Pourquoi le vote par la poste fait-il peur à Trump?

«On devine bien la stratégie du président, pressé par l’urgence d’agir et de remonter dans les sondages, dans sa volonté de miner la confiance envers cette option qu’est le vote par correspondance en condamnant déjà les résultats de son éventuelle défaite», écrit l'autrice.
Photo: Evan Vucci Associated Press «On devine bien la stratégie du président, pressé par l’urgence d’agir et de remonter dans les sondages, dans sa volonté de miner la confiance envers cette option qu’est le vote par correspondance en condamnant déjà les résultats de son éventuelle défaite», écrit l'autrice.

La panique monte d’un cran dans l’entourage du président américain depuis quelques semaines, alors que les sondages indiquent qu’une majorité d’Américains désapprouvent les actions ou l’absence d’action du gouvernement Trump face à la pandémie, plaçant Joe Biden en tête, à trois mois de l’élection.

Récemment, le président a renchéri sur sa stratégie la plus efficace, soit semer le chaos, en affirmant sur son compte Twitter que si l’option du vote par la poste était retenue, l’élection se solderait par la plus grosse fraude électorale de l’histoire américaine, proposant du coup de reporter l’élection afin que le vote se fasse de manière sécuritaire.

On devine bien la stratégie du président, pressé par l’urgence d’agir et de remonter dans les sondages, dans sa volonté de miner la confiance envers cette option qu’est le vote par correspondance en condamnant déjà les résultats de son éventuelle défaite. Trump prépare la population, surtout sa base, à penser qu’une défaite du clan républicain signifierait nécessairement une fraude électorale causée par le vote par la poste,qu’il a lui-même utilisée plus d’une fois.

Pourtant, cette option est déjà bien installée chez nos voisins du sud puisque, dans 33 États et dans le district de Colombia, il est déjà possible pour les électeurs de voter par correspondance. D’ailleurs, plus de 23 % des Américains ont voté par la poste lors de l’élection présidentielle de 2016. La possibilité de fraude entourant le vote par correspondance est jugée comme étant très faible par les experts, d’autant plus si on la compare aux fraudes commises lors de l’élection 2016 par des pirates informatiques russes qui ont attaqué plusieurs bureaux de vote et volé de l’information sur les électeurs américains.

Faux danger

Pourquoi alors discréditer le vote par correspondance et menacer de reporter l’élection ? Il faut comprendre que le vote par correspondance avantage les démocrates. Pourquoi ? Premièrement, parce qu’aux États-Unis, il n’y a pas d’uniformité dans les réglementations sur le procédé électoral puisque chaque État légifère à sa façon.

Dans les États gérés par les républicains, beaucoup de mesures sont mises en place afin de rendre l’accès le plus difficile possible aux électeurs qui ne font pas partie de leur base, soit toute personne non blanche. Les électeurs doivent par exemple débourser pour se munir d’une carte d’identité avec photo, ce qui désavantage la population pauvre trop souvent afro-américaine ou non blanche.

Au Texas par exemple, une carte étudiante avec photo n’est pas acceptéepour voter, mais la carte de membre d’un club d’arme à feu est autorisée, favorisant nécessairement la population blanche. Également, les heures des bureaux de vote sont réduites, ne permettant pas aux gens d’aller voter sans devoir manquer le travail. Le vote par la poste élimine d’un coup toutes ces mesures mises en place afin de décourager les votes qui ne vont pas au Parti républicain puisqu’il demeure le moyen le plus efficace d’aller chercher un maximum de votes dans la population, sans contraintes.

La stratégie des républicains est simple : mobilisons notre base et limitons le plus possible l’accès « facile » au vote pour toute personne qui ne fait pas partie de notre base. Globalement, la base républicaine est ainsi très mobilisable puisqu’elle est très homogène, blanche, nantie, hétérosexuelle et protestante, alors que le phénomène contraire se retrouve chez les démocrates, pour qui il est plus difficile de cerner et de mobiliser leur base qui est grandement hétéroclite. Il s’agit donc pour Trump et son entourage de convaincre la population du faux danger que représente le vote par la poste, rendant cette option inconcevable.

Sabotage

À plusieurs reprises, Trump a critiqué le service postal américain en le qualifiant de service ridicule et non rentable, laissant entendre que des compagnies privées seraient beaucoup plus efficaces et que la privatisation serait souhaitable. En nommant l’un des plus grands donateurs de sa campagne de 2016, l’homme d’affaires Louis DeJoy, en mai dernier à la tête du United States Postal Service, Trump a fait de la poste un enjeu central et partisan de l’élection de novembre.

Récemment, plusieurs journaux américains rapportaient d’importants retards soulevant une possible volonté de la part des républicains de ralentir et de bloquer le service postal à quelques semaines des élections. D’ailleurs, plusieurs membres du Congrès du clan démocrate, dont Nancy Pelosi, dénoncent vivement l’assaut lancé par le gouvernement Trump sur le service postal et appellent à l’arrêt immédiat de cette tactique de sabotage.

Dans les États-Unis actuels, en cette ère pandémique, à laquelle s’ajoutent les violences systémiques perpétrées envers la population afro-américaine et qui se retrouvent au cœur de la division du pays, Donald Trump ne peut se permettre de voir un maximum de la population voter. Il faudra s’attendre à plusieurs stratégies visant à ralentir et à dénigrer tout processus démocratique qui pourrait favoriser de nombreux électeurs tenus trop longtemps à l’écart du système électoral et leur permettre de faire entendre leur voix, et ainsi faire courir Donald Trump à sa perte.

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