Pourquoi amputer l’histoire de l’Occident?

«Au-delà même de sa justification calamiteuse, cette nouvelle réforme entraînera aussi, selon toute vraisemblance, une désaffection encore plus vive des étudiants envers les sciences humaines, l’histoire en particulier», écrit l'auteur.
Photo: Michael Monnier Le Devoir «Au-delà même de sa justification calamiteuse, cette nouvelle réforme entraînera aussi, selon toute vraisemblance, une désaffection encore plus vive des étudiants envers les sciences humaines, l’histoire en particulier», écrit l'auteur.

Désolante nouvelle : les cégépiens qui effectuent leur rentrée seront parmi les derniers à recevoir quelques petites heures d’enseignement obligatoire sur l’histoire de l’Antiquité ou du Moyen Âge. C’est que, dans la prochaine mouture du programme de sciences humaines, c’est près de la moitié du contenu du désormais défunt cours d’Initiation à l’histoire de la civilisation occidentale qui passera à la trappe, débité par une assemblée frileuse de profs et par un comité ministériel un brin trop zélé.

La décision a été prise il y a quelques mois. Des enseignants ont protesté, en vain, contre cette grossière amputation d’un programme déjà anémique. Avec raison. Car le principal problème de ce seul cours d’histoire obligatoire du cursus de sciences humaines est bien connu : il est impossible d’enseigner trois millénaires d’histoire occidentale, des Grecs anciens à l’hégémonie américaine, en 45 heures. La matière est trop riche, le temps, trop court.

Il faudrait mieux former les maîtres à l’université, doubler le temps d’enseignement, ajouter une session, diviser le contenu en deux grands blocs. Cela demanderait évidemment un patient travail de recomposition de la formation et du programme, de même que des négociations serrées avec les lobbys et autres coteries disciplinaires qui protègent férocement leurs acquis.

Les profs d’histoire ayant massivement rejeté le statu quo lors d’un vote, la formule actuelle était sérieusement compromise. Et voici donc la solution du ministère et de son comité : couper plus des deux tiers de l’ancien espace chronologique, qui était déjà réduit, en pratique, au tiers de l’enseignement effectif.

Raisonnement absurde

Derrière la petite politique scolaire se cachent deux autres éléments-clés. Le premier est bassement pragmatique et répond à la logique de l’intérêt de l’étudiant (comprendre : du client) : comme celui-ci ne s’intéresse pas au passé lointain, donnons-lui ce qu’il veut. C’est en grande partie faux, bien entendu, mais l’argument est populaire.

Le second élément est plus pernicieux : les décideurs eux-mêmes (et certains enseignants) sont convaincus que l’enseignement des périodes historiques reculées est moins profitable que celui du passé récent. En d’autres termes : l’histoire de l’Antiquité et du Moyen Âge ne serait pas nécessaire à la compréhension du présent, cette réflexion sur les enjeux contemporains devenant le seul objectif valable du cours.

Le raisonnement est absurde : l’histoire est affaire de continuité et de nombreux phénomènes contemporains trouvent leurs racines dans les civilisations anciennes ou le monde féodal, dont nous sommes les héritiers. Couper l’étudiant de ces éléments, c’est le priver des bases essentielles d’une réflexion historique et de références culturelles qui ont toujours cours. C’est penser petit : trop petit.

La volonté de rattacher l’enseignement à l’actualité est évident : on veut mettre l’élève en contact avec ce qu’il connaît et éviter à tout prix ce qu’il ne connaît pas. Or, l’histoire, paradoxalement, est aussi faite de ruptures : les mondes anciens étaient radicalement autres. Les escamoter, c’est contribuer à réduire radicalement les horizons des étudiants qui, non seulement seront privés d’une culture humaniste, mais aussi des outils qui leur auraient permis de penser le changement et la diversité historiques, de découvrir que les hommes et les femmes ont déjà vécu autrement, en d’autres temps, en d’autres lieux. Rien de plus étonnant qu’un Romain de l’Empire, rien de plus dépaysant que le féodalisme, pour peu qu’on s’y attarde.

Désaffection

Au-delà même de sa justification calamiteuse, cette nouvelle réforme entraînera aussi, selon toute vraisemblance, une désaffection encore plus vive des étudiants envers les sciences humaines, l’histoire en particulier. Mis en contact avec un univers de plus en plus réduit, et donc de moins en moins susceptible d’éveiller leur intérêt ou même de susciter leur vocation, les cégépiens obtiendront, à terme, une formation de moindre qualité.

Tel étudiant qui, allumé par trois séances sur l’histoire du Moyen Âge dans le cadre du cours Initiation à l’histoire de la civilisation occidentale, se serait inscrit la session suivante à un cours à option en histoire médiévale, ne pourra plus vivre cet éveil fondateur. Privés de cet apport, certains cours au choix, suivant une tendance déjà lourde, ne seront plus offerts, faute de participants.

Selon la même logique, les conséquences de cette décision à courte vue se feront aussi sentir à l’université, entraînant la mort lente et prévisible de programmes d’histoire et d’études anciennes et médiévales, souvent déjà exsangues. Les maîtrises et les doctorats dans ces domaines se feront plus rares. La perte d’expertise sera concrète et les prochaines générations d’enseignants seront encore moins bien outillées que celles qui, aujourd’hui, doivent renoncer ou renoncent d’elles-mêmes à transmettre et à faire comprendre un passé fascinant, mais complexe.

Ce qu’on risque d’introduire aujourd’hui, c’est un appauvrissement généralisé du savoir et de la culture historiques. Par fidélité aux idéaux humanistes, qui sont aussi ceux de notre système d’éducation, le ministre doit refuser de donner son aval à cette refonte borgne, riche de dangers.

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