Jacques Parizeau, l’humaniste

«La blessure qui lui fut infligée à la suite du résultat référendaire de 1995 était profonde», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «La blessure qui lui fut infligée à la suite du résultat référendaire de 1995 était profonde», écrit l'auteur.

Ce 9 août 2020, Jacques Parizeau, s’il vivait toujours, aurait eu 90 ans. Presque vingt ans après la parution du premier tome de la biographie de Jacques Parizeau, je reviens sur les rapports qu’un jeune biographe (j’avais 32 ans) a eus avec un personnage gigantesque de l’histoire contemporaine du Québec.

À chacune des cinquante-six rencontres que j’ai eues avec Jacques Parizeau, l’ancien premier ministre du Québec m’a toujours accueilli avec courtoisie, tout en demeurant distant. Il ne s’empêchait pas de faire certaines colères quand une question ne lui plaisait pas. Bon conteur, intelligent, doté d’une mémoire impressionnante, il était concentré et prenait au sérieux nos échanges.

Jacques Parizeau ne me connaissait pas. Il fallut deux rencontres préparatoires en mai 1997 avant qu’il accepte de me raconter sa vie. Ma démarche lui fut exposée clairement : il s’agissait d’une biographie non autorisée. À la fin de l’enquête journalistique, le manuscrit lui serait remis, mais une fois imprimé afin qu’il ne puisse pas le corriger ou proposer une réécriture.

Il n’était pas question d’ériger un monument à sa grandeur ou de détruire la réputation d’un homme public. Entre ces deux extrêmes, lui expliquai-je avec nervosité, il y avait de l’espace pour écrire un ouvrage de référence qui relaterait comment il avait contribué à l’histoire du Québec avec ses coups de génie et ses imperfections. Il me regardait froidement, sans dire un mot, me laissant tout le temps nécessaire pour m’expliquer.

Les entrevues seraient enregistrées. Il ne disposerait pas des questions avant les rencontres, mais serait informé des thèmes devant faire l’objet des discussions. Je devais avoir accès à ses archives, sans qu’il n’exerce aucun contrôle. Il ne serait pas tenu au courant des entrevues que je pourrais faire avec d’autres individus, des proches ou des adversaires politiques. Homme de conviction, intrigué par mon audace et probablement séduit par mon jeune âge, il me donna son accord de façon inconditionnelle.

Homme blessé

La blessure qui lui fut infligée à la suite du résultat référendaire de 1995 était profonde. Le camp du OUI qu’il dirigeait avait perdu par à peine quelques dizaines de milliers de voix. Au lendemain du référendum, affirmant que c’était pour lui « une déception très grande », le premier ministre Parizeau démissionnait.

En 1998, au moment d’aborder les questions visant à cerner la stratégie préréférendaire et l’influence qu’avait pu avoir Lucien Bouchard pour l’amener à modifier la question référendaire, j’ai constaté que la plaie le faisait toujours souffrir. Revenant sur son fameux discours improvisé du soir de la défaite alors qu’il attribuait le résultat référendaire « à l’argent et à des votes ethniques », je lui rappelai comment, pour ses adversaires politiques, ses propos étaient un cadeau du ciel.

Depuis des décennies, des leaders fédéralistes tentaient de dépeindre les indépendantistes comme des êtres intolérants, menaçant les droits des minorités. Sa déclaration pouvait maintenant être exploitée pour illustrer leurs attaques démagogiques auprès des communautés allophones. En 1998, Jacques Parizeau demeurait un homme blessé. Je m’en doutais, mais j’avais mal évalué à quel point.

Peu de temps après cette rencontre, je reçus par courrier prioritaire, le 19 mai, une lettre signée de sa main. « J’ai malheureusement perdu le référendum de 1995, écrivait-il. Étant, comme premier ministre, responsable de l’opération, je suis évidemment inexcusable. » Puis, Jacques Parizeau exprimait sa colère à mon endroit : « Que je sois amené, pendant des heures, à me défendre, pas à pas, à répondre trois ou quatre fois à la même question […] me paraît dégradant. Je n’arrive pas à l’automne de ma vie pour subir des heures d’interrogatoires qui ne se justifient que par le fait que j’ai perdu mon pari référendaire. » Puis, à ma grande surprise, de façon dramatique, la sanction tombait : « Je suspends donc toute forme de collaboration. »

Parole donnée

Inquiet, mais convaincu de pouvoir rétablir les ponts, j’ai tout de suite demandé une rencontre avec lui. Jean Royer, son ancien chef de cabinet, m’avait dit une année plus tôt : « Monsieur Duchesne, si vous fixez clairement les conditions autour desquelles doit se dérouler la biographie et que Jacques Parizeau accepte, il ne reviendra jamais plus sur sa parole. Mais soyez clair et ne cachez rien ! », avait-il spécifié. Ce que j’ai fait.

Une semaine plus tard, l’ancien premier ministre acceptait de me recevoir. L’ancien professeur d’université me redonnait sa confiance. Il insistait toutefois pour que je ne le mette pas constamment et à répétition en opposition avec des analyses provenant de journalistes ou d’observateurs politiques, rappelant que j’avais tout le loisir d’aller interviewer son entourage ou quelque acteur que ce soit pour trouver plus d’information.

J’étais un jeune journaliste, sans grande notoriété, pourtant ce grand personnage de la politique québécoise a bien voulu me confier sa vie publique, et ce, pendant plus de 150 heures, sans exercer aucun contrôle. Jacques Parizeau croyait en la bonne foi des gens, en particulier des jeunes. Indépendantiste, c’était aussi un humaniste.

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