Une image toxique et fausse de l’essence même de notre identité

Nous Haïtiens et Haïtiennes, de Montréal ou d’ailleurs, n’avons besoin de personne pour nous faire la leçon sur notre identité, écrivent les auteurs.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Nous Haïtiens et Haïtiennes, de Montréal ou d’ailleurs, n’avons besoin de personne pour nous faire la leçon sur notre identité, écrivent les auteurs.

Nous sommes des Montréalaises et des Montréalais d’origine haïtienne souhaitant faire entendre notre profonde indignation suscitée par la chronique de Christian Rioux publiée le 17 juillet 2020 et intitulée « Se rat kay kap manje kay ».

Sous la facture qui se veut élogieuse au sujet de l’identité haïtienne, cette chronique véhicule une image toxique et fausse de l’essence même de notre identité et nous déplorons que Le Devoir ait permis qu’elle s’étale dans ses pages. À l’heure où le meurtre de George Floyd à Minneapolis éveille une prise de conscience de la responsabilité collective dans l’éradication du racisme anti-Noirs, il nous paraît inconcevable que Le Devoir ait l’audace de critiquer le sentiment d’appartenance des Haïtiens et de la diaspora haïtienne à l’identité noire.

Dans ce texte odieux, dépourvu de sens historique et erroné sur la question de la construction du processus identitaire, l’auteur s’arroge le droit de dicter d’un ton paternaliste comment les jeunes d’origine haïtienne du Québec devraient se définir. Que sait-il de la négritude au sens de Césaire ou encore de Senghor ? Que sait-il du fait d’être Noir au sens de Fanon ? En fait, l’auteur essentialise les jeunes Haïtiens en les mettant dans une « case », celle qu’il estime comme étant appropriée pour eux, puisque ces derniers n’auraient pas, à ses yeux, la capacité de se définir eux-mêmes. C’est de cette violence symbolique que parle Baldwin. Une violence symbolique qui se manifeste à travers des normes empreintes d’une logique de domination visant à imposer une vision monolithique et colonialiste. C’est ce que tente de faire l’auteur en dévaluant le processus identitaire singulier des jeunes d’origine haïtienne du Québec.

Plusieurs autres aspects de cette chronique sont également offensants.

Commençons par le titre tendancieux de ce texte. Cette référence à la vermine évoque un procédé discursif propre au racisme, et consistant à comparer des personnes noires à des animaux. Mais l’aberration culmine avec la déclaration fausse et outrageante : « D’où le choc de voir aujourd’hui de jeunes Haïtiens se prendre, si l’on peut dire, pour des Noirs alors que, contrairement à leurs frères américains, ils se sont libérés de cette appartenance raciale pour s’ériger en nation. »

Nous Haïtiens et Haïtiennes, de Montréal ou d’ailleurs, n’avons besoin de personne pour nous faire la leçon sur notre identité. Notre « fière et noble identité haïtienne » repose notamment sur la victoire de nos ancêtres noirs contre l’esclavage, crime abominable contre l’humanité.

Haïti a chèrement payé son indépendance après que les esclaves se sont révoltés avec succès contre les êtres abjects qui les asservissaient, croyant que le fait d’être blancs les rendait supérieurs. La « race » était centrale à la dépossession des attributs les plus profonds de l’humanité des personnes noires maintenues dans l’esclavage. Rappelons l’article 14 de la Constitution haïtienne de 1805 qui indique : « les Haïtiens ne seront désormais connus que sous la dénomination générique de Noirs. »

Parmi tout ce qu’on a voulu détruire chez ces personnes arrachées de leur terre mère, l’Afrique, il y a leurs langues, leurs us et coutumes, leurs religions, etc. Alors, vouloir réduire la noblesse et la fierté de l’identité haïtienne à la langue et la culture françaises, c’est une négation grave et profonde des aspects de notre identité minés par l’esclavage.

