Alimenter les mythes sur le VIH à l’ère de la désinformation

«Ces articles stigmatisants apparaissent dans le contexte de la COVID-19, où rumeurs et théories du complot se propagent comme une traînée de poudre. Le VIH ne fait pas exception», rappellent les auteurs.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Ces articles stigmatisants apparaissent dans le contexte de la COVID-19, où rumeurs et théories du complot se propagent comme une traînée de poudre. Le VIH ne fait pas exception», rappellent les auteurs.

Nous avons pris connaissance de deux articles rédigés par Hélène Buzzetti et publiés le 1er août 2020. Dans un contexte où les avancées scientifiques entourant le VIH peinent à se faire une place dans les médias, nous sommes consternés que la journaliste ait choisi de perpétuer des mythes et des réalités dépassées sur le VIH.

L’article « VIH-sida : un désir dangereux » se penche sur le désir de transmettre ou de contracter volontairement le VIH. Cette pratique, bien qu’elle ait pu exister de manière marginale par le passé, relève essentiellement du mythe de nos jours. L’article réussit cependant à présenter ce phénomène comme étant une pratique actuelle et courante, et à dépeindre les personnes vivant avec le VIH comme vecteurs de transmission en puissance. Si l’article contient quelques citations et extraits d’entrevues, ceux-ci sont dénués des nuances qui auraient dû les accompagner.

Nous savons qu’aujourd’hui une personne vivant avec le VIH sous traitement efficace ne transmet pas le virus à ses partenaires sexuels. Une très grande majorité d’hommes gais vivant avec le VIH et qui connaissent leur statut suivent un traitement antirétroviral, lequel permet de réduire la charge virale à un point tel que la transmission sexuelle du virus est impossible. Pourtant, la journaliste tait cette avancée scientifique, qui demeure malheureusement méconnue, et consacre un article entier sur un phénomène marginal qui alimente la méfiance à l’égard des personnes vivant avec le VIH.

L’encadré au bas de l’article ne fait rien pour corriger cela. Sans lien manifeste avec le propos de l’article, on y aborde l’état du droit entourant la criminalisation de la non-divulgation du VIH, en occultant que plusieurs changements ont eu lieu depuis l’arrêt Mabior.

Stigmatisation

 

Bien qu’il soit vrai — et regrettable — qu’aucune directive aux procureurs n’a encore été adoptée au Québec sur la question, nous savons que les acteurs de la justice concernés, incluant le DPCP et le ministère de la Justice, souscrivent à certaines avancées. Celles-ci sont notamment résumées par l’INSPQ dans sa publication Obligation de divulguer son statut sérologique à ses partenaires sexuels ? Le système de justice pénale évolue de juin 2019.

On notera, entre autres, que le critère de la possibilité réaliste de transmission n’est pas rempli (et que des poursuites ne devraient pas être intentées) lorsqu’une personne vivant avec le VIH suit un traitement antirétroviral tel que prescrit et que sa charge virale, mesurée tous les quatre à six mois, est inférieure à 200 copies/ml.

Une question se pose donc : quel était l’intérêt de publier cet exposé d’un phénomène qui n’existe pas, ou si peu, tout en alimentant la stigmatisation que vivent toujours les personnes vivant avec le VIH ?

Nous pourrions dire que d’écrire sur les avancées en matière de prévention aurait été préférable. Certes, ce fut fait dans l’article « Une PrEP plus populaire, mais moins chère ». Malheureusement, ce qui aurait dû être présenté comme une bonne nouvelle, soit la popularité grandissante d’un outil de prévention du VIH efficace et abordable, a plutôt été présenté comme un instrument dispendieux qui alimente l’irresponsabilité. Le potentiel de la prophylaxie préexposition (PrEP) dans la lutte contre l’épidémie de VIH y a été complètement occulté.

Une première précision s’impose: la PrEP n’est pas réservée aux hommes gais. Les lignes directrices sur la PrEP, facilement accessibles sur le site du ministère de la Santé et des Services sociaux, confirment que celle-ci est recommandée pour diverses populations. Une recherche supplémentaire aurait également montré que la hausse d’infections transmises sexuellement ou par le sang (ITSS) a commencé bien avant que la PrEP soit disponible au Québec.

Bienfaits

 

Si les personnes qui utilisent la PrEP sont celles qui présentent d’autres ITSS — ce qui n’est appuyé par aucune donnée dans l’article — ne serait-ce pas plutôt signe que la PrEP trouve son public cible, c’est-à-dire les personnes qui prennent des risques ? Ne serait-ce pas signe que le suivi médical recommandé des utilisateurs de la PrEP permet d’efficacement identifier et traiter ces infections et d’en arrêter la propagation ? L’article passe malheureusement sous silence ces bienfaits.

Pour conclure, il faut ajouter que ces articles stigmatisants apparaissent dans le contexte de la COVID-19, où rumeurs et théories du complot se propagent comme une traînée de poudre. Le VIH ne fait pas exception. Des vidéos négationnistes circulent et gagnent en popularité, poussant certaines personnes à cesser leur traitement antirétroviral. La propagation de telles idées, mensongères et contraires à la science, est dangereuse. Tout comme l’est la représentation erronée et biaisée de certaines réalités entourant le VIH et sa prévention.

Des millions d’infections furent prévenues et des vies furent sauvées grâce aux progrès scientifiques et à la recherche sur le VIH, son traitement et sa prévention. Il est regrettable que la journaliste n’ait pas saisi l’occasion de mettre en lumière ces avancées. Or, s’il y a bien un moment où les médias devraient clairement s’inscrire comme alliés de la science et s’efforcer de lutter contre la désinformation et la mésinformation, c’est celui-ci.

*Ken Monteith, Directeur général, COCQ-SIDA
François-Xavier Schmitz-Lacroix, Codirecteur général, MIELS-Québec
Marc-Anciel Gaudette, Chargé.e de projet — Collectif Avancer, MIELS-Québec
Léa Pelletier-Marcotte, Avocate, COCQ-SIDA
Laurent Trépanier Capistran, Avocat, COCQ-SIDA

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