Montréal, une métropole canadienne comme les autres?

«L’adoption d’une Loi sur l’interculturalisme permettrait d’officialiser ce modèle sociopolitique de reconnaissance de la diversité et d’intégration en français des personnes immigrantes», estime l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «L’adoption d’une Loi sur l’interculturalisme permettrait d’officialiser ce modèle sociopolitique de reconnaissance de la diversité et d’intégration en français des personnes immigrantes», estime l'auteur.

Il semble désormais évident que la Ville de Montréal évite de prendre clairement position en faveur du modèle d’intégration et de reconnaissance de la diversité qui devrait caractériser la société québécoise. À ce chapitre, le discours de la municipalité sur le vivre-ensemble et l’inclusion soulève de sérieuses inquiétudes. Non seulement traduit-il un refus de penser une intégration des nouveaux arrivants adaptée au contexte québécois, mais il est symptomatique de l’écart grandissant qui se creuse entre la métropole et le reste du Québec.

Cette situation, les décideurs gouvernementaux peuvent notamment l’infléchir par l’établissement d’une consultation publique sur la place de Montréal au sein de la nation québécoise, et en allant de l’avant avec l’adoption d’une Loi sur l’interculturalisme.

Dans les années 1960, le gouvernement fédéral dirigé par Leaster B. Pearson prit acte de l’incompréhension mutuelle entre les Canadiens anglais et les Canadiens français et institua la Commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme pour faire la lumière sur le mal qui déchirait le pays. Le gouvernement du Québec devrait aujourd’hui s’en inspirer et se pencher sérieusement sur la perception grandissante de l’existence d’une rupture profonde entre la métropole et le reste du territoire, comme l’a récemment déploré Régis Labeaume.

Présidée par des commissaires neutres et indépendants, une consultation publique permettrait de documenter cet écart culturel, mais également politique, économique et social afin de formuler des recommandations tangibles pour y remédier. Elle pourrait entre autres aborder les enjeux liés au système politique montréalais, aux pouvoirs de la métropole, à la lutte contre le racisme et la discrimination systémiques, à l’anglicisation et à la place que doit y occuper la langue française, et au développement économique.

Cette déconnexion n’est pas nouvelle et découle de l’insouciance des gouvernements successifs quant à l’importance de l’espace montréalais pour le devenir de la communauté politique québécoise. Dans l’imaginaire national, la métropole représente le symbole de la reconquête des francophones sur leur destin collectif. Elle peut leur donner de l’assurance ou alimenter leurs insécurités. Grâce à son riche tissu associatif, Montréal est aussi le principal lieu de dialogue interculturel au Québec, ce qu’illustre l’effervescence citoyenne entourant la consultation sur le racisme et la discrimination systémiques tenue en 2019.

Mettre un terme aux hésitations

L’intérêt des partis d’opposition pour l’interculturalisme semble avoir eu raison du courage politique du gouvernement de la Coalition avenir Québec. Voulant se distinguer de ses adversaires, ce dernier n’a pas accueilli favorablement le projet de loi en la matière proposée par la députée de Marie-Victorin, Catherine Fournier, ni l’ouverture de la Commission-Jeunesse du Parti libéral du Québec et de sa nouvelle cheffe.

Il convient ainsi de se demander comment ce gouvernement peut se faire un critique crédible du multiculturalisme, du bilinguisme et de l’individualisme soutenus par le gouvernement central du Canada, alors qu’il se refuse à l’idée de se doter d’orientations claires.

L’adoption d’une Loi sur l’interculturalisme permettrait d’officialiser ce modèle sociopolitique de reconnaissance de la diversité et d’intégration en français des personnes immigrantes. Il lèverait en cela l’ambiguïté sur sa définition, généralement associée à la promotion du dialogue entre les porteurs de différences au sein d’une culture commune à construire et prenant ses racines dans l’expérience historique de la majorité d’ascendance canadienne-française.

