Des producteurs dénoncent l’abandon du Fonds Harold Greenberg

«Le secteur de la production cinématographique et télévisuelle a engendré plus de 47 000 emplois au Québec l’an dernier», rappellent les signataires.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Le secteur de la production cinématographique et télévisuelle a engendré plus de 47 000 emplois au Québec l’an dernier», rappellent les signataires.

Lettre envoyée à Karine Moses, présidente de Bell Média Québec et présidente, direction du Québec de Bell

Je me permets de vous écrire afin de manifester ma profonde inquiétude en apprenant, le vendredi 28 août dernier, que le Fonds Harold Greenberg (FHG) va définitivement mettre fin, et ce, 24 heures ouvrables plus tard, aux volets d’aide à la prise d’option, d’aide à la scénarisation et d’aide au parachèvement de l’écriture, puis dans un deuxième temps au volet d’aide à la production de longs métrages de fiction du Programme de langue française.

Je suis productrice en cinéma. J’exerce mon métier avec plaisir et reconnaissance, malgré tous ses défis, depuis bientôt 10 ans. Dix années où j’ai eu le bonheur de produire trois longs métrages et une douzaine de courts métrages, accompagnée de dizaines de scénaristes et de réalisateurs, de centaines d’artistes et de techniciens. Des artistes et des artisans qui dépendent du financement que nous pouvons trouver, comme producteurs, afin de leur donner des conditions de travail respectables. Un milieu qui contribue non seulement à la culture, mais aussi à l’économie du Québec.

En effet, le secteur de la production cinématographique et télévisuelle a engendré plus de 47 000 emplois au Québec l’an dernier. À Montréal, les industries créatives se positionnent au deuxième rang pour ce qui est du taux d’emploi et ont, en 2012, généré « 8,6 milliards de dollars en retombées économiques pour la région métropolitaine de Montréal ». En 2019, c’est à la hauteur de 465 millions que la production cinématographique à elle seule a contribué au PIB canadien.

Le poids économique de notre secteur et les répercussions de son débalancement créées par ces fermetures ne sont pas à sous-estimer. Au-delà de l’importante question culturelle, je me dois de porter à votre attention les conséquences économiques qui découlent de la décision de Bell Média de ne plus contribuer au Programme de langue française du FHG.

Plusieurs coups durs

Je comprends que la date de fin de ces programmes correspond à la fin des obligations contractuelles de Bell Média envers le FHG suivant l’acquisition d’Astral en 2013. Mais cette transaction remonte à plus de sept ans. En sept ans, notre industrie a subi plusieurs coups durs. Que l’on pense à la réduction des crédits d’impôt à la production cinématographique en 2014, à l’augmentation (grandement justifiée, cela dit) des cachets des scénaristes, réalisateurs, techniciens et artistes à la suite de la renégociation des ententes collectives, aux fonds des institutions publiques qui n’ont pas suivi l’augmentation des coûts de développement et de production, et finalement à la pandémie de COVID-19. Plus que jamais, notre secteur et nos entreprises sont fragilisés. Plus que jamais, nous avons besoin du Fonds Harold Greenberg et de ses programmes essentiels.

Le FHG était le seul à offrir un soutien direct à la prise d’option d’œuvres préexistantes (romans, pièces de théâtre, etc.) et le seul à soutenir le parachèvement de l’écriture. Le développement est le parent pauvre du financement, alors qu’il constitue pourtant le fondement de la richesse de notre contenu : le scénario, l’histoire, la recherche. Faire des coupes dans le développement, c’est faire des coupes dans la valeur, l’unicité et la qualité de nos œuvres cinématographiques.

En tant que présidente de Bell Média au Québec, nous comptons sur vous pour représenter et protéger la culture francophone au sein de cette importante entreprise. Vous avez affirmé que vous alliez continuer à contribuer à la culture francophone canadienne et à la faire rayonner par l’entremise de Super Écran et de Crave, et par votre soutien aux festivals de cinéma. Cependant, comme vous le savez, Super Écran et Crave ne font que très rarement de préachat de longs métrages. Et même lorsque c’est le cas, les licences de préachat ne financent pas le développement des projets. Et pour faire rayonner nos œuvres dans les festivals de cinéma, encore faut-il avoir eu les moyens de développer et de produire des films. Ces éléments, qui sont déjà en place, ne viennent donc nullement compenser les volets fermés au FHG.

