Des analyses simplistes des effets de la PCU

«Il est plus facile de braquer les projecteurs sur les travailleurs en présumant qu’ils sont fondamentalement paresseux et profiteurs et taire ce qui va en sens contraire», écrivent les auteurs.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Il est plus facile de braquer les projecteurs sur les travailleurs en présumant qu’ils sont fondamentalement paresseux et profiteurs et taire ce qui va en sens contraire», écrivent les auteurs.

Depuis plus d’un mois, chroniques, articles et études se multiplient, évoquant le caractère dissuasif de la PCU. L’hypothèse sous-jacente de ces écrits est qu’en matière de prestation de remplacement du revenu, il y a un plafond à ne pas franchir sinon les gens sont « naturellement » bien plus intéressés à rester chez eux qu’à revenir sur le marché du travail. Quelques cas de difficultés à recruter de la main-d’œuvre sont montés en épingle en ajoutant que l’entreprise X ne « serait » pas la seule dans sa situation, que la situation serait quasiment généralisée. Toujours à cause exclusivement de la PCU, bien sûr !

Face à ces analyses simplistes de l’effet de la PCU, analyses qui ne font souvent que reprendre des lieux communs — les travailleuses et les travailleurs dans le fond sont des paresseux et des profiteurs —, nous aimerions rappeler certains faits et statistiques afin de remettre les pendules à l’heure.

Revenu décent

Pour la petite histoire, rappelons ainsi qu’avec la PCU, le gouvernement fédéral en a surpris plus d’un en misant sur un programme simple, facile à comprendre et à administrer, offrant un revenu d’un niveau décent (surtout si on le compare aux prestations provinciales d’aide sociale) et, qui plus est, qui fait confiance aux demandes des prestataires.

Mais la PCU a été aussi instituée aux côtés de la Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC). Toute analyse critique de la PCU doit comprendre la SSUC, car les deux programmes ont été montés pour être complémentaires. Essentiellement, la SSUC permet aux entreprises ayant subi une perte de revenus causée par la COVID-19 de recevoir une subvention couvrant 75 % de leur masse salariale et même certaines prestations sociales (assurance-emploi, régime des rentes et assurance parentale) si les salariés visés par la subvention ne font pas de travail pour l’employeur.

L’objectif du gouvernement fédéral a été d’encourager avant tout les employeurs à maintenir le lien d’emploi avec leurs employés au moyen de la SSUC. Les salariés qui perdaient leur emploi ou qui voyaient leurs heures de travail chuter drastiquement, et qui n’étaient pas subventionnés par la SSUC, pouvaient alors se tourner vers la PCU.

Toutefois, et contre les orientations fédérales, de ces deux mesures, c’est la PCU qui est rapidement devenue la mesure la plus « populaire ». Cette dernière a aidé jusqu’à présent 8,4 millions de personnes, contre moins de 3 millions de personnes pour la SSUC. Selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, seules 22,6 % des PME du Canada se sont prévalues de la SSUC, alors que près de la moitié de ces dernières auraient subi des impacts importants de la pandémie. Si la SSUC pouvait effectivement aider les entreprises, il semble qu’une faible proportion d’entre elles y aient recouru, laissant plutôt leurs salariés se débrouiller avec la PCU.

Dans le fond, rien de surprenant à cela : en temps normal, les employeurs préfèrent organiser le travail avec du personnel à temps partiel parce que c’est plus simple et plus profitable. Ils ont fait la même chose en temps de pandémie en allant au plus simple pour eux.

Mais il est plus facile de braquer les projecteurs sur les travailleurs en présumant qu’ils sont fondamentalement paresseux et profiteurs et taire ce qui va en sens contraire. Ainsi, personne n’a parlé du fait qu’à la fin mai, déjà 1,2 million de personnes avaient cessé de demander la PCU, et ce, alors que le processus de déconfinement était loin d’être terminé et que la reprise du travail pour de nombreuses personnes était encore interdite.

