Le retrait d’une grande puissance

Selon l'auteur, «la crise de la COVID-19 est la première crise globale depuis des décennies où personne ne s’attend à un vrai leadership américain».
Photo: Bryan R. Smith Agence France-Presse Selon l'auteur, «la crise de la COVID-19 est la première crise globale depuis des décennies où personne ne s’attend à un vrai leadership américain».

Au-delà de ses impacts économiques et humains, la crise sanitaire de la COVID-19 a dévoilé une absence inédite de coordination et coopération internationale. On a, depuis février 2020, assisté à un « blame game » entre les États-Unis et la Chine, les deux grandes puissances actuelles, concernant les origines de la pandémie ainsi que la gestion intérieure de chacun. Ce va-et-vient agressif a mis en lumière un déficit de leadership mondial dans un ordre international où les États-Unis sont pourtant censés mener et montrer l’exemple.

Avec une des pires situations sanitaires au monde, les États-Unis ne sont pas l’exemple à suivre : ils sont aujourd’hui le pays où la pandémie progresse le plus vite et qui compte le plus de cas recensés de COVID-19 au monde. Cette situation catastrophique ainsi que l’incompétence du gouvernement américain participent à une érosion de l’image du pays et de la légitimité de son leadership international, donnant l’impression que le pays le plus puissant au monde ne peut même pas prendre soin de sa propre population. Comme le souligne Katrin Bennhold, journaliste au New York Times, « America has not done badly, it has done exceptionally badly » (Bennhold 2020).

Au niveau international, les États-Unis ont, dès le début de la présidence de Donald Trump, montré un penchant unilatéraliste, protectionniste et économiquement nationaliste. La crise sanitaire de la COVID-19 aura fortement accéléré cette tendance. Le rôle de leader que les États-Unis ont historiquement eu dans l’ordre international depuis 1945 est aujourd’hui remis en question, notamment à cause de leur incapacité de mener un effort international dans la lutte contre la pandémie. Le rôle de fournisseur mondial de biens publics en temps de crise a toujours été un pilier du leadership international américain, mais il n’est plus clair aujourd’hui si les États-Unis ont la volonté de prendre cette responsabilité. Pendant que la Chine a saisi l’occasion d’améliorer son image en envoyant des masques en Italie et en Grèce, le gouvernement américain essayait d’interdire l’exportation de masques afin de satisfaire sa demande nationale. Alors que le monde fait face à une pandémie inégalée depuis un siècle, les États-Unis sont en train de se retirer de l’OMS, la seule organisation internationale ayant le mandat et les outils pour combattre l’épidémie. Ce retrait est extrêmement symbolique et donne l’impression aux alliés ainsi qu’aux adversaires des États-Unis — y compris la Chine — que le monde ne peut plus compter sur eux.

Isolés

Angela Merkel a récemment déclaré que l’Europe devait prendre son destin en main — ce qui peut être interprété comme une volonté de se distancier des États-Unis, ou du moins de diminuer la dépendance géopolitique envers ces derniers. L’Allemagne considère que l’escalade des tensions entre la Chine et les États-Unis, aussi bien avant que pendant la crise sanitaire, est causée principalement par l’administration américaine, pas par le gouvernement chinois. Les États-Unis se retrouvent aujourd’hui isolés et voient leur soft power et leur réputation fortement érodés. Leurs alliances occidentales, qu’elles soient militaires ou politiques, sont aujourd’hui beaucoup moins solides qu’elles ne l’étaient durant la guerre froide. Un allié comme l’Union européenne pourrait finalement être forcé à se rapprocher stratégiquement de pays tels que la Chine ou la Russie s’il considère qu’un partenariat avec les États-Unis lui apporte plus de problèmes que de bénéfices.

La crise de la COVID-19 est la première crise globale depuis des décennies où personne ne s’attend à un vrai leadership américain. Elle va finalement accélérer la transition globale d’influence de l’Ouest vers l’Est qui était déjà en cours depuis quelques années, en parallèle avec une érosion du soft power des États-Unis.


 
7 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 29 juillet 2020 08 h 01

    Un mal pour un bien ?

    Les États-Unis profitaient de leur puissance économique pour intervenir un peu partout dans le monde pour soutenir des régimes qui leur étaient favorables, souvent au prix de guerres civiles et de coups d'état. Avec le président Trump, est-ce que les ÉU vont se contenter de se replier et de se confiner à leur propre territoire ?

