Une liberté autodestructrice

Dans certaines sociétés post-soviétiques, comme ici au Kazakhstan, certaines traditions expliquent la résurgence du coronavirus.
Photo: Ruslan Pryanikov Agence France-Presse Dans certaines sociétés post-soviétiques, comme ici au Kazakhstan, certaines traditions expliquent la résurgence du coronavirus.

Ce qui était craint par plusieurs est maintenant en train de se produire : une deuxième vague d’infections causées par la COVID-19. En effet, de nombreux pays ont décidé de réintroduire des mesures de quarantaine devant l’explosion des nouveaux cas, alors que d’autres nations sont confrontées à des statistiques inquiétantes qui indiquent l’inéluctabilité de cette nouvelle contamination.

Les vecteurs de cette seconde vague sont évidemment différents d’une société à l’autre et ce serait une erreur de comprendre cette résurgence du virus sous un seul angle. Dans la région que j’habite (Asie centrale), l’explosion au cours du dernier mois du nombre de cas au Kazakhstan, en Ouzbékistan et au Kirghizistan est causée en grande partie par le poids des traditions qui fait de l’organisation de grandes réunions familiales hebdomadaires autour de plats traditionnels une quasi-obligation à laquelle ces peuples anciennement nomades ne peuvent se soustraire.

Dans d’autres sociétés post-soviétiques, des sondages ont montré que l’insouciance des gens était causée en grande partie par l’absence de confiance envers leur gouvernement. Dans le cas nord-américain et européen, il semble plutôt que ce soit le manque de civisme de plusieurs qui est derrière la résurgence du virus (comme ce fut le cas dans le sud des États-Unis). À la lumière des comportements similaires rapportés ailleurs en Occident, il est à craindre que ce vecteur mène ultimement à une seconde vague.

Voilà qui n’a rien d’étonnant et qui illustre à sa façon l’insistance des sociétés occidentales autour de l’idée que les droits individuels prévalent sur toute autre considération collective, et ces comportements devraient nous inciter à l’autocritique en ce qui concerne le développement de nos États occidentaux. En insistant sur le droit des individus à l’authenticité dans le cadre de sa « révolution des droits », l’Occident a encouragé les individus à s’émanciper de toutes les formes de transcendance, considérées comme autant de puissances les privant de leur autonomie. Les individus s’imaginent en effet que leur droit inhérent à agir comme ils le souhaitent s’exerce au travers d’attitudes décomplexées et nuisibles pour autrui.

Dérives autoritaires

Ces comportements ont naturellement été dénoncés par un grand nombre de personnes. Celles-ci y ont vu, à juste titre, une dangereuse atteinte à leur propre santé et leur réaction a été facilement compréhensible : elles ont fait appel à l’instauration de mesures plus strictes dignes d’un État policier ou d’un régime autoritaire. Cet appel est symptomatique des dangers de la thèse individualiste qui n’arrive plus à concevoir d’intermédiaire entre l’individu et l’État.

Minée par l’angoisse (la peur, quelque peu hobbesienne, de mourir dans des conditions atroces d’un virus que nous n’avons à ce jour aucun moyen médical de combattre), la population accepte volontiers d’être guidée et rassurée par tous les moyens, même si elle doit pour cela renoncer durablement à une partie de sa liberté. Voilà qui est pour le moins paradoxal : c’est notre propre liberté qui nous pousse dans les bras d’un « Big Brother étatique ».

De plus en plus d’Occidentaux estiment d’ailleurs qu’il aurait fallu suivre l’exemple des pays autoritaires, dont les mesures ont été jugées plus efficaces. Le terrain est donc très propice aux abus, et l’on peut craindre une résistance insuffisante du fait du besoin d’autorité qu’exprime le peuple face à ce virus.

