La COVID-19, un aiguillon

«La pandémie de la COVID-19 nous fait entrer dans une période d’effritement de nos modes de vie frénétiques et goulus», écrit l'autrice.
Photo: Herika Martinez Agence France-Presse «La pandémie de la COVID-19 nous fait entrer dans une période d’effritement de nos modes de vie frénétiques et goulus», écrit l'autrice.

Avec toute sa puissance vitale, la nature qui nous a engendrés nous pousse, encore une fois, à évoluer. Crispés sur nos fallacieuses certitudes et enivrés par les conquêtes de notre raison, persuadés que la Terre nous appartient en propre et la fouillant jusque dans ses tréfonds obscurs, nous avons ouvert, comme Pandore, la boîte des pestilences. Enfants que nous sommes encore tous au regard de la Terre multimillénaire, qui nous a dotés pour survivre de cette insatiable curiosité, nous avons suivi aveuglément le chemin jusqu’au creuset génétique où émergent tous les jours les rejetons de notre mère féconde. L’aurions-nous su que nous aurions sans doute continué, poussés par notre caractère et notre besoin intrinsèque de connaissances.

Nous voici donc aux prises avec ce petit nouveau qui, comme un bébé, réclame toute notre attention, mobilise toutes nos ressources, nous fait passer des nuits blanches et nous cause de l’anxiété tant il est fringant, vigoureux et dangereux. Il vient tout chambouler, au point où il faut réaménager la maison de fond en comble et revoir tout ce qui nous semblait acquis. Us et coutumes prennent le bord. L’euphémisme « défi » est caduc, le mot « problème » est de retour en force pour rendre justice à ce que l’on vit.

Si l’on se place du point de vue psychique et symbolique, on peut considérer le virus, de son petit nom, COVID-19, comme l’opposé parfait de notre hybris, ce mot que les Grecs anciens utilisaient pour nommer notre démesure. La COVID est notre anti-hybris, elle-même démesurée dans ses effets et ses conséquences, elle nous rappelle ainsi à l’ordre. Non, nous ne sommes pas tout-puissants, non, nous ne contrôlons pas tout, non, nous ne sommes toujours pas l’égal des dieux malgré notre prétention à l’être.

Prise de conscience

Lui aussi création de la nature comme nous, lui aussi poussé par ses propriétés à se reproduire et à se répandre, il agit comme nous sans se soucier des répercussions de sa virulente propagation. En cela, nous sommes jumeaux et c’est justement en cela qu’il nous faut évoluer. Voulons-nous poursuivre sur cette même lancée et rester virulents pour toutes les formes de vie sur Terre ? Ou voulons-nous devenir les jardiniers du paradis que nous n’avons jamais quitté ?

La pandémie de la COVID-19 nous fait entrer dans une période d’effritement de nos modes de vie frénétiques et goulus. Le virus est avec nous pour de bon. C’est un exceptionnel donneur de leçons aux exceptionnels entêtés que nous sommes. Nous nous dirigions dans le mur avec nos chaînes d’approvisionnement mondiales des nécessités de base, avec nos voyages touristiques et d’affaires qui nous font piétiner et envahir les merveilles du monde pour le plaisir incongru de les regarder à travers l’objectif de nos cellulaires, avec les achats en quantités obscènes de biens de consommation pour avoir l’impression d’agir et de participer à ce monde qui se transforme ainsi peu à peu en Himalaya de déchets, et, bien sûr, avec tout ce pétrole consommé comme du petit-lait. Nous sommes si loin de la recommandation du philosophe Voltaire de « cultiver son jardin ».

Dans son ouvrage Problèmes de l’âme moderne, C.G. Jung précise que « les catastrophes gigantesques qui nous menacent ne sont pas des événements élémentaires de nature physique et biologique ; elles sont de nature psychique ». La COVID est justement une de ses catastrophes. Elle est psychique, car elle exige de notre part une prise de conscience des conséquences de notre présence sur la Terre. Elle est une occasion en or, pour nous les humains, de réaliser, dans tous les sens du terme, un petit pas de plus dans notre évolution vers une vie qui fait plus de place aux choses de l’esprit et moins aux choses matérielles, qui accorde plus d’importance à nos relations qu’à nos possessions, et ainsi alléger la terrible pression que nous exerçons sur les habitants de notre planète, nos compagnons et compagnes de vie, qu’ils soient vers de terre ou baleines bleues.

Jung rappelle que toute période d’effritement est aussi une période d’enfantement. Du monde ancien naît le monde nouveau. Durant cet enfantement, nous n’avons pas fini d’avoir peur, de souffrir et de pleurer nos êtres chers emportés par ce fléau et de paniquer devant notre univers devenu, en quelques mois, imprévisible. De nous agripper aux restes de nos vies anciennes par crainte des incertitudes, par besoin de sécurité. L’heure du Grand Changement sonne. La COVID nous obligera à survivre et à vivre autrement, et si ce n’est pas ce virus qui le fera, un autre émergera. La nature tout entière exige de nous cette prise de conscience, et toute prise de conscience exige sa part de souffrance. Nous sommes servis.

