Les horaires insensés du port de Montréal

«En 2020, nous croyons qu’il est temps que la gestion du Port de Montréal fasse preuve d’un bon leadership et comprenne que ce qui était raisonnable autrefois ne l’est plus aujourd’hui», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «En 2020, nous croyons qu’il est temps que la gestion du Port de Montréal fasse preuve d’un bon leadership et comprenne que ce qui était raisonnable autrefois ne l’est plus aujourd’hui», écrit l'auteur.

Les horaires de travail se situent au cœur de nombreux conflits. Or, nous n’arrivons pas à comprendre comment, avec tout l’arsenal technologique dont nous disposons (intelligence artificielle, géolocalisation, ordinateurs, Internet, etc.), la gestion du Port de Montréal ne peut pas parvenir à planifier les horaires de travail, au moins une semaine à l’avance !

Une telle forme de « gestion » comporte en elle-même une certaine conception de ce qu’est l’être humain : un être asocial, motivé juste par l’argent, sans émotion, qui doit être contrôlé et discipliné pour se conformer aux exigences du travail. Or, cette conception correspond à une philosophie de gestion datée de la fin du XIXe siècle. Pourquoi l’utiliser encore en 2020 ?

On peut envisager quelques hypothèses. D’abord, la paresse managériale, car les horaires de travail exigent beaucoup de travail pour parvenir à un bon résultat ; il est donc toujours plus facile de répéter, année après année, la même formule d’horaire. Il s’agit d’une forme d’inertie organisationnelle qui ne comprend pas que ce qui était raisonnable autrefois n’a plus de sens aujourd’hui, puisque les contextes organisationnel et sociétal ont changé considérablement.

Nous avons également l’hypothèse d’un mauvais style de leadership, qui peut être « insensible », en ignorant ou en ne tenant pas compte des besoins et des revendications de la plupart de ses employés. Enfin, l’hypothèse d’une gestion comptable faisant fi de l’humanité de ses employés, en les réduisant à de simples objets comptables : on cherche à tout monnayer, leurs motivations, leur santé physique et mentale, en guise de compensation pour leurs souffrances.

Dans le cadre d’un projet de recherche, nous avons rencontré Louis, sept ans, et nous lui avons posé la question suivante : « Si tu trouvais le génie dans une lampe, quels seraient tes trois souhaits ? » Il nous a répondu sans aucune hésitation : « Je demanderais beaucoup, mais beaucoup d’argent ! » Surpris d’une telle réponse, nous lui avons demandé ce qu’il ferait avec tout cet argent ? Il nous a répondu : « Je paierai pour que mon père reste à la maison et joue avec moi. » Au fond du problème de Louis, nous avons la structure et la planification des horaires de travail de son père, débardeur au port de Montréal.

Incertitudes

Imaginez-vous que vos horaires de travail soient variables et qu’ils changent quotidiennement. Chaque jour, vous devez appeler, entre 18 h et minuit, pour savoir quand (le matin, le soir ou la nuit) et où vous travaillerez le lendemain. En plus, vous devez travailler 19 jours consécutifs avant d’avoir droit à deux journées de congé, qui ne seront pas nécessairement en fin de semaine.

Le père de Louis nous a raconté comment il est difficile, avec un tel horaire de travail, de trouver un certain équilibre entre « travailler et aimer », trouver le temps pour jouer avec Louis ou être présent lors de son anniversaire. Les débardeurs nous ont expliqué leur difficulté à trouver un service de garde pour leurs enfants, les conflits dans leur couple, ainsi que leur sentiment de « mort sociale », l’impression de devoir vivre d’abord et avant tout pour leur travail, au détriment de toutes les autres sphères de leur vie. Ils ne voient que très peu leur famille, leurs enfants, leurs amis. Un isolement social très contraignant qui entraîne des conséquences néfastes, autant pour leur santé physique que mentale.

Pourquoi imposer un tel horaire de travail ? Tout le monde est perdant : les coûts économique et social sont énormes, autant pour les employés, que pour l’employeur et la société. En 2020, nous croyons qu’il est temps que la gestion du Port de Montréal fasse preuve d’un bon leadership et comprenne que ce qui était raisonnable autrefois ne l’est plus aujourd’hui. Il est temps que tous les Louis et les Marie que j’ai interviewés puissent avoir juste un peu plus de temps à passer avec leurs parents, car ce temps n’est absolument pas monnayable.

6 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 14 août 2020 10 h 59

    Merci monsieur Soares

    Votre texte nous apporte un superbe éclairage !

    • Jean-Yves Arès - Abonné 14 août 2020 13 h 57

      Superbe éclairage, vraiment ?

      Qu"es-ce que l'on apprend au juste des conditions de travail ici?

      Des horaires de travail en particulier ?

      Qaund je demande "qu'est-ce qu'on apprend" je veux dire a la façon que ferait une journaliste qui explore le sujet de façon impartial. Hors monsieur Soares nous offre une pub syndicale. On apprend donc rien de rien ici.

      On même droit à "une étude" qui se base sur l'interwiew d'un babin qui dirait vouloir avoir beaucoup beaucoup d'argent pour que son son père soit plus souvent a la maison.
      Vous trouvez pas qu'il faut prendre les gens pour des valises pas juste un peu en présentant ce genre de scénario "d'études" ?

