«Escouade 99» ou l’histoire d’un rendez-vous manqué

Patrick Huard a fait un pas dans la bonne direction en choisissant Widemir Normil et Fayolle Jean Jr., deux acteurs haïtiens, pour jouer les personnages du capitaine Holt et de Terry Jeffords. Mais en laissant de côté les autres minorités québécoises, le travail de Huard n’est pas une réelle adaptation. C’est une pâle copie, qui est passée à côté de ce qui a fait le succès de l’émission américaine: son ancrage dans la réalité locale, estime l'autrice.
Photo: Club Illico Patrick Huard a fait un pas dans la bonne direction en choisissant Widemir Normil et Fayolle Jean Jr., deux acteurs haïtiens, pour jouer les personnages du capitaine Holt et de Terry Jeffords. Mais en laissant de côté les autres minorités québécoises, le travail de Huard n’est pas une réelle adaptation. C’est une pâle copie, qui est passée à côté de ce qui a fait le succès de l’émission américaine: son ancrage dans la réalité locale, estime l'autrice.

Voilà quelque temps, on apprenait que la série humoristique américaine Brooklyn 99 aurait sa version québécoise signée par Patrick Huard. Comme beaucoup de jeunes gens LGBTQ+ et racisés de ma génération, j’ai eu le pressentiment que je serais déçue de ce qu’on en ferait, mais j’ai quand même voulu laisser à la série le bénéfice du doute.

Toute cette bonne volonté de ma part s’est effondrée quand la bande-annonce de l’adaptation est parue. Melissa Fumero, qui joue le rôle d’Amy Santiago dans la série originale, a rapidement soulevé des doutes sur la pertinence du casting québécois, majoritairement blanc, en regard des thèmes et des enjeux que soulève la série américaine.

Bien sûr, dans cette adaptation de Brooklyn 99 à la réalité québécoise, certains détails de la série, dont les identités des personnages principaux, devaient être aussi adaptés. Or, il me semble qu’on doive se poser cette question : à quelle réalité québécoise Patrick Huard a-t-il adapté la série Brooklyn 99 ?

La recette du succès

Je crois que je ne serai pas la première à parler de la représentativité comme l’une des raisons qui font que Brooklyn 99 a connu un tel succès aux États-Unis, en particulier parmi la génération des millénariaux. La force de Brooklyn 99 réside dans ses personnages et dans leur écriture : des personnages complexes, qui incarnent des réalités que beaucoup de gens de ma génération vivent.

Cependant, pour que la représentation des minorités soit efficace, il ne faut pas seulement qu’on représente des minorités : il faut aussi que leurs histoires, leurs problèmes, leurs rêves, leurs passions, leurs joies et leurs peines soient envisagés de manière respectueuse.

Dans Brooklyn 99, les acteurs appartiennent la plupart du temps aux minorités qu’ils représentent. Ils racontent leur propre histoire à l’écran, rejouent leurs traumas et leurs difficultés, mais d’une manière cathartique. Ils en rient, mais on en rit avec eux au lieu de rire d’eux.

Brooklyn 99 se déroule à New York, aux États-Unis. Les minorités qui y sont représentées sont des minorités qui font partie du contexte new-yorkais. Ce sont des minorités qui sont rarement représentées dans des positions de pouvoir. Mais dans Brooklyn 99, pour une fois, en endossant l’uniforme des policiers, ces minorités regagnent le pouvoir de maîtriser comment on discute d’elles dans les médias. Ils reprennent leur droit de parole et peuvent dorénavant présenter leurs histoires de manière authentique, en dénonçant les préjugés au lieu de les renforcer.

L’humour a fait le succès de la série, certes. Mais cet humour est basé sur des expériences réelles, qui résonnent chez les spectateurs et qui permettent à la série de traiter d’enjeux très graves et très sérieux, mais avec une candeur qui permet au public de se sentir interpellé par ces histoires.

La réalité québécoise

Il va de soi qu’il est difficile d’adapter une série aussi ancrée dans son milieu socioculturel que Brooklyn 99 au contexte québécois. Patrick Huard a dû faire des choix. Dans Brooklyn 99, les minorités représentées sont des minorités très présentes aux États-Unis en général et à New York en particulier (minorités latino-américaine, italienne, afro-américaine, juive, etc.).

Et c’est sans parler des minorités sexuelles : le capitaine Raymond Holt et Rosa Diaz sont des personnages LGBTQ+ qui discutent occasionnellement de leurs problèmes en tant que minorités sexuelles avec leurs familles et dans la police.

On ne peut évidemment pas simplement transposer ce casting de personnages tel quel dans un contexte québécois, car il ne reflète pas notre réalité à nous. Patrick Huard a fait un pas dans la bonne direction en choisissant Widemir Normil et Fayolle Jean Jr., deux acteurs haïtiens, pour jouer les personnages du capitaine Holt et de Terry Jeffords. Selon les informations disponibles, cet aspect de l’origine des acteurs est intégré à la couleur de leurs personnages dans la série. La communauté haïtienne au Québec est importante et mérite d’être représentée.

Par contre, on pourrait dire la même chose des communautés d’immigrants en provenance du Maghreb (surtout de l’Algérie et du Maroc), du Vietnam, de la Chine, de l’Inde et de nombreuses autres régions du monde. Montréal, comme New York, possède aussi une importante population italienne. On pourrait aussi parler des Premières Nations, qui brillent elles aussi par leur absence.

