Droits des femmes: un travail inachevé

«Tenue sous l’égide de l’ONU du 4 au 15 septembre 1995, la Conférence s’est conclue par l’adoption d’une déclaration et d’un programme d’action fixant douze objectifs stratégiques (éducation, santé, économie, etc.) pour faire progresser les droits des femmes que tous les États membres se sont engagés à traduire dans des politiques nationales», écrivent les autrices.
Photo: Robyn Beck Agence France-Presse «Tenue sous l’égide de l’ONU du 4 au 15 septembre 1995, la Conférence s’est conclue par l’adoption d’une déclaration et d’un programme d’action fixant douze objectifs stratégiques (éducation, santé, économie, etc.) pour faire progresser les droits des femmes que tous les États membres se sont engagés à traduire dans des politiques nationales», écrivent les autrices.

Il y a 25 ans, des milliers de femmes et d’hommes convergeaient vers Pékin, en Chine, pour prendre part à la quatrième Conférence mondiale sur les femmes (Beijing 1995). Tenue sous l’égide de l’ONU du 4 au 15 septembre 1995, la Conférence s’est conclue par l’adoption d’une déclaration et d’un programme d’action fixant douze objectifs stratégiques (éducation, santé, économie, etc.) pour faire progresser les droits des femmes que tous les États membres se sont engagés à traduire dans des politiques nationales.

Année charnière et symbolique, 1995 a ouvert un nouveau chapitre dans la lutte pour l’égalité entre les sexes. Elle a marqué l’imaginaire mondial de différentes manières. La phrase Women’s rights are human rights prononcée par Hillary Clinton lors d’un discours resté célèbre livré à Pékin envoyait un message fort et est devenue un des slogans au sein du mouvement féministe.

Au Québec, l’après-Beijing 1995 a été marquée par des transformations profondes de la société, grâce à des efforts concertés entre les groupes de femmes, des ONG et l’État. Outre l’adoption de la Loi sur l’équité salariale (1996), notons, parmi plusieurs autres initiatives, celles des centres de la petite enfance (CPE) (1997) à faibles coûts ainsi que le Régime québécois d’assurance parentale (2006) qui ont permis aux parents, mais surtout aux femmes, de s’engager davantage dans le monde du travail et de ne pas avoir peur de perdre leur emploi lorsqu’elles.ils attendaient un enfant. Depuis 2008, les droits et libertés énoncés dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne sont garantis également aux femmes et aux hommes. Aujourd’hui, les femmes ont accès à toutes les formations collégiales et universitaires et sont plus nombreuses à faire des études supérieures.

Femmes et pouvoir

Mais est-ce suffisant ? Dans une importante et vibrante tribune publiée cette semaine dans The Atlantic, l’ex-secrétaire d’État Hillary Clinton, qui soulignait le 25e anniversaire de son discours prononcé à Pékin, affirmait avec justesse que : « Twenty-five years after Beijing, it’s no longer enough to talk about women’s rights. We must augment women’s power in every sphere, including government, the economy, and national security. »

La question des femmes en position de pouvoir est centrale. Il est encourageant de constater qu’au Québec, nous avons des femmes brillantes et inspirantes, des modèles, qui ont défoncé maintes barrières et brisé le plafond de verre dans les hautes sphères du pouvoir au cours des dernières années : Pauline Marois est devenue la première femme à occuper le poste de première ministre du Québec ; Dominique Anglade, la première femme noire et première immigrante de première génération à la tête d’un parti au Québec ; Valérie Plante, la première mairesse de Montréal ; Sophie Brochu, la première femme à diriger Hydro-Québec ; Sophie D’Amours (Université Laval) et Nicole Bouchard (UQAC), les premières rectrices de leurs universités respectives.

Photo: Doug Mills Associated Press La phrase «Women’s rights are human rights» prononcée par Hillary Clinton lors d’un discours resté célèbre livré à Pékin envoyait un message fort et est devenue un des slogans au sein du mouvement féministe.

Rappelons également que l’Assemblée nationale du Québec compte actuellement 44 % de femmes (55 femmes sur 125 élu.e.s), du jamais vu ! Deux cabinets paritaires ont même été formés au cours de la dernière décennie (2007 ; 2018). Du côté de la diplomatie québécoise, 62 % de femmes sont à la tête des représentations du Québec à l’étranger, un autre record !

Mais faut-il rappeler que ces avancées ne se font pas sans heurts et restent menacées. Pauline Marois a connu un court règne marqué par une tentative d’assassinat et de nombreux conflits, sans parler des commentaires fréquents sur son habillement ; Valérie Plante est régulièrement confrontée au double standard — les mêmes gestes posés par des hommes seraient jugés moins durement — ; les cabinets paritaires restent souvent de façade alors que les portefeuilles les plus importants (symboliquement et financièrement) demeurent aux mains des hommes ; et si 44 % de femmes sont élues à l’Assemblée nationale, seules 19 % de femmes dirigent des municipalités au Québec.

La pression sur ces premières femmes est importante alors qu’il y a encore peu de modèles auxquelles elles peuvent s’identifier et que leurs échecs sont souvent présentés comme ceux de toutes les femmes, comme le souligne la politologue de l’Université de Toronto Sylvia Bashevkin (2019). L’incarnation du leadership est avant tout masculine. Dans cette optique, il n’est pas étonnant de constater que selon une étude publiée en mars 2020 et menée dans 75 pays par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), la moitié des répondant.e.s estiment que les hommes font de meilleurs dirigeants politiques.

[…] Si les Québécoises ont l’accès légal et théorique aux organes décisionnels, elles y sont en fait beaucoup moins représentées alors qu’elles comptent pour un peu plus de 50 % de la population. La réduction des inégalités socioéconomiques entre les femmes et les hommes ne peut se faire que si les femmes (et les hommes !) travaillent ensemble afin que les femmes prennent toute la place qui leur revient de droit dans les structures de pouvoir.

La déclaration et la plateforme d’action de Beijing 1995 demandent d’introduire des mesures concrètes (notamment par la discrimination positive) permettant de remédier à la sous-représentation des femmes aux postes de décision. Le Québec s’est engagé dans cette direction, en adoptant entre autres l’article 43 de la Loi sur la gouvernance des sociétés d’État pour favoriser la parité au sein des conseils d’administration de ses sociétés. Mais l’État québécois pourrait aller encore plus loin et l’occasion était belle de montrer l’exemple lors de la composition de l’équipe du plan de relance économique de milliards de dollars de la COVID-19, qui ne comptait au départ aucune femme. Certes, Sonia LeBel (Conseil du Trésor) s’est ajoutée en cours de route, mais dans l’esprit de Beijing 1995, une réponse genrée à une crise genrée — les femmes sont les principales touchées par la pandémie — aurait été souhaitable.