Cette loi fournirait enfin des orientations cohérentes aux partenaires en intégration, comme les organismes communautaires et les villes. En outre, la traduction en langue anglaise de certains documents publics produits par l’appareil municipal montréalais et le recours par ses élus au bilinguisme dans leurs communications rappellent la mise en cause dans la métropole du principe du français comme langue publique commune.

Le processus menant à la sanction de cette loi rendrait aussi possible la réactualisation de l’interculturalisme selon des impératifs plus fidèles à notre époque. Il serait par ailleurs bénéfique qu’il intègre une perspective antiraciste. Dans une société libérale comme la nôtre, les termes de l’appartenance ne constituent plus le monopole d’un groupe spécifique ; ils doivent plutôt être (re)négociés sur une base régulière. N’en déplaise à ses détracteurs, la mobilisation autour du mouvement Black Lives Matter fait de la perspective antiraciste une condition minimale au dialogue sur l’interculturalisme, et plus largement sur le nationalisme au Québec. Ce travail de réflexion, il appartient dorénavant à la jeunesse de s’en saisir. Quant au travail de législation, la balle est dans le camp du gouvernement.


 
7 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 5 septembre 2020 08 h 56

    L'« interculturalisme » est-il vraisemblable ?

    Avant d'imaginer une loi sur l' «interculturalisme », il faudrait le définir plus clairement. Pour l'heure, les dictionnaires français ne reconnaissent pas ce mot. Et ce concept flou n'est appliqué nulle part dans le monde.

    Le seul élément que l'auteur identifie dans cet « interculturalisme », dont la cohérence n'est ni démontrée ni adoptée ici-bas, est la langue française. Pourquoi cet a priori ? Pourquoi pas un « interculturalisme » en anglais, tant qu'à faire ? La langue française est-elle la seule chose qui définit les Québécois ? Et les Québécois anglophones « de souche » devraient-ils adopter la langue française en tout temps sur la place publique ? Peut-on être Québécois et parler anglais la plupart du temps ?

    Plutôt que d'essayer d'échafauder un invraisemblable « interculturalisme », il faut plutôt réfléchir à une réalité clairement reconnue, le pluralisme, qui s'est développé depuis des décennies dans les démocraties libérales. La dimension pluriethnique est une des constitutantes du pluralisme. La question importante est : comment assurer une cohésion sociale et une cohérence culturelle dans une société pluraliste et pluriethnique ? Comment définir et cultiver ce que nous avons en commun plutôt que d'insister sur les différences et la diversité qui morcellent la société en sous-groupes ?

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 septembre 2020 09 h 25

      L'interculturalisme est un autre mot, possiblement plus acceptable, mais qui justifie le communautarisme, le sectarisme et le tribalisme de groupes ethniques qui ne veulent pas s'intégrer.
      C'est le contraire de la cohésion sociale et du bien-vivre ensemble. La différence et l'ouverture à la diversité ne veulent pas dire le retour à la barbarie des valeurs misogynes du 7e siècle.
      Arrêtons de dorloter l'intégrisme au nom de la diversité. Dans une société civilisée, il faut embrasser deux valeurs intrinsèques des Lumières: la liberté d'expression et l'esprit critique.

    • Claude Bariteau - Abonné 6 septembre 2020 09 h 48

      Vous posez de bonnes questions à M. Carpentier sur l'inter-culturalisme, un concept socio-culturel inventé par l’historien et sociologue Gérard Bouchard dans son effort pour ancrer la « nation » ethnoculturelle définie différemment par des partis politiques et nombre d’intellectuels en opposition à la nation canadienne devenue post-nationale en 1982.

      La constitution de 1982 a fait du multiculturalisme le ciment de l’empire canadien à l’encontre des vues de la commission Laurendeau-Dunton et des avancées du PM Pearson, car, pour les penseurs canadiens, reconnaître une « nation » politique au Québec serait un premier pas vers l’affirmation d’un État indépendant qui mettrait fin efforts des Britanniques immigrés dans les colonies de sa majesté pour s’approprier et conserver le contrôle du pouvoir, ce qui impliquait la banalisation de toutes les nations ethnoculturelles, sauf celles des Premières Nations.