Je dis cela et je le dis en tant que personne blanche : le Québec représenté par Patrick Huard dans Escouade 99, ce n’est pas mon Québec. Je n’y vois pas mes amis, je n’y vois pas les gens que je croise tous les jours dans la rue. J’y vois… quelque chose d’autre, que je ne comprends pas.

J’ai regardé la bande-annonce. Je l’ai regardée plus d’une fois et je constate que le travail de Patrick Huard n’est pas une réelle adaptation. C’est une pâle copie, qui est passée complètement à côté de ce qui a fait le succès de l’émission américaine : son ancrage dans la réalité locale qui amplifie les voix de ceux à qui l’on intime trop souvent de garder le silence, pour ne pas déranger.

21 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 26 août 2020 06 h 12

    Vous confondez la réalité montréalaise avec celle du reste régional québécois. Il est aussi étrange que vous ne voyiez dans « votre » réalité que des minorités. Minorités par-ci minorités par-la qui nous feraient croire a beaucoup plus de «  réalités » québécoises plutot qu’une. Sinon la bande annonce démontre que les idées de cette série sont bien américaines. Je me suis demandé qui pouvait bien regarder encore de nos jours une telle série possédant tous les vieux symptômes et cliches des vieilles séries anglo-saxonnes. C’est tout de même plus captivant de lire Raymond Roussel ou Huysmans ou Gaston Leroux. Merci.

  • Claudette Bertrand - Abonnée 26 août 2020 07 h 23

    Eh ho le Devoir....

    Je ne connais pas cette série américaine. Je n'ai pas vu la bande-annonce. Toutefois, je ne comprend pas comment le Devoir permet de publier une critique, ou une opinion, quelle qu'elle soit, de quelqu'un qui n'a vu qu'une bande-annonce. À quand la critique d'un livre après la lecture de la quatrième couverture!!!

    • Cyril Dionne - Abonné 26 août 2020 12 h 30

      Bien d'accord avec vous Mme Bertrand.

  • Dominique Boucher - Abonné 26 août 2020 08 h 09

    Train de la rectitude ou œuvre utile?

    Et les Noires albinos musulmanes, lesbiennes, unijambistes et vététaliennes? Vous oubliez les Noires albinos musulmanes, lesbiennes, unijambistes et vététaliennes, madame Robidas.

    La question que je me pose à la lecture de ce genre de texte, cʼest: est-ce que les gens qui se donnent la peine de les écrire a) ne font que prendre le train de la rectitude en marche pour sʼassurer dʼun petit succès dans leur mileu ou bien b) pensent-ils VRAIMENT faire œuvre utile?

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Cyril Dionne - Abonné 26 août 2020 13 h 54

      Moi aussi M. Boucher, j'étais concerné par les Noires albinos musulmanes, lesbiennes, unijambistes et végétaliennes à l'heure de la très sainte rectitude politique et de la culture du bannissement.

      Misère. On créé ou bien on fait des adaptations de séries parce qu’on sait que les gens vont les regarder. Les émissions de télévisions sont basées sur les cotes d’écoute parce que ceux qui achètent de la publicité veulent que celle-ci soit vue par le grand nombre de personne. C’est cela la vie d’arti$te.

      On peut se demander si les gens sont intéressés d’écouter des minorités raconter leur vie dans une émission de télévision qui fait compétition maintenant avec Internet. Même les jeunes ne regarderont pas. Dans la ville de New York, les Afro-Américains représentent plus de 25% de la population et c’est pour cela que ça « pogné ». Au Québec, c’est 2% et à Montréal, 8% pour cette population respective.

      La cote d’écoute pour l’émission américaine est bonne parce que le nombre de téléspectateurs est au rendez-vous. Les États-Unis ont le bassin de population pour le faire. Pas au Québec.

  • Gilbert Turp - Abonné 26 août 2020 08 h 41

    Ah, la culture et nos attentes !

    Votre texte, madame Robidas, comme beaucoup d'autres de la même eau qui ont été écrits avant le vôtre, donne l'impression que vous attendez de la culture qu'elle soit exemplaire.
    Je crois que c'est d'une part s'iillusionner que d'attendre d'une œuvre culturelle qu'elle soit exemplaire, et je crois aussi que ce n'est pas rendre service à la culture que de lui demander d'être exemplaire.

  • Sonya Morin - Abonnée 26 août 2020 09 h 38

    La bande annonce

    Lorsque vous aurez vu l'oeuvre en question, vous pourrez en parler avec pertinence. Une bande annonce n'égale pas son contenu.

    Bon visionnement!

    • Marc Therrien - Abonné 26 août 2020 17 h 22

      Si j'ai bien compris madame Jutras, elle ne s'attardera pas à regarder "Escouade 99", car elle n'a pas été séduite par sa bande-annonce. J'imagine que si on se donne la peine de produire une bande-annonce, c'est qu'on veut attirer du public dans le marché très concurrentiel du divertissement. La bande-annonce relève du même procédé que la publicité. "Une bande annonce n'égale pas son contenu". En effet, il arrive souvent qu'une bande-annonce hyper efficace nous attire vers un film qui s'avèrera somme toute décevant, le développement n'étant pas à la hauteur du résumé