L’entrave à la liberté liée au port du masque n’est pas celle qu’on croit

«L’urgence sanitaire permet à l’État d’interdire la vente de ces masques aux simples particuliers et de les réserver aux usages qu’il décrète», écrit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «L’urgence sanitaire permet à l’État d’interdire la vente de ces masques aux simples particuliers et de les réserver aux usages qu’il décrète», écrit l'auteur.

On fait grand cas des groupes qui protestent contre l’État qui limite leur liberté en imposant le port du couvre-visage dans les lieux publics fermés. On condamne, à raison, cette interprétation de la liberté. Pourtant, dans la lutte contre la pandémie, l’État brime sérieusement la liberté des personnes, mais d’une manière très différente de celle contre laquelle on voit des gens protester.

Le médecin et l’infirmière qui soignent un patient atteint de la COVID-19 en effectuant une procédure susceptible d’amener le patient à exhaler des aérosols en grande quantité ont droit à un masque qui filtre le virus, le N95, en plus de la visière, de la blouse et des gants de protection. Le personnel qui prend soin des patients atteints de la COVID-19 autrement n’a droit qu’à un masque chirurgical, dit « de procédure »,qui ne filtre pas aussi efficacement le virus. Ce personnel est protégé des gouttelettes, mais pas des aérosols. Les masques N95 sont devenus rares et coûtent cher : on les rationne, même dans le secteur de la santé.

Les simples particuliers sont tenus de porter le couvre-visage dans les lieux publics fermés. Le couvre-visage ne filtre pas le virus : il ne protège celui qui le porte ni des gouttelettes ni des aérosols. On souhaite simplement qu’il retienne les gouttelettes de la personne contagieuse qui ne sait pas qu’elle l’est, de manière à réduire le risque que ces gouttelettes contaminent les personnes qui se trouvent à moins de deux mètres d’elle. Les masques jetables qu’on trouve dans le commerce ces temps-ci sont presque tous importés de Chine, où ils sont fabriqués et vendus pour protéger contre la pollution, pas contre les virus. La fabrication de ces masques obéit à des normes qui les classent selon leur efficacité : les masques qu’on nous vend ici sont les moins efficaces, ceux de la classe « D ». Ils ne protègent pas ceux qui le portent du virus, pas plus que le couvre-visage de chiffon.

Le simple particulier pourrait souhaiter se protéger en portant un masque chirurgical ou un masque N95. Dans les faits, il n’en a pas le droit : l’État les a fait retirer du commerce. On sait très bien que le couvre-visage ne protège pas celui qui le porte et ne retient pas les aérosols, mais on veut réserver les masques chirurgicaux et les N95 au personnel médical et, surtout, on ne veut pas que leurs prix flambent. L’urgence sanitaire permet à l’État d’interdire la vente de ces masques aux simples particuliers et de les réserver aux usages qu’il décrète.

On peut prendre la mesure du problème en songeant aux gens qui doivent se déplacer en transport en commun. Il n’est pas possible de se placer à plus de deux mètres de tous les autres dans une voiture de métro. Ce n’est pas le lieu le mieux ventilé du monde, et la proximité et l’accumulation d’aérosols y augmenteront à l’automne, lorsque la vie économique se rapprochera un peu plus de la normale, et encore plus à l’hiver, lorsque la marche et le vélo deviendront moins attrayants ou même franchement difficiles. Les personnes qui ne peuvent pas s’offrir le luxe du télétravail ni celui de loger près de leur lieu de travail seront les plus à risque. Dans le jargon de la santé publique, on s’apprête à accroître le « gradient social » de la contagion : moins on est haut dans la hiérarchie sociale, plus on a de chances d’être infecté.

On sait que les CHSLD et les hôpitaux demeurent des lieux où le personnel est à risque élevé d’être contaminé, et ce risque dépend en partie du rationnement de l’équipement de protection que l’État impose. On ne s’étonne donc pas que deux syndicats des professionnelles de la santé demandent à la Cour supérieure d’invalider l’ordonnance du directeur national de santé publique qui limite l’usage des masques N95. On admire l’indépendance de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail, qui exige maintenant que dans certains milieux de travail l’employeur fournisse le masque chirurgical, ou même le N95, à ses employés. Par contre, on ne s’étonne pas que les employeurs interviennent auprès du gouvernement pour qu’il infirme la décision de la CNESST, parce que ces masques coûtent cher et que le gouvernement, en tant qu’employeur, les refuse à plusieurs de ses employés à risque pour la même raison.

On peut s’étonner de ce que si peu de gens protestent contre le fait que l’État leur interdit de se protéger et de ce que nous en soyons collectivement réduits à nous rabattre sur les sous-produits de la lutte contre la pollution atmosphérique chinoise pour nous donner l’illusion que nous nous protégeons du virus. On se demande combien de temps il faudra pour que se développe le marché noir des masques chirurgicaux et des N95.

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