Tout sonne autour de moi

«La pédagogie relevait du contact en chair et en os», pense l'auteur.
Photo: Olivier Douliery Agence France-Presse «La pédagogie relevait du contact en chair et en os», pense l'auteur.

Cher étudiant, chère étudiante,

Je t’écris, car je me suis ennuyé de toi. En mars dernier, notre fin de session a tourné court. En queue de poisson. Le confinement, la distance, la déshumanisation…

Je t’écris, car je m’ennuie encore de toi, ici et maintenant, alors que cette nouvelle session bat son plein et de l’aile tout à la fois.

Avant la pandémie, nous discutions à bâtons rompus. T’en souviens-tu ? Avant le début du cours, assis sur un pupitre, nous échangions sur tout, de rien. Même d’Occupation double, ton rendez-vous dominical. J’ai bu — avec un certain plaisir — au calice de Jay Du Temple pour nourrir nos discussions. Te faire rire. Tisser des liens entre Trudy et Nelligan. À la fin du cours, nous reprenions nos dithyrambes. Un dialogue informel, de proximité. C’est toi, alors, qui me parlais de Nelligan. J’écoutais. Trudy avait été éjectée. Nous nous donnions la main. J’avais accompli ma mission. De poésie, nous étions ivres et gais. C’était le bon temps, n’est-ce pas ? T’en souviens-tu ?

Ah ! J’oubliais… Tu n’as pas connu ce bon temps. C’est ta première session au collégial. Automne 2020. Nous ne discutons plus de Nelligan. Plutôt, je te parle de Nelligan. La nuance est importante. Exit le dialogue. J’enregistre des capsules vidéo. Seul. Je construis des questionnaires virtuels auxquels tu réponds. Seul. L’écran devient un mur entre ma passion pour Nelligan et l’émotion que je tente d’éveiller en toi. C’est un moindre mal, je sais, l’écran, la solitude de part et d’autre. Cette vitre de givre. En période de pandémie, c’est un moindre mal, je sais. Il faut l’accepter. OK. Mais c’est un mal quand même. Ça n’a plus rien de gai.

Depuis le début de la session, tout sonne autour de moi. Mon téléphone ne dérougit pas. Courriel, Zoom, moi à micro fermé. J’en perds un peu la tête… Et toi ? Bip lorsque tu lèves la main. Bib lorsque je pose une question. Bip, bip, bip. Maintenant, nous communiquons en silence par émoji de pouce interposé. « Ça va, groupe ? » Pouce, bip. « Des questions, groupe ? »Pouce, bip. « Pourquoi Nelligan, groupe ? » Pouce, bip. « On se revoit la semaine prochaine, groupe ? » Pouce. Bip. Bip. Bip… Mettre fin à la réunion pour tous.

Je t’écris pour te dire que tout sonne autour de moi. Dans le « bon vieux temps », début 2020, tout résonnait. Tout vibrait, plutôt. La littérature était essentiellement une question de vibration. De causerie entre écrivain et lecteur. De tête-à-tête entre toi et moi. La littérature était une question de relation. De transmission. La pédagogie relevait du contact en chair et en os. En chaleur et en présence. Nous nous aimions comme la poétesse et psychiatre Ouanessa Younsi aime ses patients. Rien ne s’immisçait entre nous. Pas d’écran, pas de bip. Une relation humaine pure et douce.

Je t’écris pour te dire qu’il existe une autre littérature que celle que nous verrons cette session-ci. Sans pixel. Sans écouteur. Une littérature qui se passe de webcaméra, de chat, de screencast, de signaux sonores qui annoncent quelque chose ou, le plus souvent, rien du tout. Il n’y a pas si longtemps, c’était la norme.

Je t’écris pour te dire que, cette session, nous irons à l’essentiel. La poutine facilement digeste comme les participes passés. L’analyse et la dissertation. Nous travaillerons les outils indispensables à ta diplomation. Pour la littérature ? J’essaierai. Mais après douze heures devant les cristaux liquides, tu comprendras que… Migraine. Nous irons à l’essentiel. Nous travaillerons à ta réussite scolaire.

Pour ta réussite éducative, culturelle, sociale ? Pour la littérature ?

