Défis et conséquences de l’enseignement à distance

L’automne prochain, les cours au postsecondaire se donneront en presque totalité à distance, rappelle l’autrice.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse L’automne prochain, les cours au postsecondaire se donneront en presque totalité à distance, rappelle l’autrice.

Il a été entendu, à la fin de la session d’hiver, que les cours au postsecondaire cet automne se donneraient en totalité, ou presque, à distance. Il est difficile, à l’aune de l’expérience vécue depuis le 15 mars, de saisir les raisons de cette décision à moins de supposer que l’enseignement à distance pourrait être envisagé jusqu’à ce que les étudiants décrochent complètement et que les cégeps, privés de la mission humaniste dont ils s’enorgueillissent, disparaissent. À qui jettera-t-on la pierre ?

Au(x) ministre(s) de l’Éducation qui semble(nt) se complaire dans une inintelligible improvisation, dans l’absence de mesures concrètes et adaptées qui ont pour effet de plonger les professeurs dans un chaos que l’écran interposé tentera plus ou moins de dissimuler ?

Aux enseignants paresseux qui naviguent à vue avec flexibilité, avec inventivité, comme demandé, et avec cette sempiternelle bonne humeur qui leur permet d’animer leurs étudiants ?

Ou encore aux étudiants déstabilisés en manque de motivation et qui penchent dangereusement vers le décrochage ?

Mais, plutôt que de chercher un bouc émissaire, il serait peut-être salutaire de penser, ensemble, à des solutions qui tiendraient compte de cette nouvelle réalité, et ce, pour éviter d’éventuelles situations catastrophiques.

Certes, dans le domaine de l’éducation, pendant ce confinement, il y a eu un renouveau presque ludique même si, virtuellement, l’improvisation a disparu et la spontanéité avec elle. Désormais, les mains levées sont remplacées par des icônes : une main jaune et un pouce bleu. Animer un cours revient à cadrer notre tête dans l’écran et à multiplier les effets offerts par une plateforme afin de moduler une image. On s’improvise ainsi connaisseur en nouvelles technologies, fin psychologue en temps de pandémie, metteur en scène virtuel, monteur d’images et subsidiairement, on diffuse des connaissances sur l’art, la littérature, les autres cultures, le vivant, l’humain tel qu’on le conçoit, la société dans laquelle on vit. Bienvenue dans le nouveau monde de l’éducation supérieure !

On oublie que calquer notre réalité d’enseignement sur celle d’une téléréalité ou d’une émission de divertissement n’est pas anodin. On a perdu, dans la foulée, l’appartenance au groupe. Il manque le rapport à l’autre, ce moment vécu en commun loin de la mise en scène inhérente à l’écran.

L’incrédulité ressentie à l’égard d’une classe virtuelle pourrait ainsi nous rattraper et l’autonomie professionnelle nous échapper. Sans ce lien privilégié, sans ce partage, on entre dans une fonction, celle du professeur, celle de l’étudiant. On perd l’humain.

On imagine sans peine les conséquences des mesures sociales actuelles et les effets produits par l’incertitude sur ces citoyens de demain. Du préscolaire au secondaire, les répercussions de la situation actuelle sur le développement socioaffectif des jeunes et sur leur manière de se construire dans la vie adulte sont inévitables. Au postsecondaire, on appréhende un taux de décrochage motivé non seulement par le coût élevé des cours versus les difficultés financières d’étudiants, mais aussi un décrochage généré par le malaise que suscite, pour environ un tiers d’entre eux, l’enseignement à distance puisque, pour le même coût, le gouvernement offre aux étudiants des cours sans véritable saveur « humaine ».

Pour un compromis

Le gouvernement demande aux professeurs d’être inventifs. Qu’à cela ne tienne, il suffit de leur en donner les moyens. Pourquoi ne pas permettre aux professeurs et aux étudiants de se rencontrer, en petits groupes, en gardant leurs distances, en plein air ou dans des locaux vacants ? À ce titre, à l’Université de Sherbrooke et dans une moindre mesure à l’UQAM, on mise sur une « rentrée mémorable » en présentiel. Professeurs et étudiants, tout en gardant leurs distances physiquement, seront donc réunis cet automne sur des sites extérieurs, dans un centre culturel, dans des bâtiments religieux. Offrir un enseignement en présentiel tout en respectant la distanciation physique est donc réalisable.

Parallèlement, afin d’enrayer le décrochage, pourquoi ne pas proposer la gratuité scolaire, au moins pour le prochain trimestre, afin d’éviter de creuser davantage le fossé social ? Sans une éducation accessible à tous, les valeurs communes qui nous unissent sont mises à mal.

En ce temps de pandémie qui s’étire, la langue est malmenée, la culture s’étiole, l’histoire est entrée dans une autre dimension. Outre la perte de sens, une fragmentation de notre identité collective menace, et on sait à quel point, au Québec, cette nécessité de préserver notre identité est viscérale. L’enseignement postsecondaire n’a-t-il pas un rôle de premier plan à jouer dans le renforcement de cette identité ? Si on croit encore que tel est le cas, il n’en tient qu’aux politiciens avertis et aux têtes dirigeantes des établissements d’enseignement, de concert avec les enseignants, d’agir sans tarder en toute connaissance de cause et sans se fondre constamment dans l’urgence.

* Je remercie chaleureusement celles et ceux qui m’ont accompagnée dans l’écriture de ce texte.

