L’éléphant dans la rue

«La COVID-19 est un danger immédiat qui exige d’importants aménagements à court terme. Mais le réchauffement climatique, si on cesse de s’en préoccuper, provoquera à long terme des dommages encore plus considérables», écrit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «La COVID-19 est un danger immédiat qui exige d’importants aménagements à court terme. Mais le réchauffement climatique, si on cesse de s’en préoccuper, provoquera à long terme des dommages encore plus considérables», écrit l'auteur.

Il est de bon ton de critiquer Valérie Plante et son administration. On reproche à la mairesse d’être dans sa bulle, d’être « idéologique », de ne pas se préoccuper des commerçants et des automobilistes, d’avoir installé des chantiers partout en ville, de rendre Mont-réal invivable, voire de semer le chaos. En dehors de l’inconfort que procurent réellement certains changements récents, on peut s’étonner de constater à quel point les critiques ne tiennent pas compte du problème incontournable du réchauffement climatique.

« L’éléphant dans la pièce », dit-on, à propos d’un sujet important qu’on refuse d’aborder parce qu’il dérange. L’éléphant se trouve plutôt dans la rue, entouré de ces voitures qu’on aimerait continuer à voir rouler comme si de rien n’était. Mais il ne faut pas l’oublier : l’automobile produit 50 % des GES à Montréal et dégrade sérieusement la qualité de l’air. Il n’est plus possible de se sentir concerné par les changements climatiques sans penser à réduire sa place dans les villes, et ce, de façon significative.

Ces données majeures prennent cependant peu de place dans les échanges actuels. La COVID-19 a grandement contribué à déplacer le débat. Plusieurs des réaménagements de l’été ont été conçus pour combattre les effets de la pandémie : faciliter la distanciation et favoriser les commerces locaux par la piétonnisation des rues. Mais ces expériences, si elles étaient poursuivies, voire multipliées, avec ce qui résultera des nouveaux chantiers (entre autres, la piste cyclable de la rue Saint-Denis et l’élargissement des trottoirs de la rue Sainte-Catherine), changeraient positivement le visage de la ville.

D’où la charge de certains défenseurs de l’automobile. Se stationner devant chez soi ou devant le magasin de son choix devient une forme de droit, une nécessité absolue. Les nouveaux aménagements sont même présentés comme contribuant au plaisir égoïste des gens vivant dans les quartiers du centre, alors qu’en seraient chassés les visiteurs et les banlieusards qui dépendent toujours de la voiture.

J’ai eu la chance de visiter trois capitales scandinaves : Stockholm, Copenhague et Oslo. Dans chacune de ces villes, l’automobile a été en grande partie expulsée du centre. Montréal — et même le Plateau Mont-Royal ! — est un paradis du stationnement automobile en comparaison. Pourtant, ces villes offrent un modèle admirable d’aménagement urbain tout en étant parmi les plus efficaces pour combattre les gaz à effet de serre. Elles sont conviviales, prospères et n’abandonnent à elle-même aucune catégorie de citoyens, contrairement à ce que craignent des partisans de la voiture.

Certes, le centre de ces villes, conçu à une époque où l’on se déplaçait à pied ou à cheval, diffère grandement de celui d’une ville comme Montréal, qui s’est étendue à l’ère des déplacements motorisés, alors que tout était pensé pour favoriser les tramways, les autobus et les automobiles. Les défis à relever chez nous sont considérables, d’autant plus que nous avons fait l’erreur de privilégier un étalement urbain hors contrôle qui rend très difficile la mise en place de transports en commun efficaces.

Il nous faut alors expérimenter, trouver des solutions originales, commettre certaines fautes inévitables, les corriger au plus vite, verdir la ville de toutes les façons, faciliter les déplacements actifs. Et réduire les gaz à effet de serre, ce qui veut dire restreindre l’usage de l’automobile — y compris celui de la voiture électrique, pas aussi propre qu’on le croit. Tout cela dans le contexte d’une transition énergétique, qui nécessite d’importantes transformations de notre système économique. Et aussi d’importantes modifications à notre mode de vie, qu’on ne peut surtout pas considérer comme immuable, avec les efforts d’adaptation que ces changements impliquent.

