Le triste sort des licornes

«Plutôt crever que de mettre ces affreux habits.»
Illustration: Frank Ramspott «Plutôt crever que de mettre ces affreux habits.»

Cela fait un mois que je suis à Montréal, et en parcourant cette jolie ville je suis abasourdi par le nombre de gens se promenant le bec à l’air, sans se curer des masques antivirus. Cela m’a fait penser à une histoire que j’ai trouvée jadis dans une anthologie de légendes du pays de Cocagne. Il paraît que c’est une légende anonyme, du milieu du XVIe siècle.

Lorsque les premières gouttes du Déluge Universel commencèrent à tomber, ni les canards ni les phoques ne le remarquèrent. Les renards et les chats, créatures intelligentes, allèrent se réfugier sous les grandes feuilles des bananiers, et Noé, prudent, commença à construire l’Arche selon les instructions précises de la Genèse 6: 14-16. Lorsqu’il commença à pleuvoir plus fortement, les ours et les tigres rassemblèrent leurs petits et entrèrent dans leurs grottes à l’abri de l’eau, jusqu’à ce que leurs pattes commencent à se mouiller.

Les licornes ne semblaient guère effrayées. « Nous sommes spéciales, dirent-elles. Rien de mal ne peut jamais arriver à une licorne. » À ce moment-là, l’averse se mit à tomber en épais rideau. « Veuillez écouter », dit Noé aux animaux, essayant de se faire entendre avec un mégaphone à travers le rugissement de la pluie. « Je vous ai préparé des ceintures de sauvetage ; veuillez les mettre et ne les enlevez point tant que cela ne s’arrête pas. »

Les singes, toujours aussi serviables, se mirent à distribuer les gilets de sauvetage, mesurant la taille de chaque animal, du XXXS de la vipère au XXXL de l’hippopotame, en s’assurant que chaque animal avait la ceinture qui convenait le mieux à sa taille.

Seules les licornes répondirent par des ricanements : « Plutôt crever que de mettre ces affreux habits. » Et sans aucune crainte d’anachronisme, elles citèrent Oscar Wilde : « En matière d’importance suprême, c’est le style, pas le contenu, qui compte. »

Quand l’Arche fut prête, Noé appela les animaux à monter à bord et à occuper leurs cabines.

« Personne ne nous commande, dirent les licornes. Nous sommes des créatures libres ; nous invoquons la Déclaration universelle des droits de l’homme. » Et certaines des licornes les plus chevronnées ajoutèrent : « Ce soi-disant Déluge est une invention des hommes pour nous asservir. Ils nous feront porter d’abord des gilets de sauvetage, puis des chaînes. À bas l’impérialisme bureaucratique ! »

À ce moment même, les eaux atteignirent la cime des arbres les plus hauts. Tous les animaux, même les canards et les phoques, étaient sur l’Arche et regardaient avec peur les grandes vagues s’écraser sur leur jungle bien-aimée. Les licornes, accrochées aux dernières branches encore visibles, se moquaient d’eux : « Lâches ! Un peu d’humidité et ils retournent au nid ! Crédules ! Ils croient aussi au père Noël ! »

Mais cette dernière moquerie ne fut pas entendue, car une nouvelle vague, noire comme la nuit, couvrit chaque dernière brindille. Quand, après quarante jours et quarante nuits, les eaux se furent calmées et l’Arche atterrit sur le mont Ararat, parmi les animaux qui descendirent pour repeupler la terre décimée, il n’y avait pas une seule licorne.

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