9 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 22 juillet 2020 06 h 25

    Laissons Jung et ses gadgets pseudo-spirituels qui démontrent bien que s’il y a esprit, il y a aussi différenciation avec ce qu’on nomme nature ( il y a une excellente série actuellement dans Le monde, journal français, avec les connaissances lucides d’un certain Phillipe Descola pour sa nécessaire étude « Par delà Nature et Culture » de 2005). Notre 21 ieme siècle cybernétique n’a plus rien a voir avec ces pensées froides d’un autre siècle que représente Jung. Puis votre «  nous » incluant tout le monde sans considération de la misère du monde subie toute aussi monstrueuse que les milliers de touristes allant la visiter partout sur cette planète quel est-il? « Je » n’est pas nécessairement un « nous ». Voir a ce sujet Peter Sloterdijk pour son étude « Le palais de cristal, a l’intérieur du capitalisme planétaire » (2008) pour mieux appréhender les outils conceptuels permettant une meilleure compréhension du monde tel qu’il va. Merci.

  • Marc Therrien - Abonné 22 juillet 2020 06 h 55

    Nous ne pourrons tous retrouver le paradis perdu du Jardin d'Épicure


    Ainsi, il paraît que cette crise sanitaire pourrait nous être profitable en nous apprenant à séparer l’essentiel de l’accessoire. Ce faisant, on espère prendre intensément conscience de la logique du capitalisme d’organisation et de production qui vise à créer du travail producteur de richesse pour occuper l’humain, cet animal raisonnable doté de cette conscience réflexive le situant au sommet de la chaîne de l’évolution, qui se reproduit. Que va-t-on faire de tous ces humains si on en vient à conclure, après avoir fait le ménage des désirs pour ne conserver que ceux qui sont essentiels, que seule la satisfaction des besoins primaires ou, selon la classification des désirs d’Épicure, des désirs naturels nécessaires orientés essentiellement vers le bien-être du corps pour assurer sa santé et vers le maintien de la vie elle-même à travers la satisfaction des besoins vitaux que sont la soif, la faim et le repos quand le corps le demande, est ce qui compte pour assurer une vie heureuse?

    Ainsi, suivant Épicure, on réalise que le genre humain a créé le capitalisme pour satisfaire son désir illimité de possession qui en vient ainsi à s’opposer à la nature. La poursuite sans fin des désirs vains que sont la soif de posséder, la soif du pouvoir, la soif des honneurs entraîne le mal de l’âme qui se consume par la constante prégnance de futiles soucis. Pour l’instant, il me semble qu’il y a simplement trop de monde pour que l’on puisse tous retrouver le paradis perdu du Jardin d’Épicure.

    Marc Therrien

  • Cyril Dionne - Abonné 22 juillet 2020 07 h 45

    Les virus et l'humanité

    Premièrement, en essayant de se retrouver dans tous ces de mots, la Terre ne nous appartient pas. Nous sommes seulement des primates plus évolués qui sont en train de détruire notre écosystème vu l’augmentation de la population à un rythme effréné. Les virus sont des entités vivantes comme les autres qui essaient de passer leurs gènes. Cela a été, est et sera toujours la question essentielle de la vie sur notre planète.

    Oui, avec l’accroissement de la population mondiale de façon exponentielle, essayez 400% en moins d’un siècle, combinée à une interconnectivité démesurée, une mondialisation sans âme qui fait fi des distances, des accords de libre-échange qui font venir des « cossins » de l’autre côté de la planète pour être consommés, de l’augmentation des GES et de la pollution atmosphérique, de la disparition de l’eau potable, de la désertification accélérée des terres arables et j’en passe, nous nous acheminons vers un cul-de-sac et une crise humanitaire sans lendemain. Mais la vie continuera tout de même sur la Terre lorsque nous y serons plus.

    Enfin, à l’époque de Voltaire, nous étions seulement 800 millions sur notre planète bleue. On pouvait alors cultiver son jardin. Aujourd’hui, nous sommes 7 500 millions et nous serons 11 000 millions en 2100. Vous savez, l’agriculture n’est pas propre à la nature. Lorsqu’on la pratique, nous changeons son déroulement naturel puisqu’une espèce empiète sur toutes les autres et leur écosystème naturel pour survivre. Ceci dit, bonne journée.

  • Raymond Labelle - Abonné 22 juillet 2020 09 h 15

    L'espèce passera-t-elle le test de l'évolution?

    Chose certaine, elle est soumise à ce test plus que jamais, ayant depuis très peu dans son histoire la capacité de s'auto-détruire.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 22 juillet 2020 09 h 27

    Tu as bonne mine!

    Lorsqu'on dit: tu as bonne mine, on réfère à l'apparence physique, qui donne le message que ll'individu qui a bonne mine, respire la santé.
    C'est donc à partir du physique.
    Mais qu'en est-il d'une bonne mine qui partirait du psychique?

    Il y a là un nouveau champ, une mine de champs en fait, du domaine psychique.
    C'et aussi un champ de mines, pleines de matériaux à extraire.
    Par exemple, la douceur. Il y a bien des natures différentes de la douceur. Et elles n'ont pas été étudiées.