Des préjugés

Un bon exemple de ce préjugé à l’encontre des travailleurs est l’étude de la Banque Nationale résumée par Éric Desrosiers dans Le Devoir du 25 juillet. Leurs auteurs calculent savamment ce que représente la PCU en pourcentage du salaire moyen secteur par secteur pour présumer que l’effet dissuasif sur le retour au travail sera proportionnel à la hauteur de ce pourcentage. Mais ils n’ont pas considéré que plusieurs secteurs ne sont même pas encore rouverts ou le sont si peu que ce ne peut être le niveau de la PCU qui importe, mais la possibilité réelle de reprendre le travail. Peu importe, par exemple, que le secteur de l’hébergement et de la restauration ait été parmi les derniers rouverts, s’il ne reprend pas plus vite, c’est parce que la PCU y représente près du double du salaire moyen.

On peut aussi se demander dans quel état serait l’économie si la PCU n’avait pas été rapidement mise sur pied pour soutenir le revenu des gens incapables de continuer de travailler à cause du confinement, confinement d’ailleurs largement respecté parce que les gens pouvaient continuer à subvenir à leurs besoins. Relever des secteurs économiques qui se seraient autrement effondrés serait une tâche aujourd’hui titanesque, voire impossible à réaliser. Ça aussi devrait faire partie de l’analyse de l’effet de la PCU sur la reprise économique !

Face à ces données sur la PCU, on s’étonne des discours qui concluent à l’effet catastrophique de celle-ci sur la relance de l’économie. Selon nous, leurs propos tiennent bien plus de la morale que d’une appréciation objective de la situation de l’emploi.

Il est plus que temps que les conditions d’embauche des employeurs cessent de faire force de loi et que la campagne pour mettre en cause la PCU comme frein potentiel à la relance économique laisse place à un dialogue social qui prend assise sur le respect des travailleuses et travailleurs. Leur contribution au développement économique et social de la société québécoise doit être reconnue à sa juste valeur.

Il est également indispensable de faire preuve de plus de rigueur et de cesser de parler de risques et d’effets potentiels quand il n’y a pas d’analyse sérieuse qui confirme un tel état de situation : nous ne sommes pas en situation de plein-emploi, ni en pénurie de main-d’œuvre et la reprise économique est plus que graduelle, notamment pour les secteurs du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration, règles sanitaires obligent. Et ce sont aussi des secteurs où les emplois sont, en temps normal, majoritairement occupés par les jeunes — étudiants ou non — et les femmes. Est-ce que vouloir de meilleures conditions de travail pour celles-là aussi devient un impensable ?


 
13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 1 août 2020 03 h 45

    Parlant de vrais parasites de la société: la financiarisation de l'économie.e

    Il est surprenant que les maitres du monde ne montent jamais aux barricades quand il s'agit de dépenser l'argent des contribuables sur leurs subventions, du BS pour les riches. Mais les miettes que l'on donne aux pauvres pour qu'ils puissent survivre relèvent les passions!
    Les vrais paresseux sont les parasites de la société qui multiplient leur richesse en jouant à la bourse avec l'argent des autres. Ce que l'on appelle «la financiarisation de l'économie.»

  • Guy Tassé - Inscrit 1 août 2020 05 h 01

    Pris en flagrant délit.

    La réalité des salariés à faible revenu. Les préjugés face à ces travailleurs. Voilà que de faux vices dont on accuse ces travailleurs (depuis toujours) resortent en force en temps de pandémie. Je pense au contraire que ce sont les préjugés à cet égard qui sont pris en flagrant délit pendant (et grâce à) cette période trouble. Et le bon penseur y trouve sa justification. Et le bien nanti aussi. Et le populiste. Et l'exploiteur. Et l'opposition. Alouette.

  • François Poitras - Abonné 1 août 2020 07 h 41

    Remettre les pendules à l’heure ?

    La PCU démobilisenombre de travailleurs. Particulièrement les travailleurs étudiants dans les besoins fondamentaux sont assurés par leurs parents. Le sable des aprioris idéologiques détraquent les pendules syndicales

    • Christian Aubry - Abonné 1 août 2020 14 h 07

      Remettons effectivement les pendules à l'heure:

      1) La Prestation canadienne d'urgence pour les étudiants (PCUE) s'adresse exclusivement aux étudiants et constitue un programme ditinct de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), dont il est exclusivement question ici. Faites vos recherches, comme disent les conplotistes, M. Poitras. ;-)

      2) Les besoins fondamentaux des étudiants sont assurés par leurs parents lorsque ceux-ci peuvent se le permettre, ce qui est loin d'être le cas de tous. De plus, la plupart des étudiants issus de la classe moyenne n'habitent plus chez leurs parents. Ceux-ci ne peuvent pas nécessairement leur payer leur loyer en plus de subvenir à tous leurs besoins quotidiens, surtout s'ils ont eux-même perdu tout ou partie de leurs revenus à cause de la pandémie.

