La morale au-dessus de la loi, le cas de Rio Tinto

«La destruction du site aborigène vieux de 46 000 ans intervenue au printemps était un acte valide sur le terrain juridique», écrit l'auteur.
Photo: Richard Wainwright AAP Image via AP «La destruction du site aborigène vieux de 46 000 ans intervenue au printemps était un acte valide sur le terrain juridique», écrit l'auteur.

L’entreprise canadienne Rio Tinto a fait la manchette le 11 septembre en raison du départ imposé à trois de ses hauts dirigeants (le directeur général, Jean-Sébastien Jacques ; le chef de la division minerai de fer, Chris Salisbury ; et la cheffe de la communication, Simone Niven), à la suite du dynamitage d’un site aborigène inestimable survenu le 24 mai 2020.

Relayée dans la presse spécialisée, cette affaire est particulièrement intéressante. Rarissimes sont les cas de cette nature où un p.-d.g. est contraint à démissionner pour un acte légal et rémunérateur, mais moralement contestable. Si certains doutent — à juste titre — de la sincérité de la démarche des grandes entreprises dans le domaine de la morale et de la responsabilité sociale (encore plus lorsqu’elles œuvrent dans le secteur extractif), l’exemple de Rio Tinto montre qu’elles sont capables de bien faire.

CA et devoir de responsabilité

La destruction du site aborigène vieux de 46 000 ans intervenue au printemps était un acte valide sur le terrain juridique. Il avait été autorisé par le gouvernement australien sept ans auparavant. Mais elle a entraîné de vives réactions de contestation dans la communauté aborigène et dans la société civile. L’entreprise Rio Tinto a été montrée du doigt. Le conseil d’administration (CA) a alors été interpellé. Au travers d’un dialogue et d’un engagement de certains grands investisseurs, il lui a été demandé d’agir.

Organe qui s’est souvent vu reprocher sa passivité et sa docilité par rapport aux équipes dirigeantes, le CA de Rio Tinto s’est montré proactif et a dessiné, par là même, les contours d’un devoir que devrait assumer dorénavant tout conseil (en plus des devoirs de prudence et de loyauté) : un devoir de responsabilité sociétale. Après avoir réduit dans un premier temps une partie de la rémunération des hauts dirigeants impliqués (une suppression de 4 millions de dollars de bonus), il n’a pas hésité à réclamer leur démission par la suite. Plusieurs facteurs aggravants étaient présents. Non seulement l’entreprise connaissait la valeur historique du site puisqu’elle avait commandé un rapport sur le sujet en 2018, mais encore les hauts dirigeants ont déclaré ne pas l’avoir lu et n’avoir appris l’intérêt historique et culturel du site qu’après sa destruction.

Conforme, mais immoral

Il est évident que des doutes subsistent, ne serait-ce que parce que l’entreprise Rio Tinto ne fait pas preuve d’altruisme. Son CA cherche sans doute à préserver la réputation de l’entreprise. Pourtant, le CA de Rio Tinto doit-il se voir reprocher d’avoir agi ? Bien au contraire ! S’il ne l’avait pas fait, l’entreprise aurait été accusée de poursuivre un objectif de rentabilité financière au prix du sacrifice d’un site historique.

Photo: Agence France-Presse

Depuis la COVID-19, il est clair que les entreprises doivent intégrer dans leurs stratégies et modèles d’affaires les préoccupations non financières et être à l’écoute de leurs parties prenantes. Rio Tinto a fait un pas dans cette direction par la voix de son CA. La destruction des deux grottes était conforme à la loi. Néanmoins, l’entreprise ne s’est pas cachée derrière l’argument de la conformité pour se remettre en question. Même si elle a été évoquée un temps par l’entreprise pour se défendre, Rio Tinto a été au-delà et s’est placée sur un terrain différent : celui de l’inacceptabilité sociale de l’acte accompli et de son immoralité. Son CA n’a pas hésité à s’appuyer sur les valeurs de l’entreprise pour remplacer les dirigeants, plaçant au second plan les millions de dollars liés à l’agrandissement de la mine de fer australienne et les retombées financières attendues.

Par sa décision, le conseil d’administration de Rio Tinto confirme que les entreprises s’ouvrent au « stakeholderism » et s’inscrit dans un capitalisme plus humain et inclusif que le Business Roundtable et le Forum économique mondial ont appelé de leurs vœux en 2019.

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