Rien n’est joué pour la présidentielle américaine

«À vrai dire, il est difficile de voir comment les démocrates sauront tirer leur épingle du jeu tellement ils correspondent à l’étiquette que réussit à leur coller Donald Trump», affirme l'auteur.
Photo: Evan Vucci Associated Press «À vrai dire, il est difficile de voir comment les démocrates sauront tirer leur épingle du jeu tellement ils correspondent à l’étiquette que réussit à leur coller Donald Trump», affirme l'auteur.

On spécule beaucoup, ces temps-ci, sur la présidentielle américaine qui approche. Comme il y a quatre ans, les mêmes qui se sont trompés nous assènent leurs prédictions bien ficelées. Cette fois-ci, ils ne se tromperont pas, oh non ! On ne les y prendra pas deux fois, quand même !

C’est donc dit : Joe Biden gagnera, il a tous les atouts dans son jeu. Les sondages le disent : qui oserait contredire la Science ? La réalité fera tomber l’homme à la cravate rouge. « Vaincu par le coronavirus, Trump ne sera pas réélu », titre une revue française. L’affaire est réglée, l’Amérique est sauvée.

C’est mal comprendre le héros de The Apprentice que de croire pareilles choses. Nombre d’analystes ne saisissent toujours pas que le président américain n’appuie pas sa légitimité sur les faits ou le réel. Le génie communicationnel de Donald Trump réside plutôt dans l’alimentation quotidienne d’une figure de force. Certes, Trump se contredit : mais cela, en regard des faits. Jamais du point de vue de la cohérence de son image. Mais quelle est cette image ? Celle du winner, du self-made-man, du négociateur féroce, du railleur maître chez lui, du gardien de la loi et de l’ordre, du recul des ennemis de la nation, de l’« America First ».

Quand, durant tout son mandat, a-t-on vu ce portrait se fissurer ? À aucun moment. Peu importe ce que fait Donald Trump, il dira qu’il est le gagnant,et que les États-Unis retrouvent leur grandeur. Il réussit toujours à incarner cette mise en scène. Il ne reculera pas, ne présentera jamais ses excuses, n’admettra jamais une seule faute : là serait une erreur fatale, car incohérente avec le symbole qu’il projette.

Contraste

Le président actuel est donc imperméable aux faits. Mais pourquoi ? En suivant la lecture de la philosophe Chantal Delsol dans son essai L’âge du renoncement, on pourrait dire que les partisans républicains ont renoncé à la quête de vérité, pour préférer la recherche de l’utile. Selon Delsol, nous retournons, de plus en plus, à des sociétés où le vrai n’est plus l’objet ultime de nos investigations.

De ce fait même, les mythes, récits plus ou moins vraisemblables, se multiplient et prennent de l’ascension. Par exemple : Trump a-t-il vraiment fait reculer le chômage ? L’Amérique sort-elle gagnante du bras de fer avec la Chine ? Le mur avec le Mexique va-t-il régler le problème des clandestins ? L’électeur trumpien se fiera aux mythes que son président lui répétera jour après jour sur toutes les plateformes. Les « faits » rapportés par les grands médias ne sont considérés que comme des outils de manipulation de la caste politico-médiatique.

Parce que la politique est une affaire de conflits, les adversaires de Trump doivent aussi attirer notre attention. Joe Biden, pour peu que l’on soit honnête, ne suscite pas l’enthousiasme des foules. L’expression « Sleepy Joe » n’est pas sortie de nulle part : le politicien n’éveille pas grand-chose dans le cœur des hommes. Il a le même défaut que son rival de commettre des bourdes dans ses discours. Mais, au contraire du président, il n’est pas en mesure de récupérer ses propos pour attaquer les « fake news media » qui auraient mal rapporté ses dires. C’est là un désavantage d’une politique moins démagogique, et non le moindre. Trump ressort de ses calembours en triomphe, Biden en se confondant en excuses : le contraste détonne.

Étiquette

La naïveté démocrate s’est révélée dans toute sa superbe lorsque Kamala Harris fut nommée colistière du candidat démocrate, il y a peu de temps. Il ne s’agit évidemment pas, ici, de remettre en question les compétences de la personne choisie. Cela dit, tout de suite après ce choix fait en grande pompe, Trump a su piéger ses adversaires en remettant en question l’éligibilité de Harris à la vice-présidence.

