins que le fanatisme», écrit l'auteur.

Lettre à Odile Tremblay.

Assis à une terrasse de café à Paris, geste qui n’a plus rien d’innocent depuis l’atroce nuit du 13 novembre 2015, j’ai lu votre chronique intitulée « Être ou ne pas être Charlie » et j’ai éprouvé un immense sentiment de découragement, de lassitude, de colère et de tristesse. Nous ne le répéterons jamais assez : le blasphème n’est plus un délit en France depuis la fin du dix-neuvième siècle.

La religion, qui n’est pas une personne et encore moins une race, doit pouvoir être examinée, déconstruite, critiquée, dénoncée, tournée en dérision et même insultée. Inséparable de la liberté d’expression de son opinion, il s’agit d’un droit démocratique élémentaire envié par les musulmanes et musulmans progressistes du monde entier. Mais en écrivant qu’on « peut respecter la cohérence de la vision de l’hebdomadaire tout en s’inquiétant de sa portée », vous défendez une logique qui consiste à épouser celle des secteurs les plus intolérants et les plus fanatiques de la société. Celle-ci pourrait d’ailleurs s’appliquer à tant de domaines…

Si deux homosexuels se font insulter, menacer de mort et tabasser en pleine rue par un groupe qui ne supporte pas de les voir s’embrasser, ces derniers devront-ils renoncer à cette liberté pour se soumettre aux desiderata d’une poignée d’homophobes bornés et violents ? À vous lire, il semblerait que oui. Après tout, s’ils ne veulent pas se faire agresser, ils savent ce qui leur reste à faire et quelle conduite adopter. Et si l’envie leur prend de « récidiver », peut-être leur répondrez-vous : « Était-ce vraiment une si riche idée ? » Astucieuse manière de culpabiliser les victimes du terrorisme islamiste qui, de l’Inde à l’Algérie, du Royaume-Uni au Pakistan, du Kenya à la Tunisie, de la Belgique à la Somalie, de l’Espagne à la Russie et des États-Unis à la France, l’apprécieront.

On comprend aussi la logique de votre raisonnement, qui m’apparaît depuis la France comme l’antithèse du courage, vertu qui est peut-être une différence culturelle de taille entre nous et l’Amérique du Nord. Car, depuis des décennies, la France n’est pas seulement le pays le plus visité au monde pour sa richesse culturelle inégalée, ses paysages et sa gastronomie, pas plus qu’elle ne fascine uniquement pour son patrimoine littéraire exceptionnel, la place qu’elle accorde à la vie intellectuelle, son école gratuite, sa sécurité sociale ou son système de soins. La France est aussi admirée parce qu’elle a mené la révolution la plus décisive du monde occidental, parce qu’elle incarne les idéaux défendus par les Lumières, idéaux dont la laïcité fait partie, Lumières dont les rédacteurs de Charlie sont à leur manière les héritiers, et parce qu’elle est cette république laïque ô combien imparfaite mais au sein de laquelle nous sommes l’une des communautés les plus libres et les plus émancipées du monde, à l’égard notamment de tous les diktats obscurantistes.

Ne pas être Charlie, ce serait, tout simplement, renoncer à être Français. Au lieu de soutenir l’exercice de ces libertés démocratiques qui, par définition, n’enfreignent aucune de nos lois, vous sous-entendez qu’à l’occasion du procès des attentats, Charlie aurait peut-être pu s’abstenir de republier les caricatures. Al-Qaïda partage votre avis, le journal satirique étant de nouveau menacé par l’organisation djihadiste. Alors, devons-nous satisfaire aux règles « morales » des terroristes ou exercer nos droits et libertés, chèrement acquis par ailleurs ? Si vous considérez comme acceptable qu’un dessin de Mahomet condamne à la peine de mort des êtres humains, moi non. Le blasphème me choquera toujours moins que le fanatisme. À nous les libertés, à vous le puritanisme.

