«Blade Runner» 2020, la science-réalité

À l’instar du pont Golden Gate, San Francisco toute entière semblait plongée cette semaine dans l’ambiance étouffante du film d’anticipation «Blade Runner 2049», du cinéaste québécois Denis Villeneuve.
Photo: Frederic Larson via Associated Press À l’instar du pont Golden Gate, San Francisco toute entière semblait plongée cette semaine dans l’ambiance étouffante du film d’anticipation «Blade Runner 2049», du cinéaste québécois Denis Villeneuve.

Des feux de forêt font rage dans l’État de la Californie. Rien de nouveau. Nous sommes, en quelque sorte, habitués à ces récits catastrophes qui font désormais partie du calendrier comme, par exemple, la saison des ouragans ou des inondations.

Or, les présents feux de forêt dans la grande région de San Francisco nous offrent de nouvelles images saisissantes : une métropole peinte d’un ciel rougeâtre comme si la ville était elle-même la proie des flammes. Plusieurs ont fait un lien direct avec les images tournées pour le film Blade Runner 2049, réalisé par Denis Villeneuve. On peut même retrouver une vidéo qui présente une collection des images tournées à San Francisco avec la bande originale du film composée par Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch : l’affect est immédiat, et c’est à s’y méprendre.

Ainsi, globalement regroupés autour de nos écrans, d’une certaine manière toujours confinés au sein d’une pandémie planétaire, vivons-nous notre propre science-fiction ?

Le film Blade Runner 2049 raconte l’histoire d’un cyborg qui tente de réconcilier son existence et son univers à travers l’accomplissement de son rôle, de sa mission, de son travail, soit éliminer les siens, d’autres cyborgs jugés hors la loi.

Aujourd’hui, force est d’admettre que nous vivons nous-mêmes une situation similaire.

Placés devant l’inéluctable spectacle de la destruction de notre habitat, nous tentons tant bien que mal de réconcilier notre existence à travers nos propres accomplissements : mon emploi, ma famille, ma routine. Les feux de forêt de la grande région de San Francisco, la Mecque du développement technologique occidental — tout ce qui doit rendre nos vies mieux adaptées —, ne sont pas dépourvus d’ironie : nous détruisons actuellement notre environnement au profit de notre évolution technologique, au détriment de nos semblables.

La ville de San Francisco, comme plusieurs autres grandes villes de la Californie, mais également du monde entier (on n’a qu’à penser aux tentes de la rue Notre-Dame à Montréal), voit grandir depuis plusieurs années une nouvelle classe sociale d’itinérance au même rythme que l’enrichissement des grandes élites.

Entre les deux, une classe moyenne de plus en plus grande qui ne se trouve pourtant pas mieux servie : l’endettement moyen des foyers ainsi que l’incapacité d’accéder à la propriété, tout en vantant les mérites du télétravail où on pousse à la limite la notion d’habiter son milieu de travail, rendent les travailleurs de plus en plus esclaves de leur réalité aspirationnelle.

Dans une scène du film Blade Runner 2049, le cyborg rencontre un hologramme nu gigantesque à l’image de sa partenaire de vie (elle aussi un hologramme), avec qui il mène une vie rangée, voire traditionnellement nucléaire. Cet hologramme, qui n’est que sa concubine en apparence, lui promet de tout lui dire ce qu’il souhaite entendre, ce qu’il souhaite voir. Complètement détruit, sanguinolent, le cyborg témoigne de son hyperréalité : il n’est pas humain, sa vie n’est pas humaine, ses désirs ne sont pas humains, sa compagne de vie et ses sentiments ne sont pas humains ; il n’est même pas lui-même, il est complètement autre, et ce, même s’il saigne.

Tout comme le cyborg, face au spectacle de la destruction de notre environnement, même lorsque nous y apposons une musique tirée d’un récit de science-fiction sur les images de notre réel, sommes-nous en mesure de prendre complètement conscience de notre statut, de nos gestes ? Ces images ne sont-elles pas rendues possibles par le développement technologique, quasi holographique, qui est précisément à la racine de notre propre dé(con)struction ?

Nous quittons actuellement un monde qui nous sera bientôt ancien, pour le meilleur ou pour le pire : nous ne vivons plus la science-fiction, nous avançons globalement dans une nouvelle ère de science-réalité et tout cela se déroule non seulement devant nos yeux, mais surtout à propre gré.

Lorsque le cyborg prend conscience, à la suite de sa rencontre avec l’hologramme, les paroles suivantes résonnent en lui : « Mourir pour une cause juste, c’est la chose la plus humaine qui soit. »

Reste à savoir si nous nous estimons justes.


