Quand les croustilles valent plus qu’un livre

Illustration du livre «Jabari plonge» de Gaia Cornwall
Photo: Éditions D'eux Illustration du livre «Jabari plonge» de Gaia Cornwall

Combien vaut un livre ? Combien vaut son utilisation à la télévision, sur un site Web ? Deux jours que je réfléchis à cela suite à une demande de cession de droits pour un de nos titres.

Une maison de production, mandatée par le MEES, veut acquérir les droits pour utiliser un de nos livres dans une capsule éducative destinée aux « enfants qui sont confinés à la maison, mais les capsules pourront également donner un coup de main aux enseignants et faire partie de leur plan de cours. Comme la majorité des enseignants aura à trouver du temps pour faire des suivis avec les enfants qui ne sont pas en classe, les capsules viendront certainement les appuyer dans leur travail. Dans tous les cas, le public sera toujours les enfants. »

La capsule dure 29 m 30 s et la lecture du livre en question est d’un peu moins de 5 minutes. Les redevances proposées par Copibec sont basées sur la durée de la lecture et non sur la durée de l’épisode, malgré le fait que le livre est crucial à la leçon, avec des retours au livre durant toute la leçon. Sans le livre, exit les leçons de la capsule.

Les capsules seront déposées sur le site de la maison de production, et seront disponibles pour être vues et utilisées 24/7, et ce, durant cinq années.

On nous propose donc 420 $ pour la diffusion sur leur site, durant cinq années, qu’il y ait un seul visionnement ou 4000. Un Spotify amoindri de la lecture, quoi : même les plateformes d’écoute offrent aux créateurs, même s’il est dérisoire, un montant qui tient compte du nombre de visionnements. Et si nous acceptions ces conditions, les 420 $ doivent être séparés comme suit, selon nos contrats avec les créateurs : 126 $ à l’auteure, 126 $ à l’illustrateur, 168 $ à l’éditeur. De quoi s’acheter des croustilles pour cinq ans… Et ce seront nos droits perçus pour cinq années d’utilisation sans aucune limite de notre livre. Juste, vous trouvez ?

Les enseignants pourront y aller comme ils le veulent, montrer la lecture à la classe sur un tableau, utiliser le livre, le faire visionner. Durant cinq années, dois-je répéter. Dans ma classe, dans une autre vie, j’avais au moins une copie physique des livres que je lisais ou que les élèves lisaient.

En plus, on me dit « qu’il s’agit de cours en ligne, et non d’une émission de divertissement dont la promotion est dûment faite, il n’y a pas de redevance reliée au nombre de clics, le tout est offert gratuitement sans publicité. »

Gratuitement sans publicité ? Grâce à qui ? Il faut s’assurer que tous les acteurs ont un juste salaire et que tous soient payés équitablement. C’est le rôle du MEES ici en tant que demandeur de ladite capsule : les responsables donnent-ils une partie de leur salaire pour produire cette émission dans un effort de gratuité ?

Et cette demande tombe la journée où je lis cet article (La Tribune, 12 août 2020) vantant l’investissement du MEES pour un budget informatique qui déborde déjà d’enthousiasme. On paye cher le contenant pour négocier à la baisse le contenu ?

Comprenez bien. Je reconnais d’énormes qualités à cette capsule. Évidemment, je salue les pratiques pédagogiques mises de l’avant, la littérature au cœur de l’enseignement de la lecture et de l’écriture, un enseignement de qualité donné par un enseignant dynamique. Que du bien. Mes questionnements ne sont pas à ce niveau.

Le milieu de l’édition sort meurtri de cette réaction à la pandémie, de cette fermeture de l’économie et des librairies. Nous avons, comme de nombreux éditeurs et acteurs culturels, donné énormément pour aider les enseignants pendant ces fermetures de classe. Par exemple, Mon frère et moi, lu par Catherine Trudeau, accompagnée des visuels, a été visionné près de 17 000 fois. Disons timidement que les ventes de ce livre sont loin de s’approcher de ce nombre…

Je revendique que c’est à l’éditeur, et aux créateurs du milieu, d’offrir des gratuités, et non pas aux autres d’exiger cette gratuité dans des conditions dites normales quand d’autres sont payés à leur juste valeur : les auteurs, les illustrateurs et les éditeurs méritent la même reconnaissance. Je veux bien donner à des enseignants, à une classe ou à des organismes les droits d’utilisation, mais là on parle du MEES. Du MEES. Et sur cinq longues années.