La réponse démocrate fut l’équivalent d’un pied mis dans une trappe d’ours : ils dénonçaient le « racisme » de leur rival, son sexisme, sa volonté de diviser. Ils n’ont jamais compris que c’est exactement le genre de propos que souhaite entendre le candidat républicain de leur bouche. Car si Trump gagne, c’est entre autres en s’opposant à la rectitude politique et au discours tolérantiste des élites de gauche. En se posant ainsi, il montre qu’il est du côté du peuple contre une élite qui ne pense qu’à faire la morale aux « Noirs pas vraiment noirs » et à la « collection de paumés » du pays.

À vrai dire, il est difficile de voir comment les démocrates sauront tirer leur épingle du jeu tellement ils correspondent à l’étiquette que réussit à leur coller Donald Trump. Évidemment, la politique est faite d’imprévus et de rebonds, et rien n’est jamais joué d’avance. Des événements clés peuvent entacher l’image de leur adversaire et leur donner le vent dans les voiles. Encore faudra-t-il que le navire démocrate soit dirigé avec plus de lucidité sur l’état décadent dela nation. Sans quoi, le retour d’une personnalité démagogique à la Maison-Blanche sera toujours à craindre.

33 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Inscrit 24 août 2020 08 h 46

    Vous oubliez les victimes?

    À l'ère où l'opinion mène à peu près tout (demandez à Dumont, à Martineau, à Durocher, ainsi qu'au régiment de ceux que l'on paie pour qu'au quotidien ils nous éclairent le brûlot, nous disent de quel bord se ranger et donc, sur quoi tirer…

    Parce qu'il faut bien tirer. Car à défaut de paraître, on... disparaît. Et le lancement inopiné de l'opinion, tout comme la météo, est formidable starter de conversation! : "En tout cas, moé..." Alors que je vous la passe sous la porte, la mienne d'opinion.

    Les sondages.
    Par les temps d'élections qui ont couru, ils sont devenus obsolètes, les sondeurs: totalement dans l'champ! Le premier mandat majoritaire de Justin, celui de Valérie, celui de François, le non mandat d'Hillary, etc.

    L'Amérique.
    Selon Bibi, dans ce pays où un dicton affirme que l'on ne pourra jamais surestimer la profondeur du mauvais goût de l'homo americanus, il faut ajouter, au rayon de ce qu'il y a d'insondable dans le caractère de l'Américain moyen, la stupidité: "La stupidité est bordée, au Nord, par le Canada et au Sud par le Mexique." Et il s'agit bien là d'un atout majeur dans la main du manipulateur mythomane et amoral dont on parle ici.

    Mais ce que les analystes sous-estiment selon moi, c'est le nombre de blessés qu'à laissés le mytho au bord de sa route depuis 2016: les fonctionnaires sans salaires en plein temps des fêtes avec la complicité de Mc Connell, entre autres. Les cousins de tous ceux, bafoués de près ou de loin à la Maison Blanche, les médias, les forces armées, les étudiants témoins de tueries qui ont atteint l'âge de voter, les partisans de Sanders qui cette fois-ci voteront, en plus des quelque 30 millions d'amis et de proches de ceux qui ont subi la Covid et qui en sont morts ou pas.

    En clair, Biden-Harris on s'en fout: il s'agit d'abord d'expulser! Et l'ampleur du vote sera donc HISTORIQUE!

    Le tricheur en chef le sait, les Républicains aussi: ils voleront (si possible) les résultats par le rejet de bulletins!

    • Louise Rhéaume - Abonné 25 août 2020 11 h 18

      Merci M.Chalifoux pour votre texte qui donne un nouvel éclairage, qui sait mettre les mots là où il faut. Depuis quelque temps déjà, j'ai réalisé que les commentaires de certains lecteurs me donnent parfois plus à réfléchir que les articles en soit...
      Merci de prendre la relève, de mettre en perspective les événements, idées, ce que les médias semblent avoir de plus en plus de mal à faire.
      L.Rhéaume

  • Pierre Rousseau - Abonné 24 août 2020 08 h 50

    Keep America Great...

    Effectivement, les mythes de Trump ont la vie dure. Le slogan de campagne en est un exemple éloquent... Après le « Make America Great Again », on a maintenant le « Keep America Great » alors que ce pays sombre de plus en plus dans l'insignifiance et cède la place à des pays totalitaires comme la Chine. Ce nouveau slogan n'est qu'une illusion mais il est fort à parier que l'électeur américain moyen qui vit dans sa bulle n'y verra que du feu.