Ce qui est certain, en vous lisant, c’est que vous n’avez pas vécu dans votre chair les ravages de l’islam radical qui, tâchez quand même de ne pas l’oublier, a fait des centaines de morts dans notre pays et en a causé des dizaines de milliers d’autres dans le monde. Le religieusement correct est une véritable gangrène, mais je vous laisse à votre confort, à votre servitude intellectuelle, et j’espère sincèrement que Le Devoir ne connaîtra jamais l’horreur que Charlie a vécue. Puisque la susceptibilité des extrémistes religieux doit être prise en considération, je sais qu’à défaut de les combattre vous saurez ne pas les froisser.

Réponse de la journaliste

Je suis contre le radicalisme. Ma chronique n’en était pas une de certitudes, mais de questionnements et de mises en contexte. Je défends la liberté d’expression. Charlie Hebdo avait le droit de republier les caricatures, comme je l’ai indiqué. D’ailleurs, je dis respecter la cohérence de sa vision. Mais les musulmans, la plupart pacifistes, ont le droit aussi de s’en sentir insultés. Je n’ai pas peur du terrorisme, étant Québécoise, ce que vous précisez. Ma crainte est pour l’équipe de rédaction, car le terrorisme frappe à l’aveugle. Est-ce lui céder que de prévenir les coups en ne remettant pas le couvert ? À chacun sa réponse dans cette situation complexe. Le dernier interdit semble celui de s’interroger sur une décision de Charlie Hebdo. Ses droits n’étaient pas en cause. Mais il est toujours sain de poser des questions en démocratie, même en naviguant sur des eaux périlleuses. Rien n’est jamais simple. C’est ce que j’ai d’abord voulu rappeler.

Odile Tremblay


 
27 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 17 septembre 2020 06 h 10

    « Ne pas être Charlie, ce serait renoncer à notre dignité de personne libre. »

    Vous avez raison du début jusqu’à la fin, M. Ketelbuters.
    Et la piètre réponse de Mme Tremblay est décevante. Elle affirme être contre le « radicalisme », or il faut être « radicalement » contre ce fanatisme religieux assassin.

    De plus Mme Tremblay pense se dédouaner en parlant d’une « situation complexe ». La situation n’est pas complexe du tout. Nous sommes en présence de fanatiques qui en veulent « à mort » à l’Occident et au style de vie dont la France est un modèle. C’est contre ce style de vie et les valeurs civilisationnelles qui le sous-tendent que ces brutes en ont … jusqu’à assassiner les gens dans les salles de spectacle, sur les terrasses d'un café et jusque dans les salles de rédactions de journaux.

    Vous dites que « Ne pas être Charlie, ce serait … renoncer à être Français. » Je dirais plus : « Ne pas être Charlie, ce serait renoncer à notre dignité de personne libre. »

    • Cyril Dionne - Abonné 17 septembre 2020 09 h 08

      Complètement d’accord avec vous M. Cyr et M. Ketelbuters.

      Je partage le même sentiment de découragement, de lassitude, de colère et de tristesse. On assassine tout simplement la liberté d’expression qui critique des idées en s’en prenant aux personnes. Mme Tremblay nous avait parlé de responsabilité collective. Misère. C’est tout simplement une expression pour dire « censure ». Ce ne sont que des petits dessins, qu’on les aime ou ne les aime pas. Ce n’est un pas un engin thermonucléaire que les gens de Charlie Hebdo ont lancé sur des populations tout de même.

      C’est tellement évident le choc des civilisations dans ce cas. L’islam est irréconciliable dans les démocraties occidentales. Irréconciliable. Pourtant, lorsqu’on se moque des autres croyances aux amis imaginaires, personne n’assassine personne. Une parole ou un acte qui outrage une divinité ou une religion n’est pas un geste criminel. Le pape a été dépeint maintes et maintes fois de façon peu propice à l’élévation de la religion catholique et pourtant celui-ci n’a pas appelé pour une fatwa contre leurs auteurs.

      Ce que je questionne surtout, pourquoi n’a-t-on pas publié ces caricatures dans le Devoir? Si on ne se lasse pour se dire qu’on est libre de penser et qu’on se fait un champion de la liberté d’expression, il nous semble que ce journal aurait été le premier à republier ces petits dessins inoffensifs. Bien non, au lieu de se tenir debout et solidaire avec les victimes, on se cache.