Parce qu’il est important de faire respecter le travail de toutes les personnes impliquées dans la création d’un livre, je dois refuser l’offre expliquée plus haut. J’en arrive donc à cette contreproposition. Et qui se voudrait un modèle pour ce type de demande :

Si le MEES s’engage à acheter 1000 exemplaires du livre en question pour le distribuer aux enseignants qui utiliseront ces capsules, ou aux enfants confinés à la maison, nous sommes prêts à céder les droits pour l’émission, et ce, sans aucune redevance pour 5 ans.

Quant à la façon de faire pour effectuer les achats, on pourrait citer ici les paroles de la ministre de la Culture qui demandait de se réinventer. Et pourquoi le MEES n’écouterait-il pas l’opinion sensée de Martin Lépine (Le Devoir, 6 mai 2020) en augmentant les sommes allouées aux livres avec le même enthousiasme qu’il a démontré pour le matériel informatique ? De quoi équilibrer des décennies d’inégalités.

4 commentaires
  • Jean-Marc Cormier - Abonné 19 août 2020 08 h 23

    Une horreur

    Le comble de l'indécence est atteint.
    Les artisans du monde du livre au Québec sont plongés dans une telle bouillie depuis toujours.
    Nous nous méprisons nous-mêmes. Comment pourrions-nous avancer ainsi?
    Et l'écriture étant à la base de tant d'autres secteurs des arts, c'est toute notre culture qui est atteinte.
    Merci, monsieur Nadon, de contribuer à mieux faire connaitre l'état des lieux.

    • Jacques de Guise - Abonné 19 août 2020 11 h 35

      C'est bien dit, c'est le comble de l'indécence!!!!!!

      C'est d'une très grande tristesse l'état de notre culture.

      Merci M. Nadon, continuez de nous informer, même si c'est absolument lamentable.

  • Mélissa Basora - Abonnée 19 août 2020 10 h 27

    Honte au MEES!

    Cela démontre bien comment la culture est dite "essentielle" et pourtant traitée comme étant nettement secondaire à tous les bidules technologiques dans notre société ou même, à l'économie toute entière, ce saint graal de tous les temps qui justifie à peu près tout et n'importe quoi. Oui, les contenants et les apparences sont plus importantes que le contenus trop souvent. On est heureux de payer des artistes de façon dérisoire pour amuser les foules avides de nouveautés. Triste constat. Vous faites bien de vous opposer!! Proposez-leur votre offre si cela vous apparaît juste. Vous êtes mieux placés pour le savoir que la plupart d'entre nous. Le seul moyen de se faire respecter en tant qu'artiste/éditeur/infirmère/professeur et autre grands négligés de l'économie est de refuser les contrats abusifs de ce type.

  • Daniel Gagnon - Abonné 20 août 2020 11 h 01

    Cette mauvaise volonté en face des arts

    Il était un temps où il ne fallait à l’écrivain qu’un cahier, qu’une plume et un encrier, mais même s’il n’avait pas besoin de grand-chose, son art ne lui suffisait pas à gagner son pain, à donner à manger à ses enfants. Dans le pays, l’écrivain n’était pas invité à la table et encore moins à la fête, il était souvent traité comme un chien et écrire semblait être un dérèglement ou un immoral dévergondage, un péché. L’ignorance de l’art était toujours accompagnée d’une obstination à ne pas considérer l’écriture comme utile. Nous venions pourtant de France où les hommes et les femmes de lettres ont été de tout temps admis, du moins acceptés comme travailleurs de l’esprit. S’ils n’étaient pas respectés, ils étaient au moins autorisés à pratiquer leur art, même si parfois on n’y comprenait rien, on saluait ou révérait même la personne de l’artiste. Ici, des années de solitude dans un pays froid coupé de tout après la conquête avait fait oublier ces traditions de l’art. Être écrivain au pays du Québec nécessitait un plus grand courage, et il reste encore dans notre petit monde moderne des traces de cette ignorance crasse, de cette mauvaise volonté en face des arts.