  • Hermel Cyr - Abonné 24 août 2020 09 h 01

    Sortie de démocratie ?

    Si la thèse soutenue par l’auteur s’avère juste, une question se pose: que vaut la démocratie quand les citoyens sont plus réceptifs aux mythes qu'au réel et recherchent davantage les fabulations que la vérité ?

    • Cyril Dionne - Abonné 24 août 2020 09 h 45

      Sortie de démocratie? Pas vraiment M. Cyr.

      D’emblée, on doit le dire, c’est rare de voir une telle analyse de quelqu’un de 20 ans.

      Ceci dit, primo, les sondages sont des analyses de probabilité axés sur des critères et des modalités qui appartiennent seulement à leurs créateurs. En d’autres mots, on peut faire dire aux chiffres ce qu’on veut entendre. Et dans le mot probabilité, on ne voit pas celui d’une science exacte.

      Secundo, Trump n’a pas été vaincu par le coronavirus. Pardieu, le nombre de morts est fortement concentré dans les districts démocratiques du Congrès. Les cinq pires états, ce sont des gouverneurs, des sénateurs et des représentants du Congrès du parti démocrate qui sont au pouvoir et qui ont pris des décisions désastreuses. Enfin, si on se concentrait à trouver les causes génétiques qui provoquent des orages cytokiniques chez certains individus pour pouvoir les isoler, protéger et moins sur les vaccins ou médicaments illusoires, la pandémie serait résolue très rapidement. Mais il n’y pas d’argent à faire dans cette recherche essentielle.

      Terzo, Trump incarne l’image du rêve américain, du gagnant, du patriotisme, tous des facteurs qui rejoignent la grande majorité des Américains sans jamais s’en excuser.

      Quarto, Trump a fait reculer le taux de chômage. Qui pensez-vous que les Américains font confiance pour repartir l’économie?

      Quinto, l’Amérique est sortie gagnante de son bras de fer avec la Chine et des accords économiques.

      Sesto, les murs fonctionnent et pour cela, il faudrait vivre aux frontières du Mexique pour comprendre.

      Settimo, il affronte Joe Biden, mieux connu sous le sobriquet de Joe la gaffe ou bien Joe le plagieur. Ce dernier n’a pas encore sorti de son sous-sol et il veut diriger l’Amérique.

      Finalmente, les Américains vont voter encore une fois contre les élites pour envoyer un message clair et net aux néolibéralistes et mondialistes de Wall Street et des GAFA qui supportent le statu quo et le parti démocrate.

    • Marcel Vachon - Abonné 24 août 2020 10 h 51

      N'oublions pas qu'il y a beaucoup de Donald Trump aux É-U.

    • Marc Therrien - Abonné 24 août 2020 18 h 19

      Quand on pense que l’étymologie du mot voter venant de l’anglais to vote (« vouer ») a été formée sur le latin « votum » signifiant vœu, il y a un petit quelque chose qui relève davantage du rêve que de la réalité dans l’acte de voter, faire un vœu, de vouer son propre pouvoir personnel à une personne perçue comme supérieure que l’on croit investie d’un pouvoir quasi divin de changer le monde pour le mieux. Pour le reste, la démocratie vaut jusque dans ses possibilités d’opter pour le fascisme si c’est là son désir qui l’y pousse.

      Marc Therrien

  • Pierre Labelle - Abonné 24 août 2020 09 h 05

    Les coins ronds!!!

    Je trouve monsieur Lorange que vous tournez les coins rond. Votre analyse facile ne tient tout simplement pas la route face à un certain nombres de réalités. Ces dernières sont présentes dans un trop grand nombre d'État, et ce depuis plus de 3 années, pour qu'on les balais comme des poussières. À moins de prendre le peuple pour une bande de crétin, ce que vous semblez croire.

  • Robert Mainville - Abonné 24 août 2020 09 h 17

    On peut étendre la portée de ce texte

    Il faut passer outre aux deux premiers paragraphes de ce texte, qui sont mauvais (comme si on n'avait rien appris depuis 2016).

    Mais la suite de ce texte est vraiment intéressante. Particulièrement ce passage : "...les partisans républicains ont renoncé à la quête de vérité, pour préférer la recherche de l’utile. Selon [la philosophe Chantal] Delsol, nous retournons, de plus en plus, à des sociétés où le vrai n’est plus l’objet ultime de nos investigations."