Or, une fois que l’on aura présenté ces mesures comme ayant prouvé leur efficacité contre la pandémie, il est risqué qu’on y voie une solution efficace pour prévenir ou combattre d’autres problèmes sociaux. Il existe en effet de sérieuses raisons de redouter que ces mesures liberticides survivent au virus. Le Patriot Act adopté aux États-Unis après les événements du 11 septembre 2001 offre un bon exemple à cet égard. Initialement voté en tant que loi temporaire censée aider les agences gouvernementales à contrer le terrorisme, il a systématiquement été reconduit depuis. Le gouvernement américain y a aujourd’hui régulièrement recours pour des affaires n’ayant rien à voir avec la lutte antiterroriste.

« Une liberté responsable »

Comment contrer ce risque tout en luttant efficacement contre ce virus mortel ? La réponse est pourtant bien simple : les individus devraient faire le choix de ce que le philosophe français Frédéric Lazorthes appelle « une liberté responsable », à savoir l’acte volontaire et conscient de limiter par soi-même ses actions lorsque nous nous rendons compte que celles-ci auront des répercussions négatives sur la vie d’autrui. Cette limitation n’est pas le résultat de contraintes effectives imposées par l’État, mais découle plutôt de sa propre conscience citoyenne : une conscience entretenue notamment par le système d’éducation, par les parents envers leurs enfants et par les élites politiques qui acceptent de donner l’exemple. Cela exige toutefois le respect envers une transcendance — en l’occurrence son appartenance à une communauté de destins — qui permet de maîtriser les forces intrinsèquement déstabilisatrices de l’égoïsme : une condition qui fait aujourd’hui clairement défaut dans les sociétés libérales.

L’existence des sociétés repose en effet sur la capacité de leurs citoyens et citoyennes à adopter une vision qui dépasse leurs propres croyances et intérêts. Lorsque les individus commencent à penser que rien n’importe plus qu’eux-mêmes, les sociétés perdent leur essence pour devenir un simple conglomérat d’individus vivant côte à côte et qui ne partagent rien en commun. Voilà le monde dans lequel nous vivons et que cette crise nous révèle. Espérons que nous en prendrons conscience et que nous en tirerons les conclusions qui s’imposent.

L’auteur publiera au cours des prochaines semaines un essai sur la pandémie aux Presses de l’Université Laval.

9 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 18 juillet 2020 08 h 15

    Le libéralisme est fondé sur une conception de l'Homme erronée

    Le professeur Jean-François Caron aborde une question extrêmement importante, voire fondamentale, qui dépasse de loin les problèmes causés par l'actuelle pandémie. Cependant, il ne se permet pas de dénoncer l'idéologie libérale qui est à la base de la civilisation moderne. Il se contente de dénoncer une dérive et un manque de « respect envers une transcendance ». Alors que cette dérive et ce rejet de la transcendance est le résultat inévitable de la conception individualiste typique du libéralisme.

    Le libéralisme ne reconnaît pas pleinement la dimension sociale de l'humanité. Il ne conçoit pas l'humanité comme une dualité individuelle et sociale. Le libéralisme est entièrement centré sur l'individu, sa liberté et ses droits. La société est réduite à un concept d'environnement social devant répondre aux besoins des individus et à la maximisation des libertés individuelles.

    Il faut aussi insister sur l'importance des croyances dans l'humanité. Si le libéralisme est devenu l'idéologie dominante en Occident, c'est parce que les gens croient que l'homme est exclusivement un individu et que les libertés individuelles sont les seules qui comptent. La perte de la croyance en une transcendance mène l'individu à se croire souverain.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 juillet 2020 10 h 02

      Bien d’accord avec vous M. Beaulé. Le libéralisme ne reconnaît que les droits individualistes aux dépend de la communion sociétale. Cette poursuite du bonheur ne peut pas se faire au dépend des autres. Pour certains, surtout de cette nouvelle gauche que personne n’a voulu ou invité chez nous, les droits individuels sont inaliénables en démocratie. Peut-être quand tout va bien, mais lorsque les crises frappent, la société doit agir d’une seule voix afin de préserver justement les droits inaliénables des individus comme ne pas mourir ou être très malade. Pourrait-on dire en temps de pandémie que les droits de plusieurs outrepassent ceux de l’individu? Sans les droits collectifs, les droits individuels n’existent pas.