    Ce régime Trump frôle dangereusement l'autoritarisme tout en se tirant dans le pied au niveau international. Sauf pour les régimes plus autoritaires de droite, comme les Bolsonaro et les Duque de ce monde, les ÉU n'ont plus vraiment le même leadership qu'ils avaient et cela pourrait aussi profiter à des puissances moins impérialistes pour prendre leur place et assumer le vide de leadership laissé par l'administration Trump.

  • Claude Gélinas - Abonné 29 juillet 2020 11 h 15

    Perte du leadership américain.

    Pendant que le Président américain souffle le chaud et le froid avec la Chine, la plus vieille civilisation du monde, la Chine étend ses alliances avec le reste du monde en augmentant ses exportations ( 108 Milliards avec l'Allemagne), accorde des prêts à l'Écuadeur (18,4 Milliards), finance les infrastructures de Taiwan, du Panama, de la Républicaine dominicaine et du Salvador sans oublier de se positionner dans les organismes internationales avec la nomitation de 4 dirigeants chinois.

    À tire d'exemple de l'influence de la Chine le rejet d'une résoution de l'ONU dénonçant le traitement du peuple Oighur tout en imposant le choix du directeur général de l'Organisation de l'Agriculture en effaçant la dette de 78 Millions avec le Cameroun. La Chine a imposé son candidat contre celui de la France par un vote de 191 à 108. ( Source : " Strings attached" The Guardian 26 juin 2020).

    Pendant ce temps, les alliés ne font plus confiance aux États- Unis qui ont perdu le leadershipp de jadis, désormais dirigé par un populiste égoïste envers qui ils ont perdu confiance.

    Great again mais seul, de plus en plus isolé et détesté. De plus en plus une démocratie corrompue par un systéme électoral moyennageux telle l'existenc du Collége élecoral et les contributions des milliaridaires et des grandes entreprises, la présence des lobbyistes, un systéme de justice partisan, un sénat à la botte du Président escroc qui accorde le pardon sans motif suffisant sauf la reconnaissance envers ses amis.

  • Mario Tremblay - Abonné 29 juillet 2020 12 h 07

    D'accord mais ...

    Ne pas oublier que la Chine peut priver ses citoyens de masques pour les envoyer à l'extérieur afin d'améliorer son image. Se distancer des États-Unis, mais en même temps, se garde une gêne envers la Chine.

  • Pierre Fortin - Abonné 29 juillet 2020 12 h 11

    Pourtant, les États-Unis ont déjà fait rêver le monde


    Monsieur Lizerot,

    Je suis heureux que vous abordiez ce sujet délaissé. Cette « absence inédite de coordination et coopération internationale » que vous déplorez date de longtemps, mais il n'en fut pas toujours ainsi car les USA ont déjà fait rêver. À l'occasion du 75e anniversaire de l'ONU, il serait bon de rappeler dans quel esprit son principal promoteur, Franklin D. Roosevelt, en exaltait la fondation. Dans son livre "As He saw it", son fils Elliott relate sa pensée :

    « C’est à cause d’eux [les empires] que les peuples colonisés sont toujours aussi arriérés [...] Le système colonial signifie la guerre. Exploiter les ressources d'une Inde, d'une Birmanie; retirer toute la richesse de ces pays sans jamais y remettre quoi que ce soit, des choses comme l’éducation, un niveau de vie décent, des exigences minimales en matière de santé [...] La paix ne peut inclure aucun despotisme. La paix exige l'égalité des peuples. L'égalité des peuples implique la plus grande liberté de commerce compétitif.

    « L’organisation des Nations Unies, quand elle sera créée, les quatre grands – nous-mêmes, la Grande-Bretagne, la Chine, l’Union soviétique – nous serons responsables de la paix du monde. Il est grand temps pour nous de penser à l’avenir, de construire pour lui [...] Ces grandes puissances devront assumer les tâches d'apporter l'éducation, d'élever le niveau de vie, d'améliorer les conditions de santé de toutes les régions coloniales arriérées et déprimées du monde.

