Les mots et le pouvoir

«Le problème surgit lorsque cette dénonciation mène indirectement ou directement à une éclipse du débat et à une réparation à l’emporte-pièce des torts causés aux plaignants, le plus souvent par la disparition du déclencheur, et l’expression publique d’un repentir individuel ou institutionnel: le retrait d’une pièce controversée ou soupçonnée d’appropriation culturelle, des excuses publiques — dans le cas de Trudeau ou de la professeure Russell», écrivent les auteurs.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir «Le problème surgit lorsque cette dénonciation mène indirectement ou directement à une éclipse du débat et à une réparation à l’emporte-pièce des torts causés aux plaignants, le plus souvent par la disparition du déclencheur, et l’expression publique d’un repentir individuel ou institutionnel: le retrait d’une pièce controversée ou soupçonnée d’appropriation culturelle, des excuses publiques — dans le cas de Trudeau ou de la professeure Russell», écrivent les auteurs.

Alors que la rentrée universitaire a lieu ces jours-ci dans des conditions inédites, il apparaît urgent d’interroger les conditions du dialogue et du débat au sein de l’espace public québécois. Les registres de l’indignation et de l’émotion infusent de plus en plus les débats polarisés autour des questions de l’identité où se trouvent souvent confrontés des groupes prédéfinis par leur position dans la matrice des rapports sociaux de domination. Cette situation nous apparaît préoccupante sous plusieurs aspects, car elle transforme les relations sociales, suscite de la peur et un malaise chez plusieurs et de la censure dans le langage courant, comme dans les institutions publiques et le gouvernement.

De quoi parle-t-on ?

Au Québec, rappelons en vrac certains de ces événements qui ont semé la controverse, mais aussi créé malaise et indignation : l’annulation de SLĀV et de Kanata, le blackface de Justin Trudeau et la pétition de plus de 200 signataires contre laprofesseure Catherine Russel de l’Université Concordia, qui a cité en anglais le titre du livre de Pierre Vallières (Nègres blancs d’Amérique) dans son cours de cinéma.

Chacun de ces épisodes suscite l’indignation de groupes minorisés qui dénoncent — à juste titre — le racisme systémique de la « majorité ». Le problème surgit lorsque cette dénonciation mène indirectement ou directement à une éclipse du débat et à une réparation à l’emporte-pièce des torts causés aux plaignants, le plus souvent par la disparition du déclencheur, et l’expression publique d’un repentir individuel ou institutionnel : le retrait d’une pièce controversée ou soupçonnée d’appropriation culturelle, des excuses publiques — dans le cas de Trudeau ou de la professeure Russell. Puis, la parenthèse se referme jusqu’au prochain épisode. Malgré le silence qui en découle, les malaises continuent et la censure s’accroît…

Qu’est-ce qui dérange vraiment ?

L’idéologie. Indépendamment des positions argumentaires défendues par les uns et les autres, ce qui est en jeu, mais souvent invisibilisé, c’est l’incarnation dans plusieurs cas d’une « mégathéorie » procédant de l’idéologie, qui s’impose sans nuance comme la seule clé de lecture possible à une situation indépendamment de la texture du réel.

L’essentialisme et l’exclusion de la culture. Dans la matrice du décolonialisme absolu, le groupe est perçu comme seul acteur légitime, et l’agentivité individuelle s’en trouve ainsi amoindrie. Cela oblitère le fait que la modernité politique a transformé profondément et durablement les identités individuelles et collectives en accentuant le rôle de la réflexivité, de la subjectivité et de l’imagination dans la (re)construction des traditions, des lignées croyantes.

Ainsi, extraire un symbole ou un mot de son usage métaphorique, ou courant, comme le titre du livre pamphlétaire de Pierre Vallières, pour le réserver à l’autorité d’une identité ou d’une histoire « exclusives », biologisées et transmises comme un atavisme, c’est refuser d’admettre que cet élément peut, ou a pu, circuler dans le social et se transformer, a pu être utilisé par analogie pour désigner d’autres formes d’oppression, irriguer et inspirer d’autres luttes sociales à différentes époques, comme ce fut le cas aussi du poème Speak White de Michèle Lalonde.

La corruption des genresLa topique du sentiment et son rôle d’argument d’autorité dans un nombre croissant de situations, notamment sur la scène universitaire, préoccupe parce qu’il s’immisce dans la validation de la méthode et des savoirs scientifiques ainsi que dans la légitimation des opinions permises ou non dans le débat public. Pour des raisons pertinentes et indispensables qui militent contre la domination s’instaure en effet pas à pas, d’un épisode controversé à l’autre, une domination en train de se faire, qui est peu nommée, mais qui se vit au fil d’exclusions individuelles et qui fragilise véritablement la culture démocratique.

Contre ces dérives de la pensée critique et les oppositions délétères qu’elles accroissent, à l’université, en politique ou en art, nous proposons de nous réapproprier les leviers démocratiques pour remettre en question les positions tenues pour acquises et les injustices tous azimuts.

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