Choisir une société laïque

«Toutes les avancées obtenues par les islamistes dans les pays occidentaux ont des répercussions dans nos pays d’origine», pensent les auteurs.
Photo: Sean Wang Getty Images «Toutes les avancées obtenues par les islamistes dans les pays occidentaux ont des répercussions dans nos pays d’origine», pensent les auteurs.

Le 13 août 2020 a marqué le début d’une régression annoncée pour les droits des femmes en Tunisie. À l’occasion de cette date anniversaire du Code du statut personnel, qui a fait de la femme tunisienne la plus choyée du monde arabe en matière de droits, le président Kaïs Saïed déclare qu’une lecture littérale du Coran, qui accorde à un garçon le double de l’héritage de sa sœur, sera désormais considérée. Ce faisant, non seulement il enterre le travail du comité qui a travaillé, sous l’ancien gouvernement, à faire cesser cette injustice pour les femmes, mais surtout il laisse planer le retour de l’application de la charia en Tunisie. Comment ne pas voir que les femmes en seront les premières victimes ?

Plusieurs d’entre nous, d’origine tunisienne, ont choisi le Québec dans le but de vivre dans une société laïque qui nous protège de telles injustices religieuses et dérives fondamentalistes. Malheureusement, le grignotage religieux qui s’opère dans les pays arabes, nous l’observons aussi au Québec et au Canada.

Bien sûr, nous n’en sommes pas à des risques de régressions aussi marqués que dans les pays arabes. N’oublions pas cependant qu’une tentative d’implantation de tribunaux basés sur la charia pour trancher des litiges en matière de droit familial a failli aboutir en Ontario en 2005. Mais comment ne pas nous inquiéter devant la propagande pro-voile qui est menée actuellement, par une frange de la communauté musulmane du Québec et du Canada, dans le cadre de la contestation de la Loi sur la laïcité de l’État ? À les entendre, le port du voile ferait partie intégrante de l’identité de la femme musulmane. Nous refusons que notre identité soit assimilée à cette pratique d’un islam fondamentaliste qui oblige la femme à se couvrir la tête devant un homme, et réduit l’homme à un être faible soumis à des instincts de prédateur sexuel.

En ce début d’année scolaire où l’on remet encore en question la pertinence de la Loi sur la laïcité de l’État, nous tenons donc à faire valoir l’importance que représente cette loi pour nous. Bien qu’elle ne soit pas parfaite, elle permet de fixer des balises importantes qui nous protègent et protègent nos enfants des pressions d’un islam intégriste, qui a pignon sur rue.

La pression sociale du voile islamique, nous la connaissons bien, et plusieurs d’entre nous la subissent encore. Comme l’explique Radhia, qui a vécu la montée de l’islam politique en Tunisie, « au travail, dans la rue et ailleurs, le nombre de femmes voilées augmentait. Devenues de plus en plus minoritaires, nous subissions, à longueur de journée, de l’intimidation, pour une jupe au niveau du genou, un décolleté qui ne leur plaisait pas, ou un pantalon jugé serré ».

Nous voulons à tout prix éviter que nos filles subissent des pressions semblables ici au Québec. Nous demandons qu’on nous donne les moyens d’éduquer nos enfants, comme tous les jeunes Québécois, dans une vision égalitaire des sexes, sans les exposer à des enseignantes qui leur transmettent le message qu’une femme musulmane « qui se respecte » est une femme voilée.

Une perspective mondiale

Il faut savoir que toutes les avancées obtenues par les islamistes dans les pays occidentaux ont des répercussions dans nos pays d’origine. En ce sens, celles qui militent pour banaliser le port du voile au Québec trahissent toutes celles qui luttent, ailleurs dans le monde, parfois au péril de leur vie, pour une lecture des textes sacrés qui respecte la laïcité et le droit à l’égalité.

Comme le dit Amani, « on a tendance à tenir nos droits pour acquis, oubliant que nos parents et nos grands-parents ont dû lutter pour les obtenir. Notre mémoire courte nous empêche de nous rappeler que dans des pays comme l’Iran, l’Égypte ou l’Afghanistan, les gens avaient un mode de vie plutôt modéré et moderne jusqu’à ce que la religion s’empare du pouvoir, éliminant les libertés et droits de la personne en premier lieu. Notre unique bouclier contre l’obscurantisme et la répression des droits et libertés est la laïcité. La religion doit rester du domaine du privé et ne doit, en aucun cas, interférer avec la politique ou le pouvoir ».

L’aspiration à la laïcité n’est pas un discours occidental. Au contraire, il est présent partout sur la planète, et notamment dans les pays musulmans où des groupes de citoyens et des associations féministes luttent pour contrer les discours islamistes, très présents, qui menacent leurs droits et leur dignité. Cette semaine, c’est le Soudan, soumis depuis trois décennies à un régime théocratique, qui annonçait sa volonté d’adopter la laïcité dans sa future Constitution en 2021.

Au Québec, la Loi sur la laïcité de l’État (dite loi 21) permet, pour la première fois, d’inscrire la laïcité dans l’ordre juridique et de la reconnaître comme une condition essentielle à la protection de la liberté de conscience et à l’égalité de tous les citoyens. Nous tenons à ce qu’elle soit appliquée pleinement, et même renforcée, notamment à l’école, pour permettre de protéger nos enfants contre le prosélytisme religieux, actif ou passif.

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