Revisiter notre héritage en art public

«Je suggère des balises qui pourraient faire partie d’une politique de la commémoration que nous attendons depuis l’adoption de la Politique du patrimoine», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Je suggère des balises qui pourraient faire partie d’une politique de la commémoration que nous attendons depuis l’adoption de la Politique du patrimoine», écrit l'auteur.

Lettre adressée à la mairesse de Montréal, Valérie Plante

Après des dizaines de peinturlurages sans grandes conséquences et dans la vague de déboulonnements ou de destructions de statues dans les Amériques, en Europe et ailleurs dans le monde, celle de John A. Macdonald à Montréal est tombée il y a quelques jours.

Je désire vous faire part de ma réflexion de citoyen et de professionnel particulièrement intéressé par les enjeux de commémoration dans l’espace public, sous la forme d’art public ou de toponymie, en ce qui concerne les gestes que votre administration devra poser sous peu.

D’hier à aujourd’hui

Sans attendre que de tels événements se répètent, la Ville de Montréal aurait avantage à examiner sans délai la pertinence des éléments controversés de sa collection d’art public et, après examen des valeurs exprimées par les œuvres, du profil des individus commémorés, ainsi que des valeurs patrimoniales et culturelles des monuments, envisager au cas par cas les différentes stratégies pour rendre civiquement acceptables certaines œuvres héritées du passé et marquées des valeurs de ceux qui les ont érigées, mais qui peuvent apparaître offensantes aujourd’hui.

Pour réaliser cet examen, la Ville doit bien sûr s’appuyer sur son Bureau d’art public et sur son Conseil du patrimoine, qui réunit déjà des expertises précieuses et variées. Mais je vous recommande aussi de réunir des ressources plus larges de la société civile pour éclairer cette démarche. À l’exemple de villes comme New York (Mayoral Advisory Commission on City Art, Monuments and Markers) ou Londres (Commission for Diversity in the Public Realm), vous pourriez mettre sur pied une commission formée d’universitaires, de professionnels et de membres du milieu associatif dans les domaines du patrimoine, de la culture, de l’histoire et des droits civiques.

Cette commission pourrait explorer les diverses voies adaptées à chaque cas controversé, selon l’évaluation de l’existence d’un réel problème d’acceptation sociale et de sa gravité : le maintien en l’état ; la mise en place in situ d’une interprétation nouvelle ou « réparatrice » de l’œuvre controversée ; l’installation d’une nouvelle œuvre, à proximité immédiate, supportant un autre récit que celui porté par l’œuvre controversée ; le déplacement dans un lieu d’interprétation hors de l’espace public, un musée par exemple, où la contextualisation pourra se faire tout en permettant d’apprécier la qualité esthétique de l’œuvre ; la mise hors jeu, le déboulonnement et la mise en entrepôt, s’il faut se rendre jusque-là.

Je me permets aussi de vous suggérer des balises qui pourraient faire partie d’une politique de la commémoration que nous attendons depuis l’adoption de la Politique du patrimoine et qui éviterait que les possibles faux pas commémoratifs d’aujourd’hui provoquent les controverses et le vandalisme de demain. Culture Montréal, lors de son forum « L’art public à l’épreuve de la commémoration corrigée » du 7 octobre dernier, a permis à plusieurs intervenants d’ici et d’ailleurs de partager leurs réflexions.

Des recommandations

J’y ai formulé certaines recommandations : l’usage des plus hauts critères d’exemplarité dans la sélection de personnes dignes d’hommages ; l’établissement de plus longs délais de réflexion après le décès des personnes, avant que les projets de commémoration puissent aller de l’avant (de 5 à 10 ans, au lieu d’une année comme c’est le cas actuellement à Montréal) ; le développement de formes temporaires ou virtuelles de commémoration.

J’y proposais aussi l’idée que la commémoration devrait avoir comme sujets, plutôt que des individus, des thèmes, des valeurs, des réalisations et des événements dont l’acceptabilité sociale serait plus facile à obtenir et qui auraient une pérennité plus longue dans la mémoire collective.

J’y défendais enfin que la protection et la mise en valeur de notre patrimoine bâti et naturel était probablement la façon la plus intéressante et la plus durable de célébrer le souvenir de ceux et celles qui y ont vécu, qui y ont œuvré et qui s’y sont distingués par leurs idées, leurs réalisations et leur contribution au progrès social de notre communauté.

Il est à espérer que cet événement récent permettra à la Ville de Montréal de s’engager rapidement dans l’examen des pièces controversées de sa collection patrimoniale d’art public.