  • Robert Bernier - Abonné 18 juillet 2020 09 h 47

    La preuve de la liberté

    L'auteur écrit: "les individus devraient faire le choix de ce que le philosophe français Frédéric Lazorthes appelle « une liberté responsable », à savoir l’acte volontaire et conscient de limiter par soi-même ses actions lorsque nous nous rendons compte que celles-ci auront des répercussions négatives sur la vie d’autrui."
    La responsabilité, c'est-à-dire le choix libre d'assumer que les conséquences de nos actes nous définissent et nous appartiennent, est à mon avis la seule preuve de notre liberté.
    Freud se vantait d'avoir montré que l'homme n'est pas maître dans sa maison, qu'il est tout à fait soumis à des forces subconscientes. Sur ce point au moins, nous devons lui donner raison. La psychologie expérimentale nous le dit, les neurosciences nous le rappellent, la biologie l'explique: tout, en nous, est lourdement déterminé par les gènes et, au moins autant apparemment, par les hasards de la vie familiale et sociale.
    Alors, sommes-nous libres? Ce qui est sensé fonder la dignité humaine, notre libre-arbitre, existe-t-il? Emmanuel Kant vous dirait oui et non. Non, dès que nous reconnaissons que nous sommes des êtres naturels de part en part, et donc soumis au déterminisme de la matière. Oui dès que nous assumons consciemment le poids de nos choix. Ce qui fait quant à moi la différence entre le mouvement des boules de billard qui, de choc en choc, ont l'air d'être animées et la liberté qui fonde la dignité, c'est en réalité notre acceptation, dans l'intimité du moi, des conséquences de nos décisions.
    L'auteur conclut avec "L’existence des sociétés repose en effet sur la capacité de leurs citoyens et citoyennes à adopter une vision qui dépasse leurs propres croyances et intérêts" et j'abonde en son sens. Mais j'ajouterais que cette capacité à sortir de son petit moi et à assumer tous ses gestes, c'est peut-être plus encore ce qui fonde l'individu lui-même, qui fait de lui autre chose qu'une boule de blllard poussée ici ou là au hasard des interactions sociales.

  • François Boulay - Abonné 18 juillet 2020 10 h 08

    Le masque

    C'est juste par politesse et civisme envers les autres qu'on porte le masque. Ça semble bien difficile à comprendre pour plusieurs.

  • Marc Therrien - Abonné 18 juillet 2020 10 h 40

    La liberté de quoi?


    La liberté de l’être en situation n’est jamais totale ni absolument nulle. Elle s’exerce dans l’acte de choisir qui nécessite qu’il y ait au moins deux options : une chose et son contraire. Dans bien des situations, choisir d’obéir est un acte de liberté qui procure des bienfaits. C’est ainsi que là où nous sommes rendus dans la gestion de la crise sanitaire, la liberté, c’est le masque, préférable à un retour au confinement généralisé comme on l’a connu en mars et avril.

    Marc Therrien

  • Jacques Patenaude - Abonné 18 juillet 2020 21 h 32

    Le retour du bien commun dans le débat

    Si la Covid19 aura eu quelque chose de bon c'est qu'elle aura ramenée dans le débat la question du bien commun face aux droits individuels.

    Il existe deux conceptions des droits, une héritée de libéraux anglais qui est fondé sur l'individualisme et l'autre héritée des lumières celle des droits humains. La première est à la base de la charte des droits canadienne et la seconde est à la base de la charte québécoise. On ne parle pas suffisamment de cette différence. La plus grande différence entre les deux c'est que celle du Québec inclue expressément la notion de bien être général des citoyens (dit autrement: de bien commun).

    • René Pigeon - Abonné 19 juillet 2020 17 h 19

      Quelqu'un peut-il préciser ma connaissance de la charte canadienne ?
      Ne reconnait-elle pas que « dans une société libre et démocratique », un droit individuel peut être limité pour des motifs raisonnables, qui peuvent signifier le bien commun ?