3 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 17 juillet 2020 08 h 58

    Non

    Primo, les cégeps ne sont pas considérés comme des institutions postsecondaires, mais des écoles secondaires partout au Canada et dans le monde sauf au Québec.

    Secundo, si on appréhende un coût élevé de décrochage par le biais de l’enseignement à distance, ce n’est pas en rendant le processus gratuit qu’on aura l’effet espéré; c’est tout le contraire. Il faudra un jour que ces élèves apprennent à se responsabiliser et il n’y a pas de meilleur temps qu’à cet âge.

    Comme enseignant et pédagogue, la plupart des cours que j’ai suivis était de nature distancielle. La composante émotive et socio-affective ne se vit pas seulement dans les cours, mais partout dans la vie. Et c’est quoi cela un cours à « saveur humaine »? Un que les élèves passent leur temps à écouter un professeur qui dévie souvent de la matière pour promulguer ses propres idées, positions et politiques? La plupart de tous les cours en présentiel que j’ai suivi avaient tous cet aura d’agenda caché de la part du pédagogue pour faire la promotion de ses opinions personnelles. Pardieu, c’est la matière non biaisée qui est importante dans un cours.

    Mais c’est l’avant-dernier paragraphe qui dit tout dans cette lettre. On veut avoir la gratuité scolaire. Et il n’y pas de meilleur moyen pour étioler la qualité de l’enseignement et du diplôme obtenu jusqu’à une brisure totale. Pourquoi pensez-vous que tous les Français veulent venir étudier au Québec, eux qui ont la gratuité scolaire au niveau postsecondaire en France? Posez la question, c’est y répondre.

  • Jacques de Guise - Abonné 17 juillet 2020 11 h 58

    Je suis visible, donc j'existe!!

    Madame Isabelle Billaud, devant votre désarroi bien senti et totalement justifié, je ne peux m’empêcher de vous faire part de mes lectures récentes, surtout que vous vous identifiez comme professeure de français. Pour faire court, je m’intéresse depuis quelques années à l’écriture/lecture et surtout à l’écriture de soi comme moyen de construction de soi et de connaissances.

    Aussi ironique que cela puisse être, c’est autour de la question de « l’identité numérique comme une écriture de soi » que s’élabore tout un corpus de textes qui placent réellement la formation de sa propre identité au centre des préoccupations éducatives. Toutefois, il est primordial, dès le départ, de bien faire la distinction entre le « souci de soi » qui cherche à opérer un travail sur soi-même et le culte du moi ou de l’égo qui cherche plutôt à développer et à entretenir l’illusion de « notre très grande valeur ».

    Dans cette perspective, les techniques de l’esprit que sont l’écriture/lecture visent à donner au sujet un recul réflexif sur lui-même en lui permettent de se donner la capacité de lutter contre le flux d’activités mis en place dans les réseaux sociaux, flux sans cesse renouveler de traces de soi et des autres poussant à abandonner la réflexivité. Cette écriture de soi se doit de favoriser une prise de conscience que chaque trace, chaque action ou message sur les réseaux sont en fait des écritures de soi.

    Comme l’accès aux ressources est de plus en plus essentiellement numériques, les élèves ne distinguent plus les différents types de médias, cette écriture de soi pourrait donc peut-être même servir de fondement à une « translittératie ».

  • Loyola Leroux - Abonné 17 juillet 2020 16 h 15

    Pourquoi mal nommez-vous les objets ?

    Surprenant pour une profe de français de "Mal nommer un objet, (et) ajouter au malheur de ce monde.''! (Camus). Vous parlez du cégep et de l’enseignement postsecondaire. Mais ne savez-vous pas - ni vos collègues - que la 1e année de cégep correspond partout ailleurs dans le monde à la 12e année ou dernière année du secondaire ? Le Québec possède le seul système d’éducation au monde avec 4 niveaux d’enseignement, pour le grand bonheur de nos bureaucrates.

    Vous mentionnez qu’un tiers des étudiants vont décrocher. N’avez-vous pas lu ‘’Je ne suis pas une PME’’ du grand spécialiste de l’éducation, Normand Baillargeon, qui dénonce le clientélisme, en se basant sur les travaux de Michel Freitag, professeur de sociologie de l’UQAM. Ce phénomène a commencé vers 1990. Il explique qu’au moins un tiers des étudiants ne sont pas à leur place au cégep, mais puisqu’ils rapportent environ $10,000.00 par année, les directions des cégeps ont créé une multitude de programme – surtout en francais … - pour les soutenir, allant jusqu’à leur permettre de refaire leur secondaire …

    Je suis pour la gratuité scolaire complète et totale - avec une bourse de $15,000.00 par année scolaire, par exemple - mais sans possibilité de travailler pendant l’année, sans automobile, en résidence et avec examen d’entrée.

    Concernant le problème de ‘’l’identité viscérale’’, il ne se pose que pour les cours généraux, qui sont un fourre tout d’étudiants de niveaux intellectuels différents. Ce problème ne se pose pas dans les cours techniques, qui regroupent les étudiants du même secteur.

    J’ai enseigné au DECVIR pour les cours de philosophie, (DEC à distance avec ordi) de 2000 à 2005. Mon taux de succès était de presque 100% chez ceux qui persistaient, mais le taux d’abandon était de 50%. Les meilleurs s’adaptent.