      « Ben » oui, contrairement à ce que les adeptes d’une certaine gauche aiment penser, les croyances personnelles sont aussi est un de ces outils de dominance. Cette gauche qui se dit inclusive, mais anéantit tous ceux qui à leurs yeux sont dans l’erreur, culture du bannissement oblige, parce qu’eux, ils ont baigné dans une rectitude de suprématie moraliste, et ils reprennent le même discours misogyne et homophobe des illuminés de la planète. Et que lâcheté de leur part. « Pu capable ».

    • Nadia Alexan - Abonnée 17 septembre 2020 09 h 50

      Je suis ravie de lire votre réplique perspicace à la chronique choquante de madame Tremblay. J'adore surtout vos deux phrases: «Le blasphème me choquera toujours moins que le fanatisme. À nous les libertés, à vous le puritanisme.» Bravo!
      Malheureusement, en Amérique du Nord on vénère toujours les religions et les sensibilités obscurantistes de leurs tenants. Nous avons beaucoup à apprendre du courage de la France qui a rejeté l'obscurantisme avec ses philosophes des Lumières. Les musulmans eux-mêmes sont mortifiés par les gestes terroristes commissent au nom de leur religion et ils les condamnent sans équivoque. Il n'y a pas d'excuse pour la banalisation de la violence.

    • Anne Arseneau - Abonné 17 septembre 2020 12 h 05

      Tout-à-fait d'accord avec vous, M. Cyr !

  • Yvon Montoya - Inscrit 17 septembre 2020 06 h 52

    Si vous êtes francais alors vous comprendrez que votre rapprochement avec le siècle des Lumières est tiré par les cheveux. La France a su censurer, interdire, beaucoup de textes' de films, de productions artistiques etc. Vous devriez le savoir puisque vous êtes francais tout comme moi. Puis, oui il y a eu un massacre ici dans une mosquée comme pour Charlie. Le Quebec a paye autant que la France pour des massacres. L'école polytechnique en 1989; la mosquée de Quebec en 20017 ( 2 ans après Charlie) et la Nouvelle-Zélande? On a eu les massacres mais pas Charlie Hebdo, ça vous dit? Certes ils étaient musulmans innocents comme pour des citoyens francais chez Charlie mais un mort innocent ne comprend pas votre hiérarchisation peu digne du siècle des Lumières. Si vous êtes francais alors vous avez certainement oublié le texte qui fit l’impulsion pour arriver au Siècle des Lumières, je veux parler de Montaigne surtout de son ami de La Boetie qui ecrivit son merveilleux traité sur la tolérance. C’était pourtant avant que la France devienne un Empire colonial intolérant et violent. On n’a pas l’impression que le siècle des Lumières aient empêché les massacres en Algérie des algériens tout le long de la colonisation???? Plus tard fut le texte de Voltaire qui n'était pas un «  tolérant » chronique » lui. On pourrait ajouter le paradoxe politique et moral chez Bernanos. Non Charlie Hebdo ne valait plus le coup, en ruine, ils ont voulu avoir des ressources, leurs caricatures furent une tentative de vente malsaine si peu a la manière de la culture francaise issue de Montaigne avec d’autres...je suis francais mais jamais je n’ai aimé Charlie a l’humour franchouillard vulgaire et violent, sexiste en plus. La France surtout les francais ont beaucoup à apprendre de l’intelligence et de la tolérance quebecoises.

    Felicitations pour la réponse sensée et sensible d’Odile Tremblay.

    • Jacques Légaré - Abonné 17 septembre 2020 08 h 57

      Yvon,

      Odile, et tous les amoureux de Charlie, dont moi, ne cautionnons pas les massacres des croyants. N'abuse-tu pas de ton souci de les protéger pour nous en accuser si injustement ?

      Nous tous, démocrates, laïcistes, humanistes et gens de coeur et d'esprit, (non un auto-compliment mais une volonté et une visée), devons rester unis dans la défense des principes (que tu partages avec tes lecteurs) et avec les institutions qui tentent de les promouvoir.