 
19 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 12 septembre 2020 11 h 47

    La poésie des cyborgs

    Tout simplement pour dire que je l'ai vu cette Californie peinte d’un ciel rougeâtre il y a de cela, plus de 20 ans. C'était le même phénomène. Mais aujourd'hui, au lieu d'avoir des arbres qui brûlent, ce sont des habitations parce que la Californie est surpeuplée, ceci, même en montagnes et dans les zones désertiques. On imagine aussi que lorsque les feux de forêt frappaient cet état il y a 300 ans, c'était la même chose et que ce n’était pas un hologramme, « hasta la vista, baby » oblige.

    Enfin, tout simplement pour dire que c'est le même paradoxe de celui d'un arbre qui tombe en forêt; si personne n'est là pour entendre, est-ce qu'il fait un bruit?

    • Raymond Labelle - Abonné 13 septembre 2020 05 h 40

      Vous êtes sûr qu'il y a des incendies massifs dans les zones désertiques habitées en Californie qui coïncident avec les feux de forêt et participant du même phénomène?

      Lorsqu'on lit les articles sur les feux de forêt, on nous y indique le nombre de kilomètres carrés affectés, indépendamment du facteur zone habitée (comme la proximité, bien sûr, on habite moins dans les forêts - on peut les couper pour y habiter, mais ça, c'est autre chose). Ces organisme qui mesurent les feux de forêt existent depuis quand? Vous affirmez qu'ils ne mesurent que les feux de forêt près des zones habitées? J'aurais cru qu'un pays occidental avancé comme les USA était plus sérieux que ça. Et si les mesures sont fiables sur l'ensemble du territoire depuis un certain temps, elles le sont depuis quand? Et qu'observe-t-on depuis que l'on fait ces mesures - une tendance à un accroissement proportionnel dans le temps? Tient-on compte aussi du fait qu'il peut y avoir plus ou moins de forêt pendant une période examinée (incendies antérieurs, construction d'habitations), pour aussi établir une certaine proportionnalité?

    • Cyril Dionne - Abonné 13 septembre 2020 10 h 06

      Cher M. Labelle et tous les autres qui commentent avec leur lorgnette,

      C’est justement cela, « lorsqu'on lit les articles sur les feux de forêt », on regarde la situation avec notre lorgnette d'un seul point de vue, que l'on grossit exagérément pour ne pas voir l'essentiel. Les feux de forêts ont toujours existé dans cette région. Toujours. Lorsque j’y étais au début des années 2 000 en Californie, nombre de fois il fallait faire des détours parce que les routes étaient bloquées à cause des feux de forêts lorsqu’on s’aventurait hors des sentiers de la côte du Pacifique. Et le ciel la nuit était aussi orange parsemé avec des parfums de fumée.

      Depuis 20 ans, se sont rajoutés plus de 5 millions de nouvelles personnes pour seulement la Californie. Idem pour les autres états de la côte du Pacifique qui ont augmenté en population. Et devinez où va tout ce beau monde qui arrive? De plus en plus dans les régions montagneuses et dans les zones désertiques. Et les zones désertiques en Californie, à part pour quelques endroits, contiennent des arbres et des plantes sèches partout. Si vous saviez seulement comment c’est facile de causer un feux de forêt dans ces régions, votre perception de la chose risquerait de changer dramatiquement. J’ai campé dans la région ou ils avaient filmé la série culte télévisée « Bonanza », et croyez-moi, c’est très sec là-bas. En plus, la période la plus chaude de l’année se situe justement au début de l’automne, donc maintenant et bonjour feux de forêt.

    • Raymond Labelle - Abonné 13 septembre 2020 14 h 01

      Et les réponses à mes questions?

    • Raymond Labelle - Abonné 13 septembre 2020 14 h 13

      Qu'il y ait toujours eu des feux de forêt est une chose. À quelle fréquence et sur quelle superficie, et comment cette fréquence et cette superficie ont évolué dans le temps sont des données auxquelles ne peuvent se substituer l'anecdote et l'impression subjective.

      Ceci dit, le fait qu'il y ait de nouvelles zones habitées est sans doute un élément à prendre en considération lorsqu'on tente d'expliquer les données, aussi bien comme cause que quant aux effets - y compris dans la proximité, même si pas dans le lieu même.

      Je n'interprète pas "feux de forêt" comme comprenant des incendies dans le désert, même nouvellement habité. Tous les articles de journaux que j'ai lus (mais je ne lis pas tout), sur les incendies de Californie, parlent de feux de forêt. D'où ma lorgnette.