Certains me disent que ça passera. Je me raccroche à cet espoir. Ça passera. Nous reviendrons au dialogue. Un jour. Aux précieux moments d’humanité, indissociables de l’enseignement de la littérature. Dieu merci, ça passera. Mais toi, toi mon cher, ma chère, devant l’écran aujourd’hui, tu seras sacrifié.e sur l’autel du 2.0. Je suis désolé… Sincèrement… J’aurais aimé qu’il n’en soit pas ainsi, mais c’est un moindre mal, je sais…

Tout sonne autour de moi. Bip. C’est toi qui m’écris. Un nouveau bip anxiogène. Malgré notre calendrier. Malgré mes courriels. Tu es perdu.

« Le cours de demain, il est en présentiel ou à distance, Monsieur ? » Bip. « En synchrone, Monsieur ? » Bip. « En asynchrone, Monsieur ? » Bip. « Je ne trouve plus l’hyperlien Zoom, Monsieur… » Bip. « Est-ce qu’il y a un cours, demain, Monsieur ? » Bip. « Nelligan, c’est qui, Monsieur ? » Bip… Tu es perdu, car tout sonne autour de toi.

Et dans tous ces bips, Nelligan chercher sa place. Et moi, la mienne. Et toi, toi qui n’auras pas connu autre chose… Je t’écris pour te dire que la littérature, ce n’est pas seulement ça, des bips.

Ton prof.


 
3 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 5 septembre 2020 12 h 59

    Cher enseignant du secondaire,

    Je t’écris, non pas que je m’ennuie de toi, ici et maintenant, alors que cette nouvelle session bat son plein et de l’aile tout à la fois. Je sais que tu es concerné pour ton emploi si l’école à distance devient inévitable et de façon permanente. T’en souviens-tu ? Avant le début du cours, assis sur un pupitre, nous échangions sur tout et de rien à dire des platitudes. Maintenant, nous communiquons par Internet et je peux demeurer à la maison et parler à mes amis à volonté qui sont entrecoupés par quelques sessions pédagogiques sur la plateforme Zoom.

    J’ai appris que je pouvais apprendre par moi-même si j’étais motivé. En tout cas, j’ai compris que l’apprentissage ne se fait pas par osmose et le simple fait d’être assis dans une salle de classe en présentiel ne garanti absolument aucun apprentissage. Apprendre, c’est toujours difficile.

    J’ai aussi appris que l’acte de communication se passe entre les deux oreilles de l’émetteur et du récepteur et que c’est seulement la forme et la distance qui varient. Tout est une question de relation comme dans la vie et pour que le cœur vibre, il faut que le cerveau fasse de même. Tu savais que la plupart du temps, je dormais dans ta classe. Maintenant, je ne peux plus faire de même à distance parce que les nombreux travaux à faire sont toujours au rendez-vous.

    J’espère en tout cas, cher enseignant, que tu ne seras pas sacrifié sur l’autel de l’école à distance 2.0 et que les responsables en éducation ne réaliseront pas qu’il est moins dispendieux de donner des services pédagogiques en ligne qu’en présentiel. En tout cas, moi personnellement, je serai mieux préparé à la 4e révolution industrielle, celle de l’automatisation numérique et de l’intelligence artificielle.

    Pour finir, je suis persuadé que Nelligan aurait « tripé » sur ce genre de communication. Peut-être aussi qu’il n’aurait pas fini dans un asile psychiatrique. Je t’écris enfin pour te dire que l’école à la maison, j’aime ça.

    Ton élève préféré (not).

    • Marc Therrien - Abonné 5 septembre 2020 22 h 28

      À vous lire, vous semblez si emballé par le monde à venir qui jaillira de la 4 ième révolution industrielle qu’on pourrait penser que vous regretterez d’être né trop tôt et de l’avoir manqué au moment où vous aurez à quitter l’actuel.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 6 septembre 2020 21 h 44

      Cher M. Therrien, le nombre d’étudiants qui pourront converser avec facilité en Science, Technologie, Ingénierie, Mathématiques (STIM ou STEM en anglais) est proportionnel à une société pleine d’espoir, de possibilité et d’avenir et inversement proportionnel au carré de la distance en kilomètres que les gens prennent pour aller dans les domaines les plus faciles ou seulement la respiration, le poul cardiaque, la tension artérielle et la présence physique sont nécessaires pour passer les dits cours.

      Vous savez aussi bien que moi que réussir, eh bien, c’est rater un échec. Et comme le disait si bien le grand pédo-philosophe Woody Allen : « Je m’intéresse à l’avenir car c’est là que j’ai décidé de passer le restant de mes jours ». « Priceless ».