La COVID-19 est un danger immédiat qui exige d’importants aménagements à court terme. Mais le réchauffement climatique, si on cesse de s’en préoccuper, provoquera à long terme des dommages encore plus considérables.

Le débat actuel sur les mesures prises par la Ville de Montréal perd son sens si on tente de faire croire qu’elles sont isolées, ou pas vraiment reliées à ce phénomène. Ainsi serait-il essentiel de le recentrer sur l’objectif plus global d’une véritable transition écologique. Celle-ci doit se mettre en place, d’une manière planifiée, non seulement à Montréal, mais dans toutes les régions du Québec.


 
15 commentaires
  • Patrice Soucy - Abonné 12 septembre 2020 08 h 58

    Pratico-pratique


    J’approuve de tout coeur et encourage la mairesse à poursuivre son excellent travail. Elle peut compter sur mon vote à la prochaine élection (mais j’aurais quelque mots à lui dire au sujet de la place du français à Montréal…) Il faut cependant comprendre les gens qui ont construit leurs vie autour de l’automobile, pour ne pas dire leurs identité, et se retrouvent tout à coup dans un monde qu’ils ne reconnaissent plus, où tout devient plus difficile, équipés qu’ils sont d’une truelle pour visser et d’une torche à souder pour repeindre le salon. Il faudra faire preuve de plus d’imagination et les aider à résoudre les milles-et-un petits problèmes pratiques de la vie sans auto. Faciliter la livrasion par exemple. J’ajouterai qu’il y a plusieurs écoles d’ingéniérie à Montréal et propose un concours pour la conception de véhicules ultra-léger carossés pour l’hiver, assistés électriquement et occupant grosso-modo l’espace d’une moto. En d’autre mots: rapprocher l’auto du vélo. Les banlieues ne vont pas soudain disparaitre et leurs faible densité rend le transport en commun onéreux et peu pratique.

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 septembre 2020 10 h 20

      Je suis tout à fait d'accord avec les propos de Claude Vaillancourt, mais avant de restreindre l'usage de la voiture, il faudrait d'abord améliorer le transport en commun.
      Ce n'est pas tout le monde qui peut se promener en bicyclette. Les gens âgés ne peuvent pas se transporter surtout s'ils ont des problèmes de santé. Il faut avoir un peu de compassion.
      Il faudrait envisager des alternatives à l'usage de l'automobile. Par exemple, au Liban, il y'avait un service de taxis à prix abordable qui transporte plusieurs personnes en même temps, partout dans la ville et même dans les endroits éloignés dans les montagnes. Peut-être, cela serait une solution envisageable.
      Par ailleurs, je vous rappelle que «100 entreprises seraient responsables de 71 % des émissions globales de gaz à effet de serre… et sans surprise, il s'agit principalement d'industries pétrolières : c'est ce que révèle un rapport de l'ONG Carbon Disclosure Project (CDP) réalisé en collaboration avec le Climate Accountability Institute ( ...Jan 20, 2019) »

  • François Poitras - Abonné 12 septembre 2020 09 h 02

    L‘éléphant dans la pièce

    Les prémisses de ce billet portent sur les aménagements cyclables de Valérie Plante et la nécessité de la lutte aux dégradations climatiques, dégradations que chacun chercherait à ignorer.

    Mais l’apparente défense des modifications routières de l’administration Plante mute rapidement en discours élégiaque au développement des transports collectifs. Et ce n’est pas anodin.

    Selon les données de la CMM pour l’agglomération de Montréal, la part modale du vélo pour le navettage maison-travail est passée de 1.9% en 2001 à 3,6% en 2016. Donc, une conversion de 1.7% des déplacements de navettage en 15 ans. C’est peu si on considère que Montréal approche les 1000 kms de voies cyclables

    Ainsi, pour obtenir un portrait un tant soit peu réaliste de la circulation urbaine, il faut pondérer ces chiffres peu signifiants par l’ajout des déplacements de véhicules de service (services d’urgence, voirie, livraisons, constructions, services professionnels, etc.) dont le nombre et les durées doublent minimalement ceux des déplacements de navettage.

