Enseigner, tu-seuls ensemble

«L’absence de directive claire de la part de notre ministère l’illustre bien: l’éducation ne pèse pas bien lourd dans la balance, si ce n’est pour assurer la surveillance constructive des enfants pendant que leurs parents essaient de sauver l’économie», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images / iStockphoto «L’absence de directive claire de la part de notre ministère l’illustre bien: l’éducation ne pèse pas bien lourd dans la balance, si ce n’est pour assurer la surveillance constructive des enfants pendant que leurs parents essaient de sauver l’économie», écrit l'auteur.

Je devrais finaliser mon plan de cours, verser mes exercices sur Internet, mais je ne le fais pas. Je devrais configurer mes équipes sur Teams, enregistrer une vidéo à l’intention de mes ouailles, mais je ne le fais pas. À la place, je procrastine. Je remets tout à plus tard. Je perds mon temps. Mon département, dans une réunion virtuelle à la fin de la session dernière, avait eu la délicatesse de reporter d’une semaine la rentrée de l’automne. De se donner un répit, histoire de reprendre son souffle, de se donner un élan avant une session marquée par l’incertitude. À force d’être réquisitionné pour sauver les apparences, j’ai fini par perdre de vue la raison pour laquelle j’ai choisi de faire ce travail au départ.

Étonnamment, ce n’est pas pour les vacances, ce n’est pas pour les conditions de travail, ce n’est même pas pour le salaire ; c’est pour le privilège de pouvoir parler de quelque chose que j’aime à des gens qui ont la possibilité de l’aimer. Maintenant, désormais devrais-je dire, j’ai à peine la possibilité de les voir, ces gens. Je ne peux pratiquement plus leur parler, la plupart du temps par écrans interposés. Et, pédagogisme oblige, ce que j’aime tant, le texte, ses mots, est mis en pièces, décomposé dans des exercices structurés, emballé dans des ateliers à compléter à la petite semaine, en chemin vers la complétion de l’évaluation terminale. Exit le sens, le jugement, l’imagination, la sensibilité ; bienvenue épreuve uniforme de conformité linguistique. Au moins, le contact auprès des étudiants rachetait un peu les compromis institutionnels auxquels je soumettais les œuvres à l’étude. Désormais, à l’heure de la pandémie, à l’heure des distances obligatoires, ces exercices, ces évaluations, c’est à peu près tout ce qui nous reste.

Au Québec, on se dit « ça va aller » parce qu’on est habitués à la pensée magique. Difficile d’effacer en nous les traces laissées par des décennies de prières. L’absence de directive claire de la part de notre ministère l’illustre bien : l’éducation ne pèse pas bien lourd dans la balance, si ce n’est pour assurer la surveillance constructive des enfants pendant que leurs parents essaient de sauver l’économie.

En ne m’attelant pas à ma tâche, je l’exécute pourtant parfaitement : je réponds au vide par le vide. Yvon Rivard, dans Le chemin de l’école, se demandait, dans la foulée de la grève étudiante de 2012, comment enseigner devant des classes vides. Notre époque radicalise cette interrogation : comment enseigner dans des classes vides sans professeur ?

Mais je ne tiendrai pas. Je n’en suis pas capable. Parce que j’aime enseigner. Parce que je ne veux pas laisser tomber mes élèves. Vous remarquerez que les mots « art », « culture », « beauté » n’apparaissent pas dans ce texte, qui parle pourtant de littérature et d’enseignement.

Ce n’est pas le monde que je veux pour nous, un monde technocratique de « tu-seuls ensemble », dixit la Marie-Lou de Michel Tremblay, scotchés à leur écran, à l’abri de la douleur, à l’abri de la vie. Je vois dans le fait de remplir à moitié les places dans ma classe, une semaine sur deux, dans le respect des mesures sanitaires en vigueur, une victoire contre le néant.


 
5 commentaires
  • Serge Gagné - Abonné 5 septembre 2020 14 h 58

    Imaginez-vous, cher monsieur

    Imaginez-vous, cher monsieur Beauchemin-Lachapelle, qu'en mars dernier a éclaté chez nous ce que nous avons tout de suite appelé une pandémie, pour nous conformer à la terminologie de l'OMS (ç'aurait pu être simplement une épidémie, mais je m'égare...).

