Le dangereux arbitraire des dénonciations anonymes

La dénonciation anonyme sur le web, sans être appuyée par aucune forme d’enquête ou de procès, constitue une pratique ouvrant la porte à l’arbitraire le plus total, s'inquiète l'autrice.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne La dénonciation anonyme sur le web, sans être appuyée par aucune forme d’enquête ou de procès, constitue une pratique ouvrant la porte à l’arbitraire le plus total, s'inquiète l'autrice.

Je ressens le besoin d’intervenir face à l’immense malaise que provoque en moi la publication d’une liste visant plus de 800 personnes, la présence des noms découlant de dénonciations anonymes et concernant des allégations dont on ignore la nature.

Voulons-nous retourner en arrière, à l’époque du lynchage sans autre forme de procès que les foules en délire réclamaient à grands cris ?

Je précise que j’ai moi-même œuvré à dénoncer des situations d’inconduite sexuelle ou de harcèlement sexuel au travail à une époque où notre société commençait à peine à nommer et à reconnaître ce phénomène et le sous-estimait. À l’époque où les femmes se retrouvaient trop souvent contraintes de démissionner face à un employeur entreprenant et méprisant à l’égard de leurs droits. À l’époque où néanmoins des leviers apparaissaient dans nos différentes chartes des droits et libertés, il y a de cela plus de 30 ans.

S’il est vrai qu’aujourd’hui ce phénomène existe encore, les nombreuses années de lutte et de dénonciations ont tout de même permis que notre société soit aujourd’hui sensible à ces situations et les considère intolérables. Il n’existait plus, du moins jusqu’à tout récemment, de controverse à cet égard. Or, il m’apparaît que la dérive à laquelle on assiste ces derniers mois et particulièrement à l’occasion de la publication de cette fameuse « Liste », met en péril l’avancée des droits des femmes et m’inquiète quant à la suite des choses.

En effet, jusqu’à tout récemment, ce phénomène faisait l’objet de dénonciations officielles et d’enquêtes sérieuses à l’endroit d’allégations d’inconduite sexuelle, que ce soit dans le cadre d’enquêtes internes au sein d’entreprises ou devant les tribunaux appropriés. Avec le temps, c’est l’adoption de lois avantageuses à cet égard et l’ensemble de ces enquêtes ou procédures qui ont permis de dégager une forme de sensibilisation et de crédibilité à l’égard du processus et de ses conclusions. S’il est vrai que le système juridique actuel n’est pas parfait et pourrait être amélioré, il a tout de même contribué à faire avancer les mentalités puisqu’une enquête concluant à la présence d’inconduite sexuelle s’appuyait sur des motifs extrêmement sérieux, ajoutant à la crédibilité du processus.

Dérive

Or, la dénonciation anonyme de noms sur le Web (on ne sait sur quelle base), que ce soit par le biais de la publication d’une liste ou autrement, sans être appuyée par aucune forme d’enquête ou de procès, constitue selon moi une pratique ouvrant la porte à l’arbitraire le plus total, empreint de préjugés et ne présentant aucune forme d’objectivité.

Tout un chacun peut donc allègrement, voire cruellement, ajouter le nom qui lui convient, anonymement, pour des raisons qui lui appartiennent (vengeance, malentendu, interprétation ?) et sans aucune garantie de légitimité, peut-être même sans fondement. Cette façon de dénoncer de supposés agissements ne peut qu’ouvrir la porte aux abus en faisant fi des droits des personnes dont le nom figure sur ladite liste. On crée ainsi de nouvelles victimes qui n’ont aucun levier pour faire valoir leurs voix et leurs droits.

C’est en ce sens que cette pratique aura comme conséquence terrible, probablement à très court terme, de discréditer les dénonciations (celles qui sont légitimes) et, par le fait même, de faire reculer l’adhésion et la crédibilité que nous avions si chèrement acquises au sein de notre société à l’égard de cette cause et du droit des femmes à l’égalité.

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