Un aménagement urbain douteux rue de Bellechasse

«Je crains que l’aménagement urbain de la rue de Bellechasse ne sera pas une réussite», dit l'auteur.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Je crains que l’aménagement urbain de la rue de Bellechasse ne sera pas une réussite», dit l'auteur.

Comme bien des Montréalais, je suis à la fois piéton, cycliste et automobiliste. Je ne pense pas avoir un parti pris particulier, ayant vu trop de comportements dangereux et irresponsables de part et d’autre. Reste que les « dommages collatéraux » affectent surtout les plus faibles.

C’est donc avec une certaine sympathie que j’avais accueilli l’annonce de l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie de transformer une longue section de la rue de Bellechasse en une rue à sens unique pour les voitures, et en piste cyclable séparée par des poteaux du trafic automobile. C’est une bonne chose, me suis-je dit.

Vu le trafic en augmentation constante, la rue de Bellechasse était devenue trop étroite pour assurer une coexistence raisonnable entre cyclistes et conducteurs, surtout entre Saint-Michel et Papineau. Les manœuvres de dépassement dangereuses (cyclistes comme conducteurs), les accidents évités au dernier moment ou non et les agressions verbales étaient devenus la règle plutôt que l’exception. Il fallait bien faire quelque chose.

Surprise

Voilà, début juillet, c’était chose faite. Et cela sans retard, malgré la pandémie. Mais lorsque j’ai vu le résultat concret, j’étais surpris. Vraiment, je ne m’attendais pas à ça ! Sur plusieurs kilomètres, de Bellechasse est maintenant une rue à sens unique pour le trafic automobile (une bonne chose, comme je trouve toujours). Par contre, les cyclistes continuent de rouler dans les deux directions (une moins bonne chose, comme je crois). D’autant plus que les deux pistes cyclables sont séparées l’une de l’autre, chacune étant aménagée le long du trottoir. Pour une section de rue aussi étroite, un tel aménagement me semble inédit et coûteux d’espace.

Les deux pistes cyclables le long des trottoirs entraînent l’interdiction de stationner sur plusieurs kilomètres. Des centaines de stationnements ont disparu du jour au lendemain de sorte que ces voitures doivent maintenant trouver refuge dans les rues transversales à proximité de Bellechasse.

J’aimerais bien savoir si les décideurs politiques ont agi en connaissance de cause et, si oui, j’aimerais connaître les chiffres et analyses sur lesquels ils se sont appuyés. D’ailleurs, beaucoup de gros immeubles à logements longent la rue de Bellechasse avec des locataires souvent à faible revenu. Je suppose qu’on aurait réfléchi plus d’une fois avant de faire la même chose sur une rue plus cossue.

Bien sûr, l’aménagement des pistes cyclables le long des trottoirs entraîne aussi l’interdiction d’y arrêter, même pour un court laps de temps. Là encore, l’avenir n’est pas rose pour les conducteurs-résidents. Les premiers arrêts temporaires que j’ai pu observer depuis se faisaient de façon à bloquer la moitié de la piste cyclable et une partie de la route du milieu […].

Enfer

Hélas, la liste des incohérences et bizarreries ne s’arrête pas là. Qu’on se promène sur de Bellechasse entre Saint-Michel et la 6e Avenue. L’an passé, la Ville y a fait élargir les trottoirs aux intersections pour créer, à grands frais, des îlots de rétrécissement. Mais le problème n’est pas là ! Le vrai problème réside dans le fait que l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie a choisi parmi plusieurs solutions celle qui est la moins réaliste. Le rétrécissement de la rue à ces endroits est tel que conducteurs et cyclistes risquent de heurter les balises à la moindre inattention. Comme ces intersections se suivent de près, cela crée des pistes cyclables sinueuses et dangereuses.

Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions. Pour diminuer la vitesse du trafic, de nouveaux signaux d’arrêt ont été ajoutés l’an passé aux nombreux signaux déjà existants, quelques-uns séparés de moins de 50 mètres. Les arrêts et départs obligatoires contribuent grandement à la pollution et aux embouteillages, c’est bien connu. N’aurait-il pas été plus sage de mettre un terme à cette politique de multiplication des signaux d’arrêt pour remplacer celle-ci par des solutions conciliant sécurité et écologie, par exemple par l’installation de radars de vitesse dûment visibles pour les conducteurs ?

Je crains que l’aménagement urbain de la rue de Bellechasse ne sera pas une réussite. La solution adoptée par les responsables politiques et administratifs me semble le résultat d’un aveuglement idéologique plutôt que d’une démarche raisonnée et empirique. Fallait-il vraiment adopter pour un tronçon aussi étroit que celui entre Papineau et Saint-Michel un modèle d’aménagement validé nulle part ailleurs en ville dans des conditions équivalentes ?

La moindre des choses aurait été de combiner les deux voies cyclables, sauvant ainsi la moitié des stationnements maintenant perdus. Leur perte n’est pourtant pas mon argument principal. Je m’interroge avant tout sur les effets psychologiques d’un trafic asymétrique à sens unique pour les uns mais pas pour les autres.