    Donc, imaginez-vous qu'a éclaté chez nous une pandémie qui a fait beaucoup de morts. Il nous a fallu arrêter pratiquement toutes les activités pour nous confiner, nous protéger. C'est une situation EXCEPTIONNELLE qui a nécessité - et qui appelle encore - des mesures EXCEPTIONNELLES. C'est bien beau chialer, mais avez-vous des solutions à proposer? Le gouvernernement, les personnes qui ont été élues, font leur possible. Pour elles aussi, c'est du nouveau, du jamais-vu.

    Alors, s'il vous plaît, cessez vos jérémiades et proposez des options de rechange. Et vous écrivez, faussement : « ...dans ce texte, qui parle pourtant de littérature et d’enseignement. » Où ça? Vous n'avez jamais parlé de littérature - et si peu d'enseignement - dans votre texte, cher monsieur. Ça aurait été bien que vous le fassiez pourtant. Vous nous avez exposé vos doléances, vos plaintes. Je sais que ce n'est pas l'fun, mais après tout, vous êtes bien payé. Vous n'êtes pas dans les souliers des milliers de personnes effectuant des tâches ingrates qui ont perdu leur emploi. Allez, monsieur, un peu de nerf! Faites contre mauvaise fortune bon coeur!

    Il y a bien eu une épidémie majeure en 1918-1919. Il a bien fallu que les gens de l'époque se retroussent les manches. Et il me semble qu'au bout du compte, cela ne nous a pas empêché comme peuple de progresser; il me semble en tous cas... Comme dirait l'autre, ils sont passés au travers.

    À bon entendeur, salut!

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 5 septembre 2020 15 h 26

    Les centres d'achat sont ouvert et les Cégeps sont fermés, c'est décourageant...
    Merci de ne pas lâcher vos élèves, un vaccin viendra, on a plus que jamais besoin des enseignants pour faire une différence, pour le reste, un chaos complet à n'y rien comprendre, tenez bon!!

  • Renaud Giraldeau - Inscrite 5 septembre 2020 17 h 58

    Un défaitisme décevant

    La présence en classe compromise par la Covid-19 ne devrait pas compromettre vos intentions pédagogiques. Si celles-ci sont claires, il y a des moyens à votre portée pour les réaliser avec des évaluations qui correspondent! Levez un peu la tête, le professionnel c'est vous après tout. Vos étudiants vous attendent!

  • Manon Hardy - Abonné 6 septembre 2020 10 h 15

    Enseigner, tu-seuls ensemble

    Bonjour M. Beauchemin Lachapelle,
    J'ai lu avec intérêt votre article. Votre volonté de transmettre votre passion aux jeunes me touche beaucoup. Nous avons tellement besoin d'enseignants passionnés! Toutefois, le travail de l'enseignant est aussi d'appuyer ses étudiants, de les motiver à poursuivre leurs objectifs et ce, même dans des circonstances plus difficiles. Les enseignants jouent un rôle clé en ce sens. Je comprends très bien les grands défis que représente l'enseignement en ce moment. Si la situation est difficile pour les enseignants, elle l'est certainenent aussi pour nos jeunes et je ne crois pas que la lecture de votre article les stimuleront à reprendre leurs cours la semaine prochaine! Nous éprouvons tous des moments de découragement et de questionnements mais restons positifs et aidons nos jeunes à poursuivre leurs études, malgré ces difficultés temporaires. A mon avis, ces grands bouleversements sont aussi une opportunité pour nous tous d'être créatifs, innovateurs et de poursuivre malgré tout nos objectifs.

  • Denise Bouchard - Abonné 6 septembre 2020 11 h 48

    De quel côté le courage se situe-t-il?

    Cher professeur,
    Merci d'avoir le courage et les mots pour défendre l'humanisme dans ces lieux d'apprentissage, de transmission, si essentiels à nos jeunes.
    Merci de prendre une parole libre et sensée alors que l'air du temps fait perdre nuance et espoir.
    Merci d'être qui vous êtes, debout, maître de votre éthique professionnelle, faisant fi, je l'espère, de ceux qui devant votre courage, évoquent le passé, jérémiades, défaitisme.
    Merci de nous rappeler le cri existentiel de la Marie-Lou de Michel Tremblay: " tu-seuls ensemble".
    La littérature, révélatrice, libératrice, vous semblez l'incarner.