Heurs et malheurs de la «charity business»

Le cofondateur de l’organisme UNIS, Craig Kielburger
Photo: Adam Bettcher/Getty Images /AFP Le cofondateur de l’organisme UNIS, Craig Kielburger

Il a fallu une gigantesque erreur de jugement du premier ministre Justin Trudeau et de son gouvernement pour attirer l’attention sur cette organisation qui prétend « sauver le monde » en étant en même temps un organisme de coopération et une entreprise privée. J’espère que le cafouillage sera démêlé et que les responsables seront sanctionnés. Après tout, c’est l’avenir de la coopération internationale qui est un peu en jeu dans ce scandale. Outre les coins obscurs de la relation entre Trudeau, le gouvernement et l’organisme UNIS (WE Charity en anglais), il y a cependant des questions à poser sur cette expérience.

Depuis quelques années, les frères Craig et Marc Kielburger ont pris une large place au Canada (hors Québec) dans le domaine, avec des événements de grande envergure publicisés et soutenus par des vedettes politiques et médiatiques. Ces mobilisations visent à soutenir les projets d’UNIS, notamment les visites organisées pour les jeunes dans divers coins du monde (une sorte de « volontourisme ») et les « villages WE ».

Dans un cas comme dans l’autre, de nombreux organismes qui œuvrent dans le développement international, dont ceux qui sont membres de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) ou du Conseil canadien pour la coopération internationale (CCCI), ont, à partir de leurs expériences, conclu que de telles initiatives n’étaient pas vraiment appropriées.

Effets pervers

Le « volontourisme », qui amène des jeunes Canadiens sans expérience à garder des enfants dans des orphelinats ou à peindre des écoles déglinguées, a des effets pervers. Pleins de bonne volonté, ces participants se substituent, le plus souvent, aux jeunes de ces pays. Ils n’ont pas de compétences particulières. Ils séjournent très brièvement dans ces pays, des séjours pour lesquels les coûts d’organisation et de transport sont élevés. Et ils retournent à leurs affaires au retour.

Dans le cas des ONG accrédités, les stages pour les jeunes s’inscrivent dans une autre perspective, puisqu’ils font partie d’une relation à long terme avec les organismes locaux. Les jeunes sont préparés de manière à participer à un intense travail de promotion et d’éducation populaire avant et après leur séjour dans un pays donné. Ces principes sont d’ailleurs inscrits dans un « code d’éthique » adopté par les organismes membres de l’AQOCI et du CCCI, qui ont donc des comptes à rendre entre eux et auprès de leurs donateurs. UNIS n’est membre ni de l’AOQIC ni du CCCI.

D’autre part, l’idée des « villages WE » va à l’encontre de la pratique de la plupart des ONG qui soutiennent des communautés à travers leurs propres structures et mécanismes. Créer un « village WE » en constituant une entité séparée dépendante d’un organisme international va à l’encontre des principes de la coopération tels qu’élaborés par l’ONU et l’OCDE, qui insistent sur l’appropriation, par les populations locales, des projets de développement. Ces projets de développement promis par les ONG résultent d’un travail de longue haleine, basé sur un réel partenariat entre les organismes du Nord et du Sud et qui requiert consultations, études et expérimentations, et sur lesquels l’information est accessible pour assurer la transparence et le sentiment que cette coopération n’est pas un « don du ciel ». On ne va pas planter un drapeau « WE » en invitant les gens à avoir un meilleur accès à l’eau ou à l’électricité. On travaille avec les groupes communautaires et les autorités locales à améliorer les infrastructures là où les gens vivent, sous leurs propres responsabilités.

D’autre part, le message d’UNIS n’apporte pas d’explication et encore moins de solution à la question du développement. On ne peut pas prétendre « sauver le monde » en faisant fi des causes profondes qui expliquent la perpétuation de la misère et de la famine. C’est pourquoi la plupart des ONG font campagne pour l’abolition de la dette, pour l’arrêt de la militarisation facilitée par les ventes d’armes des pays riches (dont le Canada), pour une lutte incessante contre les violations des droits. Faire pression pour demander des changements dans la politique des gouvernements fait partie du mandat des ONG.

Parallèlement, la plupart des organismes ont laissé tomber les messages qui se centrent sur des situations individuelles (parrainage d’enfants) en utilisant nos grandes vedettes pour attirer l’attention. Le développement et la coopération internationaux, cela ne peut pas être essentiellement une affaire de marketing. Outre leurs erreurs de jugement dans la gestion des centaines de millions de dollars promis à UNIS par le gouvernement, je suis surpris que Justin Trudeau et Bill Morneau n’aient pas encore compris que la coopération internationale du Canada doit suivre une autre voie.

