Le «racialisme» ou le désaveu du racisme

«L’expérience de la racisation ne saurait se réduire à une quelconque épidermisation des problèmes sociaux: elle renvoie plus spécifiquement aux discriminations auxquelles font face les personnes racisées de manière disproportionnée comparativement aux personnes non racisées sur le marché du travail, au sein des institutions et dans l’espace public en général», soutient l'auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «L’expérience de la racisation ne saurait se réduire à une quelconque épidermisation des problèmes sociaux: elle renvoie plus spécifiquement aux discriminations auxquelles font face les personnes racisées de manière disproportionnée comparativement aux personnes non racisées sur le marché du travail, au sein des institutions et dans l’espace public en général», soutient l'auteur.

« Cachez ce racisme que je ne saurais voir et s’il vous plaît n’en parlez pas, sinon… c’est celui qui le dit qui l’est. » Tel est le constat de l’historienne Ludivine Bantigny face à la stigmatisation croissante des militants antiracistes de par le monde, accusés à tort et à travers au Québec comme ailleurs d’être les véritables « racistes » de notre époque pour avoir prétendument réintroduit la notion de « race » dans le débat public au nom d’un soi-disant « racialisme » duquel ils ne se réclament pas.

Apparue naguère avec les théories pseudoscientifiques élaborées par des penseurs tels qu’Arthur de Gobineau ou Vacher de Lapouge au XIXe siècle à partir de travaux portant sur le rôle joué par l’hérédité dans l’évolution et la hiérarchisation des races humaines, la doctrine du racialisme, qui ne se distingue au départ que très superficiellement du racisme, a resurgi dans les dernières années sous la plume d’intellectuels bien souvent issus des rangs de la droite identitaire et de l’extrême droite pour vilipender les luttes contre les iniquités fondées sur le profil racial ou l’origine ethnique, comme le démontrent par exemple les condamnations formulées par certains d’entre eux contre les récentes manifestations de soutien au mouvement Black Lives Matter.

Cette tendance à pourfendre l’antiracisme, qui contribue fortement à nier le caractère systémique du racisme et à invalider le préjudice dont souffrent les personnes racisées en matière de recherche d’emploi, de reconnaissance des diplômes, d’accès au logement, de représentation médiatique ou de contrôles policiers, entretient l’illusion d’une société post-raciale où le privilège blanc aurait été définitivement aboli et où le racisme serait irrévocablement relégué aux oubliettes de l’histoire. Suivant cette perspective, toute revendication comportant une dimension raciale ou racisée est directement perçue comme étant « raciste » et symptomatique d’une américanisation des sociétés occidentales, comme si la question raciale était strictement confinée aux frontières des États-Unis.

Cela dit, les termes « racisé » et « racisation » débordent le cadre sémantique de la « race » et font ici référence aux processus d’ethnicisation et d’exclusion que subissent certains groupes minoritaires définis par rapport au groupe majoritaire en fonction de différences liées, au-delà des caractéristiques corporelles comme l’apparence physique ou la couleur de la peau, à des marqueurs ethniques comme le mode de vie, le style vestimentaire, l’appartenance religieuse, les noms à consonance étrangère ou la langue maternelle.

Autrement dit, l’expérience de la racisation ne saurait se réduire à une quelconque épidermisation des problèmes sociaux : elle renvoie plus spécifiquement aux discriminations auxquelles font face les personnes racisées de manière disproportionnée comparativement aux personnes non racisées sur le marché du travail, au sein des institutions et dans l’espace public en général.

Si la notion de « race » n’a aucun fondement biologique, elle n’a jamais disparu de l’imaginaire collectif et subsiste toujours comme construction sociale qui continue d’alimenter le racisme au quotidien. Or imputer de manière insidieuse « un retour de la race » aux combats des antiracistes pour l’égalité raciale pour ainsi mieux les traiter de « racistes » procède d’une logique de négation pernicieuse des effets structurels du racisme qui, plutôt que de les enrayer, concourt dangereusement à les perpétuer.

Pour paraphraser l’auteur Ibrahim X. Kendi, se déclarer « neutre » ou « non raciste » suggère l’idée d’un faux continuum entre le racisme et l’antiracisme. Être « non raciste » signifierait dès lors le fait de ne pas être raciste et en même temps de ne pas être résolument opposé au racisme. Or nous sommes racistes ou nous sommes activement antiracistes. Être les deux à la fois est une absurdité.

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