La démondialisation, un nouveau repli sur soi?

«Si la démondialisation se limite à un néolibéralisme
Photo: Ted S. Warren Associated Press «Si la démondialisation se limite à un néolibéralisme "made in Québec" plutôt que d’être une réelle position du 99% contre le 1%, le système international inégalitaire restera en place», nuance l'autrice.

La proposition du candidat à la direction du Parti québécois Paul St-Pierre Plamondon de « démondialiser » le Québec n’est pas nouvelle. François Legault parle de démondialisation pour la reprise économique post-COVID, tout comme le chroniqueur Mathieu Bock-Côté, le président américain, Donald Trump, et la présidente du Rassemblement national français, Marine Le Pen. Cela nous amène à nous demander si une position démondialiste peut être progressiste.

Si le « nationalisme économique » défendu par St-Pierre Plamondon se limite à favoriser les entreprises québécoises, il se rapprochera d’un populisme conservateur. S’il s’agit de réguler les multinationales pour empêcher qu’elles fassent des profits aux dépens de 99 % de la population mondiale, il s’agira d’une position intéressante.

De plus en plus nombreux depuis les années 1990, les démondialistes avancent que la mondialisation contourne la souveraineté populaire des nations. Ils rejettent donc, en principe, le pouvoir des multinationales et des élites capitalistes. Les premiers démondialistes étaient foncièrement contre la libéralisation des économies et le néolibéralisme. C’est d’ailleurs ainsi que le définissent les signataires du Manifeste québécois pour la démondialisation lancé en 2018.

Toutefois, les adeptes de la démondialisation dans la sphère politique le sont souvent davantage par nationalisme que par solidarité internationale contre le pouvoir du capital.

Nationalisme économique

Une démondialisation qui se rapproche d’un nationalisme économique n’est pas nécessairement contre la mondialisation néolibérale. Elle n’est pas de facto contre le libre-échange : être démondialiste peut simplement vouloir dire devenir plus compétitif face à la mondialisation.

Bien que le terme « démondialisation » soit originellement plus près d’un nationalisme économique (ou d’un protectionnisme) de gauche que d’un nationalisme conservateur, ce type de discours a été repris par Marine Le Pen, qui a fréquemment mentionné vouloir « tourner le dos à la mondialisation » et prône un « patriotisme économique » face à l’Union européenne. Toutefois, elle le fait ouvertement pour augmenter la compétitivité des compagnies françaises. Donald Trump, ardent pourfendeur de la mondialisation, défend également les intérêts américains contre ceux de la Chine, par exemple. Il ne défend pas la souveraineté populaire contre les multinationales, mais les Américains contre les autres.

Ainsi, si la démondialisation se limite à un néolibéralisme made in Québec plutôt que d’être une réelle position du 99 % contre le 1 %, le système international inégalitaire restera en place. Il ne s’agit pas de dire que les démondialistes votent nécessairement pour le Rassemblement national français ou les républicains américains, mais que l’utilisation fréquente de la terminologie par des politiciens conservateurs ou des partis d’extrême droite rend le concept pour le moins alambiqué.

Le projet démondialiste dans les discours publics a historiquement été défendu par des partis politiques qui prônent également un certain repli sur soi et un rejet de l’autre. Dans cette position, la souveraineté nationale est l’outil principal contre la mondialisation.

Solidarité

Ainsi, la démondialisation favorise une sortie radicale des organisations internationales et des traités internationaux, perçus comme antidémocratiques et comme retirant du pouvoir aux États. Pourtant, les relations de pouvoir au niveau international ne sont pas un jeu à somme nulle. Ce n’est pas parce qu’on reprend du pouvoir à l’échelle nationale que les grandes entreprises et les agences de notation perdent du pouvoir dans la mondialisation néolibérale. On peut être « maîtres chez nous » tout en soutenant une mondialisation qui exploite des populations ailleurs.

Reprendre du pouvoir au Québec « contre la mondialisation » pourrait simplement vouloir dire augmenter la compétitivité du Québec dans son commerce avec d’autres pays. Une position progressiste contre la mondialisation devrait plutôt vouloir éliminer les bases mêmes d’un système qui exploite, dépossède et opprime partout.

Les mouvements progressistes doivent s’approprier un discours renforçant le pouvoir des États sur les multinationales, et ce, dans le but que toutes les nations se libèrent de ce système qui constitue le fondement de l’exploitation des unes par les autres. Et à l’heure actuelle, seules des institutions supranationales peuvent réguler les actions des acteurs transnationaux comme les multinationales. Seules de telles institutions peuvent nous aider à sortir ensemble de la pandémie mondiale et régler des crises globales comme la crise climatique.

D’ailleurs, beaucoup de pays du Sud ont été forcés de se spécialiser dans la production de produits agricoles par des organisations dirigées par des pays occidentaux (le FMI et la Banque mondiale notamment). Et si du jour au lendemain nous coupons les ponts avec ces pays, leurs économies seront ébranlées. À cause d’un modèle économique que nous leur avons imposé.

Il faut bien sûr rejeter les accords de libre-échange, réformer radicalement les organisations internationales, revaloriser l’achat local et adopter des circuits d’échanges plus courts. Toutefois, il faut aussi travailler activement à bâtir des règles mondiales plus équitables qui empêchent les uns de s’enrichir aux dépens des autres. L’un ne doit pas venir sans l’autre. C’est ce que je préconise dans mon essai Perdre le Sud. Décoloniser la solidarité internationale.

Il faut être contre la mondialisation néolibérale, mais adopter un internationalisme radical. Il ne faut pas jeter le bébé (le multilatéralisme) avec l’eau du bain (la mondialisation néolibérale).

À voir en vidéo