      Et quelle belle jambe cela fait au monde de sociologie !

      Heureusement il y a eu dans les pages du Devoir il y a quelques jours un article de la Presse Canadienne qui donnait un peu lus de mise ne contexte.
      -"En 2015, les débardeurs du Québec gagnaient en moyenne 110 000 $ avant les prestations, selon les chiffres du ministère du Travail de la province. Les avantages sociaux des débardeurs montréalais s’élèvent à 22 000 $ annuellement, y compris un régime de retraite à prestations déterminées payé par l’employeur."
      www.ledevoir.com/politique/montreal/583780/preavis

      Hors on aussi appris par un autre médias que le salaire des fin-de-semaine n'était payés a temps-et demi, ou double, mais bien de 2.5 fois le salaire habituel. Ce qui doit bien expliquer le salaire moyen très élevé.

      Il serait facile que les plages de travail de fin-de-semaine soit comblée par d'autres travailleurs qui voudraient bien le faire au salaire régulier. Et on comprend que coté syndicale qu'on ne veut pas échapper des payes à 2.5 fois le salaire régulier !

      Bref, cette lettre de M. Soaros ne nous éclaire pas du tout sur les enjeux qui se négocient depuis plus de 18 mois. On peut même se demander si cette "idée" n'est pas directement commandité par le syndicat, monsieur Soaros s'étant par le passer

    • Serge Pelletier - Abonné 15 août 2020 02 h 20

      Quand l'on n'est pas "heureux" ou "content" dans un milieu de travail. Deux choix s'offre alors: a) se la fermer et endurer, ou bien, b) By By boss, et on quitte pour ailleurs.

      Tous les milieux de travail, absolument tous, possèdent des inconvénients, des avantages, etc. Les cieux ne sont pas radieux à nul part quand l'on n'est pas indépendant de fortune.

      M. Arès a parfaitement raison quand il fait mention du "bloquage" syndical en matière d'horaire pour les fins de semaines (entre autres)... Des rémunérations qui sont augmentées de la sorte, cela "motive un ti-cul"... Seuls ceux, qui prennent cela pour un droit absolu dès naissance, qui croient être des esclaves n'en veulent que pour leur "liberté" et le "choix de travailler quand cela leur convient"... Mais avec le "pas touche à mon salaire bonifié"... Comment je ferais moi alors, sans cette bonification salariale, pour arriver...

      Quand à l'administration même du port, elle est comme toute administration quasi-étatique: sclérosée du bas en haut... et avec en prime le copinage politique, le népotisme, et le favoritisme pour l'obtention d'un poste... Oups! cela aussi pour les travailleurs horaires... et pour le SCFP (la gang sur Crémazie), c'est la même histoire. Mais bon, à quoi bon le dire...

    • Simon Grenier - Abonné 15 août 2020 07 h 03

      M. Arès, il n'est pas nécessaire d'être syndiqué - ni une marionnette syndicale - pour prendre parti contre un horaire de travail de 19 jours consécutifs qu'on ne connaîtrait que 12 heures à l'avance, jour après jour. M. Soares est professeur dans une institution d'enseignement: il ne lui revient pas d'expliquer la situation dans ses moindres détails. Exiger qu'il le fasse exprime plutôt une frustration à l'endroit du syndicalisme en général: une opinion qui peut se défendre si exprimée directement.

      Par ailleurs, votre argumentaire donne entièrement raison à une partie du sien, notamment au sujet d'une vision comptable du travail où on "règle" la misère en la (sous-)monnayant. L'objet de la prise de parole de M. Soares était à l'opposé: décrire les effets délétères et toxiques d'un tel mode de vie sur la santé des gens et ultimement, sur leur vie. Vous constatez que les gens dont on parle ici n'ont droit qu'à deux à 4 jours de congé par mois: c'est moins que la moitié de ce dont le reste de la société peut profiter. Et on ne parle pas ici d'horaires de travail de 7 heures qui se terminent systématiquement à l'heure prévue.

      S'il faut y ajouter l'opprobre populaire injustifiée, alors que des semblables dans la même situation sont appelés "anges gardiens", il a de quoi briser les gens pour de bons.

      Au nom de quoi, exactement? Enrichir des gestionnaire? Vous le dites très bien vous-même: où serait la difficulté de donner des horaires de travail de 5 jours par semaine au lieu de 19, par exemple? Vous savez que si les travailleurs ont moins d'heures de travail, ils sont moins rémunérés? Ça vous ferait sans doute plaisir qu'ils soient payés 85 000$ par année plutôt que 110 000$... c'est ce que les débardeurs demandent aussi!

  • Céline Delorme - Abonnée 14 août 2020 13 h 16

    Et en santé!


    M Soares parte de son étude au port de Montréal si je comprends bien.
    C'est la même chose dans la Santé: On donne le mimimum de postes réguliers, tous les autres sont sur appel, pour économiser.
    C'est pourquoi plusieurs infirmières et autres professionnels de la Santé démissionnent des services publics pour aller en privé où la gestion des horaires est plus stable.

  • François Côté - Inscrit 14 août 2020 13 h 22

    Merci

    Enfin un explication qui transcende les discours patronal et syndical.