L’attention et l’anticipation d’un automobiliste sont forcément amoindries dans une rue supposément à sens unique. Surtout en hiver. Si certains cyclistes continuent à rouler dans les deux sens même après le retrait des balises, et si de petits bancs de neige au bord de la rue les font rouler plus au centre, des accidents graves sont préprogrammés. Les statistiques nous le diront.


 
21 commentaires
  • Gilles Fontaine - Abonné 5 août 2020 07 h 31

    JE, ME, MOI...

    Encore un commentaire dans le JE, ME, MOI...
    Et le bien commun lui ?
    Cet aménagement est, et sera, dorénavant la norme. Le temps du char et de son stationnement dans l'espace public tire à sa fin... et c'est tant mieux. Un char est stationné 95% du temps... réutilisons cet espace pour le bien commun.

    • Marie-France Pinard - Abonnée 5 août 2020 09 h 23

      Vous ave tellement raison.... Le règne du "tout à l'auto", comme celui du pétrole, tire à sa fin. Que les avocats des pipelines et les amoureux du Grand prix se le tiennent pour dit.

    • Simon Grenier - Abonné 5 août 2020 10 h 22

      Exact... Est-ce que j'ai droit à 8 mètres cube sur la chaussée, moi, pour y entreposer mon vélo, mes patins, mes bottes d'hiver et mes chaussures quand je ne m'en sers pas? Est-ce que les taxes municipales des autres servent à entreposer mes divers moyens de transport individuels directement dans la rue? Eh ben non. C'est donc choquant, de rétablir un semblant d'équilibre.

    • Michèle Nolet - Abonnée 5 août 2020 12 h 29

      Le problème abordé ici n'est pas la trop grande place occupée par l'automobile mais plutôt à la mauvaise planification de la transformation de la rue Bellechasse. Si vous voulez qu'on entrepose vos bootes d'hiver sur la rue, demandez un permis comme le font les automobilites, payer aussi des frais de 300$ pour l' immatriculation . On ne peut pas refaire l'histoire, l'auto est là pour rester on n'en a besoin surtout quand on vieillit.

  • Alain Gaudreault - Abonné 5 août 2020 07 h 33

    Danger anticipé

    Tout dans l'aménagement de Bellechasse est un laboratoire improvisé. Avec le déplacement de la voie cyclable près du trottoir, sortir et entrer dans une ruelle avec un véhicule est devenu un danger imminent. Pour sortir d'une ruelle et s'engager sur Bellechasse, le trottoir étant moins large que le capot d'une voiture, il faut désormais s'avancer et empiéter sur la voie cyclable pour vérifier la venue d'éventuels cyclistes. Et si il y en a, ceux-ci, bien souvent, ne freineront pas face à la voiture presqu'à l'arrêt mais essaieront de la contourner par l'avant, au risque de se faire happer. Et un cycliste ne peut désormais plus voir à l'avance le clignotant d'une voiture qui se prépare à tourner pour entrer dans une ruelle, la vue étant obstruée par les quelques stationnements ayant survécus ou par les voitures qui ne manqueront pas d'être en file au ralenti avec la congestion anticipé du retour à la normale. La congestion sur Bellechasse est déjà présente le matin et le soir pour cause de réaménagement d'autres rues voisines en sens uniques. St-Zotique sera conçue de la même façon. Et le ciment est en train d'être coulé sur St-Denis, préparant la circulation à des entonnoirs comme ce sera le cas sous le viaduc Rosemont/St-Denis. Il n'y aura aucun plaisir à rouler en vélo près de ces files de voitures sur ces rues idéologiquement réaménagées. Que du danger anticipé.

    • Simon Grenier - Abonné 5 août 2020 10 h 19

      C'est drôle, tout et chacun des problèmes que vous énumérez sont liés aux automobiles (et autres VUS) mais aucun n'est causé par les vélos - ils n'en sont que les victimes, chaque fois.

      Hmmmm, à méditer.

    • Jean-François René - Abonné 5 août 2020 11 h 57

      Si vraiment vous roulez à vélo, il vous reste en masse de rues pour le faire à travers les voitures. Je vous conseille Beaubien, ou Rosemont (vitesse moyenne de 60-70 km par endroit). L'aménagement sur Bellechasse, sans être parfait, cionvient très bien pour un cycliste qui veut rouler sur une voie cyclable clairement balisée. Les études montrent que la sécurité des cyclistes est meilleure sur ce type d'aménagement. Voyons vos arguments. Celui sur l'auto qui avance pour sortir de la ruelle est vraiment bizarre. Il y a au moins 2 mètres entre à faire sur le trottoir. Le capot d'une voiture a plus que 2 mètres ! Même un Dodge Ram....n'est pas si gros. Oui un auto doit s'avancer lentement tout le temps. Pas à cause des vélos, à causs des piétons ! Là, on aura 2 bonnes raisons dit aller molo.. En fait, si on la met pas là, on va faire quoi ? Une vélo rue entière ! Ça va chialer encore plus ! Mais c'est comme ça un peu partout à moins d'avoir une rue assez large pour un large corridor en vert.entre autos qui roulent et autos stationnées (mais là, il faut surveiller les portières).! Bien sûr que ça va demander de l'attention à l'heure de pointe. Mais c'est toujours le cas, piste ou pas ! En passant, en roulant vers l'est, vous allez mieux voir les mouvements des voitures !