    Je récupère cette observation au bond pour l'appliquer à la compréhension, si c'est possible, de la déferlante conspirationniste et complotiste à laquelle nous assistons présentement. Quand j'observe cette mouvance conspirationniste et complotiste (qui par ailleurs est largement acquise aux idées trumpistes - ce n'est pas une coïncidence), j'y vois essentiellement un rejet de la Science (avec un "S" majuscule, c'est-à-dire le corpus des connaissances accumulées par la quête de vérité), car elle est confondue avec la science (avec un "s" minuscule), c'est-à-dire l'institution, infiniment criticable il est vrai, qui est amalgamée avec toutes les autres institutions d'une société libérale : politique, juridique, économique et médiatique.

    Ironiquement, bien que nombre de conspirationnistes et complotistes trumpistes rejettent l'idée de la dangerosité de la Covid-19 (ce n'est qu'une gripette, les taux de mortalité sont très faibles, etc.), Donald Trump a promis la découverte d'un vaccin contre ce coronavirus d'ici la fin de 2020. Les faits n'ont effectivement plus d'importance. On peut dire une chose et son contraire, du moment que tout cela est dit dans un style de domination et de puissante exhaltation.

    100 ans après sa montée en puissance, le proto-fascisme se porte encore bien.

    • Michel Héroux - Abonné 24 août 2020 10 h 16

      Oui, hélas.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 24 août 2020 10 h 24

      Aux dernières nouvelles, Trump aurait formulé plus de 20 000 mensonges, selon un journaliste du Washington Post qui suit fidèlement ce dossier.

      Des complotistes Qanon font partie de ses partisans enthousiastes.

      Et que dire de la majorité des évangéliques qui voient en Trump un envoyé de Dieu; notamment pour ses gestes en faveur d'Israel? Et ses nominations de juges anti avortement.

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 24 août 2020 12 h 14

      Et Colin Powell a pu se présenter devant la convention démocrate. Il n'a qu'un mensonge a son actif, mais quel mensonge. On peut demande à 20 000 Irakiens ce qu'ils en pensent.

      La thèse de Monsieur Mainville est sur l’absence de véritables info pour véritablement fonder une opinion.
      Que pense-t-il de la conspiration du Russiagate. Comment considère-t-il l'absence de couverture lorsque les documents du comité permanent dirigé par Adam Schiff ont été rendu publics? Pourquoi faut-il aller sur YouTube pour suivre les déboires de Micheal Flynn.
      Pourquoi est-ce qu'il n'y a pas eu une réelle couverture des émeutes ou des fusillades dans le quartier autogéré «Chop»?

      Qui donc sont les gens peu informés finalement?

      Le récit à partir duquel on peint une masse de désinformés pour expliquer la turpitude des États-Unis est aussi une fable, il faut d'abord prendre pour acquis ce que l'on ignore et avoir de l'humilité.

      Ainsi, il se pourrait qu'il y ait tellement, au quotidien des évidences, vérifiables, par exemple le compte YouTube démonétisé d'un commentateur de droite que les médias traitent comme un fasciste, pour que le citoyen lambda se rende compte de la pertinence, dans sa vie, d'un certain nombre de discours de Trump.

      Ssi votre média préféré ne parle jamais de cette purge, c'est sûr que vous croirez que ce sont des «coucous». Mais ceux qui s'opposent au discours dominant, peu importe la raison, voient bien, quand il connaissent leur sujet, le biais évident qui se construit à l'encontre de leur thèse et ils voient aussi la déferlante qui s'oppose à eux sur les réseaux sociaux. Je vous écris ça car en 2015, j'étais très très inquiet à l'endroit de Clinton. Je documentais à quel point elle était dangereuse (pour la paix). Et en 2016, personne ne parlait de ce danger, des gens qui ne connaissaient pas les États-Unis ne cessaient de me parler de Trump. Mais ils avaient zéro idée de quoi que ce soit de négatif sur Clinton, voilà qui était inquiétant.

    • Marc Therrien - Abonné 24 août 2020 18 h 29

      Il y a paradoxalement chez Donald Trump, le vrai menteur authentique, quelque chose qui peut donner confiance à ceux qui ne tolèrent plus les conneries intelligemment et savamment formulées, ce que les anglos appellent "bullshit".

      Marc Therrien