    • Serge Pelletier - Abonné 13 septembre 2020 22 h 45

      Malheureusement, M. Dionne a parfaitement raison. L'effet des nouvelles en continu et en boucles qui a actuellement cour crée une "nouveauté dramatique" qui n'en est pas une... et les journalistes qui mélangent opinions et faits y apportent envcore plus de "dramatiques". C'est la même chose pour les ouragans et cyclones sur les côtes Est ou du Golfe du Mexique.
      Même à l'époque où les "canadiens de la Nouvelle-France" exploraient le Delta du Messissipi et du territoire du Texas, leurs récits font état de désolations et de "morts" lorsque ceux-ci se produisaient. La même chose pour les inondations, et cela même ici à Montréal.

      Cela était moins dramatique parce que les "diffusions des nouvelles" étaient aux ralenties, les populations moins denses, les villes plus petites avec des bâtiments moins hauts, etc. Mais de désolation que oui, de morts que oui...Et même des villes complètement détruites...Mais bon., pour certains avant eux, ceux du je-me-moi, c'était le néant... et à leur fin, se sera le déluge.

      .

  • Christian Roy - Abonné 12 septembre 2020 14 h 35

    Conseil impérial

    Trumpy - du haut de son climatoscepticisme - est allé leur dire à ces Californiens: "vous devez ratisser le sol de vos espaces boisés pour empêcher les feux de forêts...faites des scandinaves de vous-mêmes", Et voyez ce qui arrive... Les Dems n'écoutent pas leur empereur. Ils n'ont qu'eux à blamer.

    Encore surprenant que le Néron des temps modernes n'ai pas mis cela sur le dos des "Antifa" ou bien d'Hillary !

    • Christian Roy - Abonné 12 septembre 2020 17 h 44

      Dépêche de dernière heure: Trumpy est attendu en Californie le lundi 14 septembre pour constater de visu la situation des feux de forêts. J'imagine qu'il aura, dans son Air Force One, une cargaison de balais à gazon à offrir aux sinistrés. On prévoit qu'il afrontera les brasiers à mains nues et sans masque, démontrant par là qu'il ne faut surtout pas paniquer. Thank You Mister President !

    • Françoise Labelle - Abonnée 13 septembre 2020 10 h 26

      Le pompier pyromane météorologue qui fustigeait la Californie pour la mauvaise gestion des terres ignorait que 57% des terres californiennes sont fédérales. Le pompier arroseur arrosé.
      «California is managing its forests — but is the president managing its federal lands?» NBC, 2 décembre 2018

      Quant au modèle de gestion des feux en Finlande (couverte de forêts), les finlandais se sont bien bidonnés.
      «La Finlande réplique à Trump : racler des feuilles ne suffit pas à prévenir les feux de forêt» SRC, 18 novembre 2018

      Même le pote Poutine n'est pas climato-sceptique; il prétend candidement ne pas savoir d'où ça vient.

      La panique qui le préoccupait s'arrêtait aux murs de son casino Dow géré par des cyborgs au-delà du réel.
      La Corée n'a pas paniqué et a pris le virus au sérieux. Résultat: 7 décès par million contre 617 par million pour les USA.
      Sans paniquer la Corée a fait 88 fois mieux que les USA. Make America Grandly Agonize?

    • Serge Pelletier - Abonné 13 septembre 2020 22 h 54

      Oups! problème historique M. Roy. Néron n'a jamais mis le feu à Rome. Cela est un mythe. Rome a brûlé, cela est un fait historique et prouvé, mais que Néron y ait ordonner l'incendie cela relève de la pure imagination. C'est comme l'histoire du pouce par en haut ou du pouce par en bas pour indiquer la mise à mort ou la vie ses gladiateurs vaincus aux combats... De la pure imagination.

  • Akram Benchikh El Hocine - Inscrite 12 septembre 2020 20 h 15

    Fausse vision du futur

    Quand les gens étaient dans les années 1950, n'imaginaient-t-ils pas des voitures volantes, la conquête effrénée de l'espace, etc. pour les 2000. Résultat: Que le 11 septembre et les luttes anti-terroristes. Où sont les voitures volantes? Et ce n'est pas normale qu'on arrive même pas revenir sur la Lune depuis 50 ans. Si je demanderais à un type des années 50, il me dirait qu'on devrait se rendre en voiture personnel à Alpha du Centaure en 1 semaine. On casse la tête du monde avec les réchauffements climatiques depuis 50 ans et aujourd'hui il n'y a eu aucun apocalypse. Aussi on n'a jamais trouvé des extraterrestres et l'humanité n'en trouvera probablement jamais. Je suis preque sûr que nous sommes seuls dans le cosmos et les hypothèses scientifiques sur la vie extraterrestre n'ont servi à rien non plus. Déjà aujourd'hui les années 2000, on les regarde vieillotes avec un peu de condescendance. Même chose pour 2049. À peine s'il y aura quelques innovations insignifiantes, mais l'humanité est loin de pouvoir faire des cyborgs et n'arrivera probablement pas. Moi je suis né dans les années 2000, mais je sais que la grande phase de développement technologique, XIXe et début XXe siècle, est passée et le XXIe siècle c'est que Internet, les smartphones et de la Stagnation. C'est un siècle où l'humanité n'a aucun but précis contrairement aux siècles précédents. Tout les recoins de la Terre ont déjà été exploré. Il ne reste rien de nouveau sur Terre. Les gens s'imagine souvent le Futur mieux avec des robots et tout ça, mais le futur n'est qu'une version légèrement modifiée du présent ayant de nombreux liens avec ce dernier. Pour on ne s'imaginerai pas un futur où on retournerait au Moyen-Âge ou à une époque préindustrielle et les gens se déplacerait à cheval où en vélo rustique?