      Conclusion: le sable des aprioris idéologiques détraquent plus de pendules que vous ne le pensez. ;-)

      Ami Calmant,
      --
      C.A.

    • François Poitras - Abonné 2 août 2020 14 h 53

      Un nombre très important des emplois aux salaires fortement concurrencés par la --ou les PCU si vous préférez-- sont occupés par des étudiants, ou des personnes entrant sur le marché du travail. Cette concurrence est un frein à la reprise économique. Le discours moralisateur des syndicats tient du lieu commun. Si la reprise tarde, beaucoup s'inquiètent des probabilités de chomage élevées chez les jeunes finissants,. Le cataplasme de la PCU retiré, les jeunes adutes et les gens aux emplois précaires risquent de connaitre des difficultés.

  • Annie Chénier - Abonnée 1 août 2020 09 h 25

    Des analyses simplistes....

    Excellente analyse !
    Bravo

    Claude Goulet

  • Cyril Dionne - Abonné 1 août 2020 09 h 28

    Bon, les syndicats s’en mêlent maintenant

    Oui, les gens sont bien plus intéressés de demeurer chez eux dans le secteur de l’hébergement, de la restauration en incluant aussi tous les autres parce que non seulement la PCU représente près du double du salaire moyen, mais aussi le fait qu’il y a un coût réel qu’on doit assumer lorsqu’on travaille. On n’a juste à penser au coût des vêtements, les moyens de transport, les garderies etc. pour comprendre rapidement que pour la plupart, c’est plus payant de demeurer chez eux et passer du temps de qualité en famille. En fait, ils font de l’argent à demeurer chez eux.

    Oui, dans quel état sera l’économie dans les années futures avec tous ces argents qui sont empruntés sur les marchés étrangers, la plupart venant de l’Empire du Milieu, chose qu’on s’attarde à cacher. Non seulement on hypothèque les générations benjamines, mais aussi celles qui ne sont pas encore nées. Vous savez, si vous faites un emprunt de 100 000$ sur une période de 100 ans, eh bien, cette dette ne sera jamais repayée. Essayez maintenant avec 1 000 milliards de dollars qui risque de doubler facilement à la fin de cette épidémie. Cette crise n’est qu’à son début et nous sommes dans les dettes jusqu’au cou. Qu’arrivera-t-il lorsque les gouvernements ne pourront plus emprunter? Nous en avons pour des années avant que la vie normale nous revienne ainsi que l’économie. Et à maintenir le filet social, cela implique que les coûts seront supérieurs aux entrées d’argent dans les coffres des gouvernements et ils feront des déficits record sur déficit record.

    Oui, c’est comme un marathon avec cette pandémie. Au lieu de courir intelligemment, on fait un sprint au tout début de la course pensant bien que cela sera suffisant pour gagner la course.

    Oui, misère.

    • Georges Normand - Abonné 2 août 2020 01 h 11

      Hum, quelle solution proposez-vous ? Il y aura toujours des gérants d'estrade pour critiquer les marathoniens...

    • Normand Pépin - Abonné 2 août 2020 14 h 09

      Quelle aurait été votre solution? Laisser tout s'effondrer sans intervenir?
      Ça aurait couté bien plus cher, sans compter le fait que des secteurs entiers se seraient littéralement écrasés, probalement impossibles à relever, avec deux types d'effet:
      - sans ressources, les gens auraient refusé de se confiner, aggravant la propagation de la COVID-19
      - les sans-emploi auraient perdu leur logis, leur auto, leurs avoirs et la situation sociale se serait dégradée à vue d'oeil.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 août 2020 21 h 42

      Bien oui, lancer de l'argent emprunté à tous vents. Bravo. Et le tout risque de s'effondrer à tout moment parce qu'il y en a qui pensent que nous sommes sortis du bois. Ce n'est que partie remise pour cet automne.

      Oui, misère.

      En passant, Igor de Russie vous dit un gros merci de la générosité des contribuables qui ne cesseront jamais de payer. Lui la PCU, y connaît ça! ;-)