Je ne doute pas de la noble intention des frères Kielburger à l’origine de leur projet, eux qui ont rencontré des jeunes au Bangladesh en train de dépérir dans des bidonvilles et des ateliers de misère. Mais justement, ces jeunes attendent autre chose de nous. Ils veulent travailler avec nous (et pas qu’on se mette à leur place). Ils veulent dénoncer un système injuste et exiger des changements de priorités, les priorités actuelles faisant du Bangladesh, du Brésil, du Liban ou de l’Afrique du Sud des pays où la misère de la masse existe dans l’ombre de quelques milliardaires. Ils espèrent qu’on leur donnera un coup de main en remettant les priorités du gouvernement canadien à la bonne place, dans l’esprit d’une justice sociale et environnementale.


 
12 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 31 juillet 2020 00 h 35

    Unis à oublier de combattre les causes de la misère des enfants du tiers-monde.

    Bravo et félicitations, monsieur Pierre Beaudet, pour votre explication pertinent et éclairant des causes de la misère du tiers-monde. Voilà, les vraies raisons de la faillite de l'initiative Kielburger: «On ne peut pas prétendre « sauver le monde » en faisant fi des causes profondes qui expliquent la perpétuation de la misère et de la famine. C’est pourquoi la plupart des ONG font campagne pour l’abolition de la dette, pour l’arrêt de la militarisation facilitée par les ventes d’armes des pays riches (dont le Canada), pour une lutte incessante contre les violations des droits.»

    • Loyola Leroux - Abonné 1 août 2020 09 h 28

      Ce qui frappe en bénévolant dans un pays pauvre, ce n'est pas la pauvreté, phénomene super médiatisé, mais la richesse des riches de ces pays, dont personne, ou presque, ne parle !!!

  • Claude Bariteau - Abonné 31 juillet 2020 06 h 14

    Analyse décoiffant qui révèle la tentation d'un auto-portrait en train de faire quelque chose valorisant les propriétaires devenus des entrepreneurs qui font la promotion d'une aide de passage alors que les problèmes vécus là où ils envoient des jeunes « bénévoles » ne font pas partie de la formation de ces derniers. En fait, Unis permet seulement aux investisseurs de se donner bonne conscience en incitant des jeunes à passer quelque temps à se donner l'impression d'aider.

    Merci de vos précisions.

    • Yves Rousseau - Abonné 1 août 2020 18 h 14

      Je suis d'accord avec vous M. Bariteau.
      Il est évident que la «charity business» profite surtout à ceux qui «donnent» : déductions d'impôts, image publique bonifiée.
      Avez-vous remarqué que sur les photos médiatisées où on présente une gros chèque en carton, les «donateurs» ont toujours un plus grand sourire que les «bénéficiaires» (quand ces derniers sont sur la photo).
      C'est que les «donateurs» savent très bien qu'ils vont rester riches et que les «bénéficiaires» resteront pauvres une fois le gros chèque en carton dépensé.
      La «charité n'est pas faite pour corriger un système basé sur l'exploitation du plus grand nombre; mais pour le perpétuer, le rendre acceptable et donner bonne conscience aux contributeurs.

  • Pierre Rousseau - Abonné 31 juillet 2020 08 h 33

    Il n'y a pas que les jeunes...

    L'aide internationale n'est pas l'apanage des jeunes, les aînés peuvent aussi participer. D'un côté, des ONG penvent servir d'école pour les jeunes qui ont beaucoup à apprendre à l'étranger surtout dans le cadre de l'aide internationale. D'un autre côté, les aînés, souvent à la retraite, peuvent apporter beaucoup à l'étranger en partageant leur expérience et en travaillant en partenariat avec les gens qui peuvent en profiter. Les projets auxquels j'ai participé venaient de la communauté et répondaient à leurs demandes et à leurs besoins.

    Il y a un point commun pour une aide valable : la demande doit venir des gens qui réclament cette aide; en d'autres mots, les ONG devraient répondre aux besoins des gens des pays que l'on voudrait aider. J'ai participé à des projets en Amérique latine et à Haïti où la demande venait des gens du pays en question et c'est souvent un travail difficile dans un milieu souvent en conflit. Évidemment, le « volontourisme » ne peut répondre à ces besoins et ça demeure en fait une espèce de voyage organisé en milieu sûr pour des jeunes assez fortunés qui peuvent payer leur voyage.