    « Et quand elles auront atteint la maturité, elles devront pouvoir la prolonger par leur indépendance, après que l’ONU dans son ensemble ait décidé qu’elles y sont prêtes. Si cela n’est pas fait, nous pourrions tout aussi bien convenir que nous sommes dans une autre guerre.»

    L'ONU fut crée mais Roosevelt est décédé trop tôt. Truman qui l'a suivi rêvait d'un autre empire en oubliant que « Si cela n’est pas fait, nous pourrions tout aussi bien convenir que nous sommes dans une autre guerre.»

    Espoir

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 juillet 2020 15 h 54

    À qui profite l'interventionnisme américain

    Vous parlez de perte d'influence. La question qui me turlupine : en quoi toute cette influence, dont le sommet a pu culminer avec la Première Guerre du Golf, était-elle bénéfique pour le peuple américain? Les Norvégiens ou encore les Québécois n'ont pas cette influence, les Suisses n'ont pas cette influence et ils s'en tirent bien.

    Serait-ce parce que nous serions assujettis et que nous perdons alors des gages face à d'autres puissances si les Américains sont en retrait? Si c'est le cas, alors c'est le manque d'indépendance de tous ces pays qui suivaient les États-Unis le problème, pas le retour à l'isolationnisme américain.

    C'est par la propagande, lors de la Première Guerre mondiale, que les Américains, contre leurs intérêts (je parle ici du peuple) sont entrés en guerre, c'est à cause de la Commission Creel. Et on a eu droit, à cause de cela, à l'émergence du complexe militaro-industriel, qui a ensuite profité de l'État et de la Deuxième guerre mondiale.

    Bref, les États-Unis font des choix qui semblent les affaiblir, mais c'est que le profit de l'ancienne puissance servait une élite et pas nécessairement le peuple, élite qui se moquait de la montée en puissance de la Chine. Au contraire, les guerres commerciales de Trump (de loin préférables aux conflits militaires) visent à faire cesser des avantages indus dont tirent parti des «partenaires».

    On aimait que les Américains jouent au gendarme, mais je n'ai jamais trouvé ça pertinent, au contraire. À gauche, on se plaint tout le temps du soft et du hard power américain, dans le domaine culturel, médical, financier ou militaire, on appelle ça l'impérialisme américain.

    Pourquoi ne pas se réjouir, simplement, de ce retour du balancier?

    Forcément, pour compenser, les Américains ont besoin d'une représentation chauvine d'eux-mêmes, mais à l'intérieur. Voilà à quoi sert Trump.

    Les pays intelligents devraient simplement profiter des opportunité pour améliorer leur sort.

    • Pierre Fortin - Abonné 29 juillet 2020 16 h 53

      Monsieur Gill,

      Peut-être serez-vous heureux de lire que l'ancient président John Quincy Adams et Diana Johnstone partagent votre point de vue; ils vont même plus loin. Bonne lecture.

      https://www.strategic-culture.org/news/2020/07/26/adams-meets-johnstone-the-monsters-are-at-home-now/

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 juillet 2020 21 h 18

      Merci Monsieur Fortin pour la référence. J'ai lu avec beaucoup d'intérêt.
      Johnstone me fait penser à Chris Hedges en fait. Et ce qui est intéressant, c'est qu'il y a des figures également à droite (laquelle demeure multiple et variée) qui ont également de la sympathie pour le peuple, je pense à Victor Davis Hanson.

      Des fois je fais juste lancer des idées, comme ça comme si je réfléchissais à voix haute et ça me fait plaisir de constater que cette activité permet à un lecteur de me proposer une référence.

      Ce que j'aime le plus au Devoir, c'est sans doute la communauté des lecteurs. Le paragraphe cité en rouge dans l'article correspond précisément à ce que je pense. Je me moque que Obama ait été bien vu pendant des années, j'étais heureux lors de son élection mais ensuite j'ai complètement déchanté, je ne peux pas croire que l'on ne tienne aucun grief à l'encontre de son administration et qu'on s'en souvienne comme une époque dorée, minée seulement par l'opposion républicaine.

      Je le juge responsable pour la Syrie et le Libye. C'est terribe. À mon tour, je vous suggère de lire Stonewalled de Sharyl Attkinson , elle raconte les difficultés que l'administration Obama lui ont occasionné, comme journaliste. Même les services secrets ont été impliqués...