Le texte publié dans Le Devoir s’avère d’une violence inouïe et d’une condescendance qu’il faut dénoncer avec véhémence. Si les jeunes Montréalais d’origine haïtienne s’identifient à ce qui se passe aux États-Unis et en sont solidaires (ce que l’auteur semble de toute évidence ne pas comprendre), parmi les raisons évidentes qui les interpellent et les rassemblent, on retrouve notamment le racisme systémique et le profilage racial dans le système policier et judiciaire, les disparités et les iniquités dans l’accès à l’emploi, le peu de représentativité dans les postes de décision ainsi que dans les médias, le milieu artistique, etc. En fait, ces jeunes d’origine haïtienne, de manière systémique, font face à la non-reconnaissance de leur apport particulier à l’édification de la société québécoise.

Nous demandons par conséquent que Le Devoir publie une mise au point déclarant son respect de l’identité des Haïtiens et des Haïtiennes en tant que personnes noires.

Réponse du chroniqueur

Puisque seuls les Noirs auraient autorité à parler des Noirs, je laisserai donc la parole à mon maître en la matière, Frantz Fanon que j’ai lu à 20 ans. Psychiatre, anticolonialiste et ami de Sartre, il refusait l’idée de « culture noire » et estimait que « cette obligation historique dans laquelle se sont trouvés les hommes de culture africaine de racialiser leurs revendications […] va les conduire à un cul-de-sac ». Relisons donc mot à mot ces précieuses paroles : « Le malheur de l’homme de couleur est d’avoir été esclavagisé. Le malheur et l’inhumanité du Blanc sont d’avoir tué l’homme quelque part. Mais moi, l’homme de couleur, dans la mesure où il me devient possible d’exister absolument, je n’ai pas le droit de me cantonner dans un monde de réparations rétroactives. Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc. » Tout est dit. Christian Rioux

* Ce texte est signé par plus d’une cinquantaine de personnalités d’origine haïtienne :
Marie-Hélène Dubé, avocate; Michèle Turenne, avocate; Marjorie Villefranche, Directrice de la Maison d’Haïti; Angelo Cadet, animateur et metteur en scène; Will Prosper, documentariste et militant pour les droits humains ; Fabrice Vil, avocat, entrepreneur social et chroniqueur; Stéphane Moraille, avocate; Marylin Thomas, avocate; Frantz André, Comité d’Action des Personnes sans Statut (CAPSS); Edouard Staco, Président Sommet socioéconomique pour le développement des jeunes des communautés noires; Frantz Voltaire, Président de la Semaine d’actions contre le racisme; Ralph Jean-Louis; Léonie Saint-Louis; Thérèse Tardieu; Pascale Merlet; Pascale Legros, avocate; Jean-Bernard Liautaud; Marie-Livia Beaugé, avocate; Maguy Métellus, animatrice socio-culturelle et militante afro-féministe; Joëlle Merlet; Ludovic “Drê” D Jean-Louis; Gabriella François; Gaël Chancy Stephenson, intervenant jeunesse à la Maison d’Haïti; Viviane Ducheine, ex-commissaire - Commission de l’immigration et du statut de réfugié; Patricia Fourcand, avocate; Stéphanie Raymond-Bougie, avocate; Charles Bottex, retraité; Kathia-Tamara Audoin; Mildred Guerrier; Angelo Jean-Baptiste, philanthrope; Patrice S. César, avocat; Désirée Rochat, éducatrice communautaire; Ricardo Lamour alias Emrical, artiste et entrepreneur social; Henri Pardo, cinéaste; Karla Etienne, artiste en danse; Annick A. Bissainthe; Jean-Claude Icart, sociologue; Richard Tribe; Jean-Pierre Bejin, M.ingénieur; Jean-Addlaire Gaëtan, entrepreneur; Djimy Rouzard; Manouchka Jean-Marie, avocate; Micheline Alexander, infirmière; Nadia Mailly; Carmelle Victor; Alain St-Victor, enseignant et historien; Harold Faustin, artiste compositeur; Asselin Charles, professeur de littérature comparée; Coralie Béatrice Carré; Alix Laurent; Sébastien Des Rosiers; James Volel ; Jonathan Pierre-Etienne, avocat; Tamara Thermitus, avocate, Ad. E; Rodney Saint-Éloi, Écrivain, directeur des éditions Mémoire d’encrier



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