    Ce qui ramène la part du vélo à moins de 1% de l’utilisation du réseau routier.

    Il nous parait donc raisonnable de s’interroger sur la véritable nature de « l’éléphant dans la pièce », i.e., l’instrumentalisation politique d’un mode de déplacement particulier, ou l'argument partisan primordial d’une gouvernance pauvre en accomplissements.

  • Cyril Dionne - Abonné 12 septembre 2020 11 h 10

    N'est stupide que la stupidité

    Fait : le Québec produisait annuellement plus de 78,64 Mt de GES en 2017, ce qui représentait 9,25 Mt par individu. Pourtant au Canada, ce montant double à 19,44 Mt de GES en moyenne pour chaque canadien.

    Fait : Pour seulement 10% de la production d’électricité générée par des centrales au gaz naturel en Ontario, cela équivaut à 75 Mt de GES annuellement. Et pas question que notre voisin immédiat à quelques centaines de kilomètres du Québec veut acheter de l’hydroélectricité du Québec pour répondre à sa demande en énergie électrique. Enfin, on ne croit pas que les méchants GES connaissent les frontières géopolitiques, surtout ceux de la Chine.

    Alors, la position des extrémistes à Montréal en incluant la mairesse, n’est-elle pas exagérée? Leur politique est en train d’étouffer Montréal et son activité économique. Plus personne ne veut venir à Montréal à cause des nombreux labyrinthes de cônes orange en plus d’avoir presque aucun endroit pour se stationner. La plupart des professionnels veulent quitter Montréal à cause de la qualité de vie par rapport à son coût. Les gens qui travaillaient dans les tours au centre-ville de Montréal veulent continuer à faire du télétravail.

    Dire que ces pistes cyclables ne sont disponibles que 7 mois par année si on est chanceux et qu’on fait fi des intempéries du climat comme pour la pluie et le froid. En plus, c’est très difficile de se déplacer pour les gens à mobilité réduite parce que lorsqu’ils arpenteront ce circuit, il risque de se faire passer dessus par des cyclistes un peu trop enthousiastes. Et on ne parlera pas des services essentiels qui devront faire des prouesses pour en venir à se stationner. En plus, les camions de ravitaillement de la ville bloqueront les artères pendants plusieurs minutes à toute les heures de la journée.

    Bravo les champions de la COVID-19. C’est pour cela que maintenant, j’évite cette ville comme le peste pour y dépenser mon argent. Coderre sera de retour bientôt.

    Oui, misère.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 12 septembre 2020 14 h 03

      Hier Monsieur Dionne, je suis allé à «L'Échange» pour m'assurer que mes livres aient une deuxième vie.
      Je trouve un peu rigolo d'ordinaire la prétention selon laquelle « les gens des banlieues » ne peuvent aller sur le Plateau, franchement.

      En sus de la rue Mont-Royal fermée (elle est piétonne), Saint Denis était en partie fermée les rues et me permettant de me rendre à destinations étaient elles aussi bloquées (sans compter les impasses). J'ai ensuite été contraint de prendre Saint-Denis pour revenir sur mes pas. J'ai dû me stationner hyperloin en courant avec mes 2 boites car j'avais juste 15 minutes pour revenir à mon «char». Ça m'a pris un temps fou trouver cette place.

      Je trouverais plus cohérent d'avoir fermé le quartier et de le faire savoir clairement en m'indiquant où me stationner avant. C'est clair que je n'y retourne plus jamais en auto. J'étais évidemment averti, mais pas à ce point-là. Ça m'indique vraiment que l'on ne veut pas de moi dans ces circonstances. J'aurais dû trimballer mes boites en métro avec un «caddy»...

  • Jacques Boucher - Abonné 12 septembre 2020 19 h 14

    La grogne entretenue, cultivée et instrumentalisée

    Qui a intérêt à entretenir l'ignorance et l'apathie collective face au réchauffement climatique, en se gardant bien de mener les campagnes d'information et de sensilisation dont nos gouvernements ne manquent pas de nous bombarder pour des problèmes de sécurité publique qui sont des peccadilles par rapport aux conséquences à venir de l'emballement climatique sur nos enfants?