Si vous voulez des œuvres de qualité à diffuser, si Bell Média est bel et bien, tel que le dit votre politique d’entreprise, un « chef de file en matière de création de contenus au Canada » et une « fidèle partisane du contenu canadien », participer au financement du développement et de la production des œuvres francophones est plus qu’essentiel.

Je vous invite de tout cœur à reconsidérer cette décision, à écouter le point de vue des acteurs du milieu et à maintenir les volets du Programme de langue française du Fonds Harold Greenberg.

* Cette lettre est signée par : Fanny-Laure Malo, La Boîte à Fanny (Sarah préfère la course, Pays, Le Rire) Patricia Bergeron, Productions Leitmotiv (Nina, La chambre, Les deuxièmes) Annick Blanc, Maria Gracia Turgeon, Midi la nuit (Fauve, Brotherhood, Pre-Drink) Catherine Chagnon, Microclimat Films (Les sept dernières paroles, Rue de la victoire, Bootlegger) Sylvain Corbeil, Metafilms (Mommy, La femme de mon frère, Jeune Juliette) Antonello Cozzolino, Attraction Images (Mon cirque à moi, Pieds nus dans l’aube, MAFIA Inc.) François Delisle, Films 53/12 (Chorus, Une jeune fille, Le météore) Luc Déry, Kim McCraw, Élaine Hébert, micro_scope (Incendies, Monsieur Lazhar, Gabrielle) Pierre Even, Item 7 (Rebelle, Brooklyn, Bon cop Bad cop 2) Christine Falco, les films Camera Oscura (L’amour, Le Cyclotron, Roche papier ciseaux) Le CA des Films de l’Autre au nom des 54 membres producteurs-réalisateurs (Avant les rues, les Démons, Le Semeur, Claire l’hiver) Félize Frappier, Max Films Media (Kuessipan, Corbo, Ville-Marie) Roger Frappier, Max Films (Le déclin de l’empire américain, Jésus de Montréal, La Grande séduction) Nancy Grant, Metafilms et Productions Sons of Manual (Matthias & Maxime, Juste la fin du monde, Mommy) Julie Groleau, Couronne Nord (Jusqu’au déclin, Viaduc, Jojo) Étienne Hansez, Bravo Charlie (Chien de garde, Souterrain) Martin Laroche, Productions Sisyphe (Les Manèges Humains, Tadoussac) Christian Larouche, Les films Opale (Gerry, Louis Cyr, Junior Majeur) René Malo, Productions Laurem (Le déclin de l’empire américain, Les portes tournantes, Sonatine) Sarah Mannering, Fanny Drew, Colonelle films (Une colonie, La Coupe) Louis Morissette, Louis-Philippe Drolet, KO24 (Le Guide de la famille parfaite, Le Mirage) Stéphanie Morissette, La maison de prod (Les Affamés, Vic+Flo ont vu un ours) Kim O’Bomsawin, Alexandre Bacon, Terre Innue (Innu Nikamu : Chanter la résistance, Je m'appelle humain) Hany Ouichou, Coop video (Les Barbares de la Malbaie, Prank, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau) Bernadette Payeur, ACPAV (Antigone, La disparition des lucioles, Le Démantèlement) Éric Piccoli, Babel Films (Écrivain public, Les Rose, Projet-M) Jeanne-Marie Poulain, Art & essai (Ta peau si lisse, Les Barbares de la Malbaie) Marie-Claude Poulin, MCP Productions (Café de Flore, Rebelle, Brooklyn) Nicole Robert, Go Films (1991, 1987, 1981, Nelly) Jean-François Roesler, Exogene films (Les Fleurs oubliées, Le Nid) Denise Robert, Cinémaginaire (De père en flic, Les invasions barbares, Maurice Richard) Nancy Florence Savard, 10e ave Inc. (Le Coq de St-Victor, Nelly et Simon: Mission Yéti, Félix et le trésor de Morgäa) Gabrielle Tougas-Fréchette, Voyelles Films (The Twentieth Century, All You Can Eat Bouddha, Le Cœur de Madame Sabali) Ziad Touma, Couzin Films (Répertoire des villes disparues, Le bruit des arbres, L’ange gardien) François Tremblay, Lyla Films (La Passion d’Augustine, Vivre à 100 milles à l’heure, Et au pire, on se mariera)

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