  • Hugue Asselin - Abonné 5 août 2020 09 h 25

    Merveilleuse rue Bellechasse

    Je suis désolée que M. Reinwein voit autant de problèmes dans le réaménagement de la rue Bellechasse, car il fait le bonheur de ma famille et moi. Nous sommes extrêmement heureux de ces changements : pistes cyclables larges, arrêts fréquents aux coins des rues, feux de circulation près des écoles, signalisation claire...
    Et je sais que nous sommes nombreux à voir le changement de culture dans les rues montréalaises d'un bon oeil.

    Circuler en sécurité est un droit. Avoir un stationnement en face de chez soi, c'est un privilège.

    • Marie Gauthier - Abonnée 5 août 2020 13 h 46

      J’abonde dans votre sens, monsieur Asselin!

  • Jean De Julio-Paquin - Abonné 5 août 2020 09 h 28

    Propos catégoriques

    M. Fontaine,
    Vos propos manquent de nuances. M. Reinwein formule des commentaires justifiés notamment sur la sécurité. Faites attention aux anathèmes.

    • Jean Richard - Abonné 5 août 2020 12 h 31

      Peut-être, mais l'article de M. Reinwein ne prêche pas par l'exemple. Ce monsieur aime trop se gargariser avec les clichés créés et entretenus par ce qu'on pourrait appeler la droite urbaine, ce mouvement voué à la défense des PRIVILÈGES d'une classe de la population.

      La technique de persuasion est connue : on se montre sympathisant avec l'adversaire pour mieux cacher ses griffes. « Je suis à la fois piéton, cycliste et automobiliste. »

      Ensuite, on passe à l'information douteuse. « Des centaines de stationnements ont disparu du jour au lendemain » Des centaines ? En moyenne, un espace de stationnement sur rue fait environ 7 mètres. Chaque intersection comporte déjà environ 50 mètres d'espace non utilisable pour le stationnement. Il faut y ajouter les arrêts d'autobus et les bouches d'incendie, sans oublier les bornes de recharge pour les voitures à batteries.

      Et le vocabulaire, digne des radios p*** : l'enfer... Si enfer il y a, c'est plutôt la surpopulation automobile qui en est la cause.

      Et l'ultime cliché : l'idéologie. Qu'il faille en finir avec l'automobile telle qu'on la connait, ce mode de transport qui, si on ne le remet pas en question, va finir de détruire les villes. L'environnement, ce serait donc une idéologie ? Et ce serait par idéologie que des dizaines de villes de par le monde remettent en question la place énorme qu'a pris l'automobile en leur cœur ?

      Mais oui, ceux qui ont fait de leurs privilèges des droits acquis vont devoir s'ajuster. L'avertissement a commencé bien avant la pandémie : le modèle urbain orienté vers l'automobile individuelle est un cul-de-sac. Plus on attend pour faire la transition qui s'impose, plus ce sera difficile pour les privilégiés de s'ajuster. Or Montréal est en retard, ce qui donne l'impression qu'on a brusqué les choses. Or, ni le statu quo, encore moins le recul, ne sont des solutions. Des villes étouffées par l'automobile, on en a vues.

  • Luc Le Blanc - Abonné 5 août 2020 11 h 08

    Visuellement chargé

    Qu'on soit pour ou contre, une chose est sûre, c'est extrèmement chargé visuellement. Je suis cycliste avant tout, et je trouve assez déprimante la vue sur cette orgie de lignes et hachures blanches et jaunes, peinture verte et bollards avec réflecteurs, le tout sur un parcours zigzagant autour de ces satanées saillies de trottoir. Une piste d'atterrissage est moins encombrée que ça. Est-ce temporaire le temps que tout le monde s'habitue, ou un aperçu de l'aspect futur de nos rues? Misère!

    • Marie Gauthier - Abonnée 5 août 2020 14 h 19

      L’idée maîtresse ici, c’est l’accessibilité. Un parcours moins bien balisé ne sera pas jugé sécuritaire par les usagers plus vulnérables (les familles avec jeunes enfants, notamment) et ne sera tout simplement pas utilisé. Quant aux saillies de trottoir, elles forcent aussi bien les cyclistes que les automobilistes à ralentir aux intersections et sont une mesure efficace pour protéger les piétons. Sécurité, accessibilité, et les modes de transport actifs sont adoptés par le plus grand nombre. Bingo!