    Mais j'ai remarqué que certaines grosses ONG dépensaient l'argent des donateurs à leurs propres fins, moins pour les gens qu'ils devaient aider. J'ai été témoin de travailleurs et volontaires d'une ONG censée aider les enfants qui se retrouvaient dans l'hôtel le plus dispendieux de la ville voisine pour une vacance de farniente, alors qu'une série de gros VUS 4X4 poireautaient dans le stationnement de l'hôtel en question. En tant que donateur à cette ONG, cela m'a amené à reconsidérer mes dons et à les canaliser vers les ONG qui pouvaient mieux assigner ces argents pour des projets qui répondaient aux besoins locaux, pas à ceux des volontaires, souvent internationaux. UNIS est donc loin de répondre à ces besoins et ressemble plus à une agence de voyage pour jeunes fortunés!

  • Pierre Jasmin - Abonné 31 juillet 2020 09 h 57

    Pierre Beaudet renchérit sur l'excellent article d'Émilie Nicolas

    Le professeur apporte un point de vue nuancé qu'on pourra creuser en lisant son recueil d'articles Enjeux et défis du développement international (Presses de l’Université d’Ottawa, août 2019). En précaution déontologique, je précise que c'est sous sa direction éclairée que j'y ai fourni le chapitre Militarismes, car avant de prétendre comme Canadiens pouvoir aider, il faudrait arrêter de nuire avec nos exportations d'armement, nos compagnies minières et autres, comme le disent bien Nadia Alexan, Alain Deneault et les Artistes pour la Paix.

    • Loyola Leroux - Abonné 1 août 2020 09 h 31

      Arreter de vendre des armements et de faire des profits avec nos mines, implique un baisse de notre niveau de vie, la perte d'emplois tres payant pour les travailleurs de la classe moyenne. A part quelques idéalistes, souvent professeurs d'universités, qui au Canada est en faveur de telles mesures draconniennes ?

    • Yves Rousseau - Abonné 1 août 2020 21 h 55

      M. Leroux,
      Je ne suis pas un «idéaliste».
      Ni prof d'université.
      Je suis seulement conscient que le monde tel que vous le concevez va vers sa perte si on ne fait pas de grands changements économiques et politiques.
      L'eau des océans monte. C'est un fait scientifique.
      La température globale monte, c'est un fait scientifique.
      Tout corps qui se réchauffe prend de l'expansion.
      C'est un fait scientifique.
      Des millions de personnes vivant au niveau actuel de la mer vont devoir migrer.
      Vers où?
      Le train de l'humanité fonce à plein gaz vers un mur.
      Pensez-vous vraiment que le système actuel est apte à creuser un tunnel?

  • Christian Beaudet - Abonné 31 juillet 2020 10 h 29

    Marketing tapageur de WE ou travail patient d'organismes expérimentés

    La coopération internationale est un domaine trop complexe pour être présenté superficiellement comme le fait la publicité de WE. Il faut se garder aussi comme le soulignait hier Mme Nicolas d’un fond de condescendance que l’aidant venu des pays riches peut avoir envers les démunis des pays du sud, comme si ceux-ci étaient incapables de résultats sans notre aide.

    J’ai été témoin d’effets pervers d’aide venue du nord, dont je donne quelques exemples :
     Un container de vélos gratuits qui fait concurrence déloyale aux marchands de vélo locaux
     Des jeunes d’un département de formation en santé venus aider une population à quelques kilomètres d’une faculté locale de la même spécialité en santé et qui n’a pas été approchée
     Une école fondée pour les enfants de la rue mais dont le programme n’est pas accrédité par le ministère de l’éducation du pays
     Des épouses qui n’aiment pas beaucoup voir arriver dans leur village de jolies jeunes femmes blanches en «volontourisme» pour reprendre l’expression de M. Beaudet
     Des enseignants forcés à attendre sur place des semaines durant parce que les enseignants locaux sont en grève
    Et j’en passe...
    Il faut aussi se garder de certaines ONG locales qui ne sont pas toujours désintéressées. Par exemple, creuser un puit c’est bien, mais où? Car, bien sûr, chacun veut l’avoir près de chez lui. Comment s’assurer d’un processus démocratique équitable? C’est un peu plus compliqué que de creuser. On n’y arrive même pas toujours ici même.

    Alors M. Beaudet (pas de lien de parenté avec moi) a raison de souligner le professionnalisme nécessaire comme l’AQOCI s’emploi à développer.