    Qui a intérêt à cultiver la grogne que soulèvent des mesures forcément incomprises, puisque le problème et ses solutions sont eux-mêmes incompris?

    Qui a intérêt à instrumentaliser les mécontents en leur donnant tous les porte-voix possibles?

    Poser la question, c'est y répondre.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 septembre 2020 07 h 37

      Bon, une fois votre envolée émotionnelle terminée, vous devriez savoir que le Québec est responsable de seulement 0,178% de la production total des GES mondiaux qui conduisent au réchauffement climatique. Si la Chine ne diminue pas sa part de son 30% annuel, toutes les prières sur l'emballement climatique pour nos enfants seront vaines. Si les gens de Montréal sont si convaincus de vouloir sauver la planète, c’est en Chine qu’ils devraient se diriger et arrêter de nous casser les oreilles avec cela. Ils pourraient aussi commencer par l’Ontario et leur vendre 10% de leur besoin énergétique en électricité produite par des centrales au gaz naturel et nous aurions effacer la production totale du Québec par année en GES.

    • Patrice Soucy - Abonné 13 septembre 2020 09 h 54

      M. Boucher, inutile d’y chercher un complot et des vilains. Comme vous et moi, personne n’aime voir déranger sa petite vie tranquille. Même les politiciens les plus éclairés doivent composer avec cette réalité. Cette crise représente une occasion en or, la mairesse en profite et je l’appuie sans réserve.

      M. Dionne. Quand bien même se serait 0% il faut prévoir le coup et s’adapter. Nos enfants n’ont pas à avoir faim « parce que les chinois ». Au Québec, nous avons les ressources et l’énergie pour passer à travers le 21e siècle. Si en cours de route il nous faut botter quelques culs et tirer les oreilles des ignorants et bien soit.

      La civilisation, c’est quand ma jolie nièce apprend le violon. La barbarie, c’est quand elle courre derrière le camion et ramasse ce qui tombe pour aussitôt le porter à sa bouche.

    • Marc Levesque - Abonné 13 septembre 2020 11 h 11

      M. Dionne,

      Le calcul peut se faire de bien des façons, au détriment du Québec et à la faveur de la Chine aussi.

      Ce qui compte c'est qu'on peut faire mieux, et mieux en prenant compte du bien être de tous.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 septembre 2020 14 h 43

      Alors cher M. Lévesque, vous le faites le calcul pour voir si c'est au détriment du Québec et à la faveur de la Chine. Essayez donc pour voir parce que si on essaie de nous faire le coup par individu, même si la Chine compte plus de 13 900 millions de population, elle produit 13 963 millions de tonnes (Mt) de GES par année (2019). Le Québec compte 8,5 millions de population et a produit 78,6 Mt en 2019. Donc, en proportion de population, c’est 10 Mt pour un Chinois et 9,2 Mt pour un Québécois. Et personne n'a demandé à la Chine de produire tous les "cossins" qu'on retrouve chez Cosco.

      Mais oui au Québec, on peut faire mieux tout en n'exagérant pas. De toute façon, si la Chine n'emboîte pas le pas, ce sera un discours pour les sourds. Les GES ne connaissent pas les frontières géopolitiques.

    • Marc Levesque - Abonné 13 septembre 2020 21 h 35

      M. Dionne

      "Et personne n'a demandé à la Chine de produire tous les "cossins" qu'on retrouve chez Cosco."

      Il y a une demande au Québec pour ces produits, on les paye pour, et le transport aussi.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 septembre 2020 21 h 50

      Erratum, c'est bien 1 390 millions de population pourt la Chine.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 13 septembre 2020 09 h 59

    "Québec est responsable de seulement 0,178% de la production total des GES mondiaux".
    C'est encore bien plus que sa proportion dans la population mondiale: 0,001 %, soit 8,5 millions sur 7,8 milliards.

    • Marc Levesque - Abonné 13 septembre 2020 21 h 44

      Mme Germain

      D'accord avec vous. Des fois M. Dionne manque de rigeur en cueillant seulement les données qui supportent sa thèse.