  • Raymond Labelle - Abonné 13 septembre 2020 05 h 42

    Les réplicants ne sont pas des cyborgs...

    ...ils sont des êtres complètement biologiques. Même s'ils sont issus de la biotechnologie et n'émergent pas de façon spontanée dans la nature.

    Assez fondamental dans l'histoire du film.

    • Françoise Labelle - Abonnée 13 septembre 2020 11 h 29

      Ce serait des androïdes si on se fie au titre de Philipp K. Dick «Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques» (Do andoids dream of electric sheep?) et selon l'ami wiki, ce serait l'inverse, le cyborg serait basé sur le vivant. Mais vous avez raison: dans Blade Runner, ce sont des êtres vivants entièrement conçus en laboratoire sans clonage ni procréation assistée.

      Je préfère les polars sociologiques mais il faut reconnaître que PK Dick a pondu bien des romans qui ont inspiré l'écran: Total Recall, Paycheck, The Adjustment Bureau, Minority Report, Passengers, The Truman Show, etc.
      Il faut croire que la paranoïa induite par les amphétamines l'a bien stimulé. Les bons suspenses reposent toujours sur la paranoïa, une qualité répandue aux USA.

      Je ne peux «aimer» les commentaires...

    • Raymond Labelle - Abonné 13 septembre 2020 14 h 23

      Un androide est souvent vu comme un robot à forme humaine - c'était le cas dans le roman de Dick.

      Le twist dans Blade Runner. Les réplicants sont doués de conscience et on les utilse comme des objets parce qu'on a les a créés en laboratoire. Le fait qu'il s'agisse d'êtres totalement biologiques avec cerveau aussi avancé que le nôtre implique qu'ils ont une conscience - sans le doute que l'on pourrait avoir s'il s'agissait de robots. Problème social. Opression-Révolte dans Blader Runner 1. En 2049 (Blade Runner 2), on a réussi à faire une sorte plus obéissante, mais ce n'est pas parfait. Des groupes clandestins se forment. Mais ils ne peuvent pas se reproduire - une caractéristique du vivant qu'ils n'ont pas. Leur situation ne leur permet pas non plus de le faire en laboratoire. Problème posé avec acuité dans 2049 - mais je n'en dis pas plus, car ce serait du divulgâchage.

      Bon fil conducteur pour les romans de Dick - merci!

    • Raymond Labelle - Abonné 13 septembre 2020 15 h 50

      Moi aussi je boycotte Facebook Mme Labelle (et donc ne peut mettre une "j'aime" aux commentaires). Je suppose que c'est tout à fait volontairement que vous n'êtes pas sur Facebook.

    • Raymond Labelle - Abonné 13 septembre 2020 15 h 54

      Et super-intéressant de voir la portée de l'oeuvre de Dick. Merci!

  • Daniel Derome - Inscrit 13 septembre 2020 09 h 12

    Technologie ou politique?

    Ce n'est pas la technologie le problème, c'est le système politique, dont la forme remonte au temps des calèches, qui est en retard sur la technologie. Mais on nous y a enfermer.

    En outre, la chose la plus humaine qui soit est aimer.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 13 septembre 2020 16 h 14

      @ Daniel Derome: Pour ma part, je pense que vous saisissez une bonne partie du problème. Si je vous comprends bien, l’humanité a su créer une technologie hautement développée, mais ce qui nous habite en tant qu’humains n’a pas suivi, que ce soit via la réglementation, les lois, les politiques et surtout les comportements. C’est peut-être pour cela que nos fabuleuses découvertes tout d'abord nous impressionnent et nous émerveillent, mais que par la suite nous nous apercevons à quelle vitesse elles sont en mesure nous détruire. Nous n’avons pas encore été capables, en tant qu’humanité, de nous ajuster réellement à toutes ces découvertes spectaculaires survenues rapidement au cours de ces dernières décennies. Alors j’ai bien peur que nous soyons obligés, à quelque part, d’en payer le prix, malheureusement.