      Charlie, grossier et vulgaire ? Tu as raison. Mais quelle santé derrière ! Et le mot «derrière» sans arrière-pensée !!!

      Je hais la vulgarité et l'invective insultante si fréquentes dans le Web. Les modérateurs sont donc très utiles à cet égard.

      Mais Charlie a été comme lavé de tout par son martyre impensable.

      Cavanna, son maître à penser, a écrit des textes de principes que tu approuverais.

      Le reste nous fait rire. Charlie existait pour cela. Être encore plus drôle que Rabelais lui-même.

      Les pouvoirs détestent qu'on se moque d'eux. Voilà pourquoi Charlie était, et demeure, la jauge de la réalité vivante de notre démocratie. Si elle est elle-même submergée, nous sommes tous noyés.

    • Nadia Alexan - Abonnée 17 septembre 2020 10 h 08

      Alors, selon vous, monsieur Montoya, la revanche contre la «France devenue un Empire colonial intolérant et violent» est acceptable. Les myriades de gestes terroristes partout dans le monde au nom d'un fanatisme religieux sont admissibles, selon vous.
      La tolérance ne veut pas dire céder aux pratiques religieuses obscurantistes. On a le droit de critiquer toutes idéologies et toutes religions sans se faire taxer de racisme et d'intolérance et de se faire massacrer sur la place publique. Vous êtes en train de justifier l'injustifiable, monsieur Montoya.

    • Pierre Desautels - Abonné 17 septembre 2020 10 h 08


      Bien d'accord avec vous, Monsieur Montoya. Et merci à Odile Tremblay.

    • Marc Therrien - Abonné 17 septembre 2020 17 h 38

      Je pense actuellement à la dialectique éristique de Schopenhauer et à son ultime stratagème, l’attaque ad personam par laquelle il est permis qu’on devienne « vexant, méchant, blessant, grossier. C’est un appel des facultés de l’esprit à celles du corps ou à l’animalité », c’est la provocation qui est un appel au duel. Si tout le monde était capable de ne savoir faire la guerre qu’avec les mots et de s’en contenter, que de sang en moins serait versé.

      Marc Therrien

  • Jean Lacoursière - Abonné 17 septembre 2020 08 h 22

    Bizarre

    Cette lettre n'est pas dans la version papier (= *.pdf) du Devoir.

  • Daniel Trottier - Abonné 17 septembre 2020 08 h 30

    Et voilà qu'on en remet une couche

    Dans sa réponse à Alban Ketelbuters, Odile Tremblay en remet une couche, encore des questionnements et mises en contexte teuteu-meumeu, et ceci : « Ma crainte est pour l’équipe de rédaction [de Charlie Hebdo], car le terrorisme frappe à l’aveugle ». Pardon, mais c’était tout sauf à l’aveugle. Charlie était une cible, et l’est toujours. On sait pourquoi.
    La cécité ici touche les hérauts de la bien-pensance qui aiment se concevoir en modèles. Ils sont légion dans nos médias canadiens et québécois. Je reconnais à la journaliste le mérite d’avoir publié quelque chose sur Charlie. Elle était d’ailleurs en bonne compagnie avec Christian Rioux qui abordait le sujet avec une tout autre perspective (merci Le Devoir). Du côté des autres médias, il y a eu bien sûr le Journal de Montréal. À La Presse, corrigez-moi, rien, pétrifiés qu’ils sont dans leur certitude morale.
    Je remercie Alban Ketelbuters d’avoir si brillamment exprimé sa lassitude, sa colère et sa tristesse en réaction à notre chroniqueuse artistique qui, à n’en pas douter, affectionne la France. Peut-être pourrait-elle se languir d’amour aussi pour la liberté d’opinion qui y règne (encore), puisque la richesse culturelle de ce pays en dépend.

  • Daniel Trottier - Abonné 17 septembre 2020 08 h 43

    Amende honorable

    Chantal Guy, ce matin dans La Presse plus.