      Montréal s’active ainsi depuis les années 1982. Aussi l’inter-culturalisme n’a pas de place, car il créerait à Montréal des vues intégratives aux antipodes de celles du Canada fondé sur le multiculturalisme et un nationalisme post-national. Le seul espace ethno-national toléré au Québec est celui des régions.

      Voter une loi provinciale promouvant l’inter-culturalisme serait un rejet de la constitution canadienne et de la charte qu’elle comprend. Le PM du Québec n’osera pas, encore moins la mairesse de Montréal.

      Il n’y a pas cinquante façons de procéder. L’une est de changer la constitution, ce qui fera du Canada le décideur et le Québec un quémandeur. L’autre est de créer sur le territoire du Québec un État indépendant, que seul le peuple québécois peut réaliser avec ses membres qui se définissent en futurs citoyens et futures citoyennes de cet État et procèdent par débats à établir les règles du « vivre ensemble » au Québec.

      Ne pas créer cet État, c’est accepter l’ordre canadien actuel et quémander un espace devenu inaccessible.

  • Micheline Labelle - Abonnée 5 septembre 2020 09 h 10

    Montréal, une métropole canadienne

    votre texte est excellent. Il faudrait illustrer maintenant les impacts concrets d'une Loi sur l'interculturalisme sur l'esprit et la gestion de Montréal

  • Pierre Jasmin - Abonné 5 septembre 2020 13 h 24

    d'excellentes questions posées par ce doctorant en science politique

    "Grâce à son riche tissu associatif, Montréal est aussi le principal lieu de dialogue interculturel au Québec, ce qu’illustre l’effervescence citoyenne entourant la consultation sur le racisme et la discrimination systémiques tenue en 2019."
    Son rappel d'un mémoire par Catherine Fournier est aussi à propos.
    Ce sont des questions que les Artistes pour la Paix se posent, en ayant répondu le 28 juin à une prise de position anti-loi 21 publiée par Ricochet (angl.) le 25 juin sans qu'il n'y ait eu de la part de son auteur Ehab Lotayev quelque réponse.
    On s'active donc à relancer la question...

  • Jean-Marie Desgagné - Abonné 5 septembre 2020 20 h 16

    L'interculturalisme

    Ce modèle d’organisation de la diversité culturelle, appelé communautarisme en France, peut être vu comme un ensemble de collectivités de migrants vivant à l’égal de la société d’accueil et libres de conserver leurs modes de vie. Il en découle que la société d’accueil doit ajuster sa conduite afin de s’adapter à ces collectivités non désireuses de s’intégrer. C’est ainsi qu’en France on reproche à l’État son attitude électoraliste qui prête une oreille trop attentive à certaines communautés «qui se posent en victimes pour conquérir l’espace public afin de vivre comme dans leur pays» (Guillaume Roquette, Figaro magazine, 15/11/10). L’exemple français peut servir aux Québécois qui s’imaginent qu’en acceptant chez eux l’interculturalisme, ce qui va contre la raison et les données probantes, ils verront quand même les migrants s’intégrer à la culture québécoise.

    Jean-Marie Desgagné
    Québec

  • François Beaulé - Inscrit 6 septembre 2020 14 h 30

    Montréal, le Parti libéral et cet hypothétique « interculturalisme »

    Lire l'éditorial du Devoir du 10 août 2019
    https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/560411/jeunes-liberaux-divisions-sur-l-interculturalisme

    La perspective qu'ajoute ici David Carpentier est centrée sur Montréal, de plus en plus habitée par des immigrés. La ville et l'île vont inévitablement affirmer des positions politiques différentes de celles du reste du Québec. Via des manifestations et par le pouvoir municipal. La démographie précède la politique.